ÉVANGÉLISATION HIER ET AUJOURD'HUI

 

Observations critiques sur l'évangélisation

à partir du Nouveau Testament

 

par

 

Eduardo Arens, S.M.

 

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            1. Problématique

 

            Depuis que le pape Jean-Paul II a invité, en 1983, à effectuer «une nouvelle évangélisation», cette expression s'est transformée en un theologumenon du moment.

 

            Par contre, l'évangélisation n'est pas un thème nouveau. On le retrouve  dans l'Exhortation Evangelii Nuntiandi, qui exposait les résultats du synode de Rome de 1974 sur ce thème, et plus largement dans les Conclusions de la Conférence du CELAM à Puebla, en 1979.

 

            Si l'on a repris le thème d'évangélisation, c'est que quelque chose n'est pas clair et que l'on ressent un certain besoin d'évangéliser sérieusement. D'entrée de jeu, le concept lui-même d'évangélisation n'est pas clair pour un très grand nombre de personnes. Il est souvent mêlé à d'autres concepts qui le rendent même opaque, quand ils ne s'y substituent pas, particulièrement ceux de catéchèse et de doctrine. De plus, alors qu'on fournit une définition ou une description, celle-ci ne trouve pas écho dans le reste du discours, comme on peut l'observer dans les Conclusions de Saint-Domingue (= SD).

 

            L'exhortation de Jean-Paul II à effectuer «une nouvelle évangélisation» a été acceptée unanimement. Par contre, sa réalisation dépendra, aujourd'hui comme hier, de ce que l'on entend par évangéliser. La question de méthode est un corollaire. Avant de répondre par le destinataire et la méthode d'évangélisation, il nous faut être clair sur ce que[1] l'on va partager, c'est-à-dire, l'acte d'évangéliser et surtout le contenu central de cet acte. À part une phrase ou l'autre qui demeure sans écho, les Conclusions de Saint-Domingue ne sont pas suffisamment claires et univoques en ce qui touche l'évangélisation comme telle. On y retrouve des schémas, principes et concepts qui ne se détachent pas... une préoccupation excessive de l'Église... Qu'il suffise de donner comme exemple le paragraphe 1.4 en SD, et en celui-ci, en particulier le traité sur la mission "Ad Gentes" (1.4.1). Mais, ce n'est pas ici le lieu d'analyser ce document ni aucun autre document ecclésiastique.

 

            En observant les emplois du vocable evangel- dans les documents, les conférences, les articles des dernières années, on s'aperçoit que pour certains, c'est là une espèce de formule passe-partout: évangélisation remplace prédication, catéchèse, endoctrinement, oeuvre sociale, etc. Le substantif évangile renvoie souvent à un ensemble doctrinal. Et cela est loin d'avoir été dépassé!

 

            Si l'on veut parler d'évangélisation, il est logique que ce soit en relation avec l'Évangile; autrement, il faudrait utiliser un autre terme ou donner au terme d'évangélisation  - qui vient d'évangile - une définition différente de celle qui a été indiquée. Par conséquent, l'Évangile devra occuper une place centrale et il faudra avoir une idée suffisamment claire de ce qu'était et de ce que doit continuer d'être l'Évangile.

 

2. L'histoire comme maîtresse

 

            L'évolution du concept d'évangile dans le christianisme est par elle-même éclairante et indicatrice. Le vocable evangel-, à partir du substantif, a acquis très tôt au sein du christianisme une signification qui peut se qualifier de technique: L'événement Jésus Christ, non seulement comme événement en soi (naissance, vie, mort et résurrection-glorification), mais aussi au-delà des faits en tant que sotériologiquement efficaces pour le croyant.

 

            Avec le temps, le terme d'évangile - et avec lui le concept de bonne nouvelle - s'est limité toujours plus à renvoyer aux ouvrages écrits connus sous ce nom. Jusqu'au milieu du deuxième siècle, il renvoyait déjà généralement aux récits écrits (les 4 évangiles, en plus des autres non canoniques)[2]. Les évangiles, de plus, furent perçus principalement comme des enseignements, comme la doctrine de Jésus Christ. L'attention s'est portée toujours plus sur la matière des évangiles en leur qualité de modèles de conduite et de vérités sur Dieu, sur le Christ, et de destinée de l'homme[3]. Jésus était perçu avant tout comme un maître et son don sotériologique se limitait à sa mort historique. Cela était généralisé lors du passage du christianisme palestinien au monde dominé par les philosophies de racine grecque, c'est-à-dire, lors de  l'occidentalisation de l'Évangile.

 

            Tout en même temps, la foi en arriva à signifier avant tout un assentiment à un exposé doctrinal, au lieu d'une adhésion à la personne de Jésus Christ. Cette optique s'est accentuée avec les siècles, dans la mesure où le christianisme dominant dans le monde était celui qui se répandait maintenant depuis l'Europe. Bien plus, il est bien connu que, dans les publications et expositions théologiques, on recourait aux évangiles (et à la Bible en général) pour appuyer a posteriori les affirmations théologiques exposées. Cela devint pratique commune au moyen âge et se prolongea jusqu'à il y a quelques décennies dans la catholicisme (et qui subsiste encore).

 

            Chez les protestants - pressentant ces déficiences et certaines autres, de même que l'éloignement des Écritures - on a recouru intensément au Nouveau Testament pour redécouvrir le christianisme «au moyen d'un retour aux sources», pour déduire de là «les enseignements véritables de notre Seigneur Jésus Christ». Mais, dans le protestantisme aussi on a recouru à la Bible pour en extraire une doctrine chrétienne - qu'il suffise de rappeler le catéchisme de Luther. La doctrine fut le concept classique d'évangile qui s'est accentué au siècle dernier, et qui subsiste encore en certains secteurs «piétistes» qui recourent au Nouveau Testament en tant que manuel de doctrines.

 

            À partir de la Renaissance, chez les catholiques évangile en vint à signifier ni plus ni moins que doctrine et enseignements de l'Église. Le terme d'évangile était très peu utilisé dans l'Église catholique. On parlait bien plutôt des «enseignements ou de la doctrine de l'Église», de «la tradition», du «magistère», de «la doctrine chrétienne». Évangéliser (terme rarement utilisé) était synonyme d'enseigner, instruire, catéchiser - sauf pour les missions chez les «païens», où l'on avait nécessairement plus conscience de l'évangélisation

 

            Cette manière de comprendre les choses n'a pas changé beaucoup. Pas étonnant, alors, qu'on rencontre très rarement dans les dictionnaires théologiques quelque article traitant du vocable «evangel-»! Aussi, est-ce avec raison que Otto Hermann Pech pouvait affirmer au début de son article "Évangile-Loi" du récent Dictionnaire de concepts théologiques[4]:

 

                           Dans la théologie actuelle - et dans la théologie évangélique - «évangile» ne constitue aucun concept fondamental avec un poids propre qui soit au centre de toute discussion féconde. Un symptôme évident de ce fait surprenant est que, dans les ouvrages courants de consultation, on ne consacre aucun article proprement au terme d'«évangile». Dans les dictionnaires, on donne comme vedette «évangiles», non «évangile»... Les manuels catholiques de dogmatique, même les plus modernes, ne thématisent pas le concept d'«évangile»[5].

 

 

            Pour toutes ces raisons, il est important, à cause des conséquences, de rappeler et de redécouvrir depuis ses racines chrétiennes ce qu'est l'Évangile et par conséquent ce que c'est véritablement qu'évangéliser. Après tout, nous tirons ces termes du Nouveau Testament. Il faut le faire parce que, depuis l'époque de Paul, n'ont cessé de surgir des courants qui proclament «un autre évangile» ou l'ont interprété faussement, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Église.

 

3. Évangélisation primitive et normative

 

            Commençons par rappeler que, linguistiquement, évangéliser, c'est annoncer un évangile, c'est-à-dire, une bonne nouvelle. Pour qu'il y ait nouvelle, il faut que quelque chose se soit produit. À la condition seulement qu'il existe un motif de joie pour l'émetteur et/ou le récepteur on peut parler d'une bonne nouvelle, en grec euangelion. Or, le noyau de la prédication chrétienne, au moins dans ses débuts, était fondamentalement une annonce d'un fait qui s'était produit: l'événement Jésus Christ. Mais ce n'était pas le fait en lui-même qui était une bonne nouvelle: c'était sa signification, c'est-à-dire, son caractère sotériologique qui en faisait une bonne nouvelle. Aussi, il transcende son passé historique pour se projeter de façon frappante vers l'homme de tous les temps.

 

                        Dans sa lettre aux Galates, on observe que le terme et le concept d'évangile étaient très chers à Paul et connotaient un trésor d'une valeur incommensurable: celui de son expérience du chemin de Damas, dans laquelle Dieu lui fit connaître Jésus Christ, c'est-à-dire, la bonne nouvelle du salut, et que celui-ci se produit par la foi en Jésus Christ. Bonne nouvelle est, par conséquent, inséparable de la personne de Jésus Christ, comme l'est la foi inséparable de son objet, qui pour le chrétien est Jésus Christ. Aussi, comme l'affirme Paul, il n'y a qu'un Évangile, et celui qu'il prêche est indubitablement l'authentique, aussi authentique que la révélation reçue de Dieu. L'engagement envers l'Évangile se fait avec le Christ. Et son acceptation exige un style de vie qui correspond précisément à l'Évangile. Pour Paul, il n'y a pas d'Évangile hors de Jésus Christ.

 

            Pour Paul, l'évangélisation n'était pas une endoctrination, ni une simple instruction quelconque, mais un rapprochement existentiel du Christ, qui débouche sur l'option de foi en lui et exige en conséquence une vie propre à l'imitateur du Christ. Pour Paul, foi et pratique étaient inséparables: croire dans le Christ exige de vivre comme croyant, l'"obéissance de la foi" (Rm 10, 16). De fait, pour Paul, l'Évangile était au-dessus de toute autorité humaine et doit être l'aune de mesure de l'orthopraxis. Après tout, c'est là l'expression de la volonté salvifique de Dieu. Le chrétien doit essayer d'être un évangile vivant, un langage incarné. Il doit éprouver "les mêmes sentiments qu'éprouva le Christ" (Phil 2, 5); il doit "se revêtir du Seigneur Jésus Christ" (Rm 13, 15; Gal 3, 27); il doit pouvoir en arriver à dire comme Paul: "Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" (Gal 2, 20).

 

            Pour Marc, l'Évangile n'est pas quelque chose qui s'enseigne, mais quelque chose qui se proclame; ce n'est pas une doctrine ni une philosophie, mais une personne et sa force libératrice. Sur le plan des évangélistes, il est clair que l'Évangile proclamé ou l'évangélisation a pour fin la conversion, qui n'est autre que l'acceptation de Jésus Christ comme le Messie. L'enseignement, en revanche, a pour fin l'instruction de celui qui est déjà converti. C'est ainsi qu'il faut entendre les enseignements de Jésus dans les évangiles: ils s'adressent en réalité (destinataires réels) aux chrétiens des communautés des évangélistes. D'où, nonobstant certains passages qui paraissent se recouvrir, il faut garder présente la différence entre évangile et instruction, entre évangéliser et enseigner. Même Matthieu a distingué ces deux fonctions en les a mentionnant séparément, ne mentionnant jamais l'Évangile comme objet d'enseignement, mais toujours comme objet de proclamation (kêryssein).

 

 

            L'annonce de l'Évangile débouche sur une exhortation à se faire disciple de Jésus Christ, avec tout ce que cela exige. C'est là le thème principal de Marc. La finalité de l'évangélisation est et doit être fondamentalement de faire des disciples de Jésus Christ. L'imitation de Jésus ("suis-moi") implique une adhésion à sa personne (la foi), l'écoute de ses orientations (enseignements) et une vie qui correspond à celle d'un de ses disciples (éthique). Ce dernier point est le thème principal de Matthieu (28, 20: "enseignez-les...").

 

            Comme Paul, mais plus clairement encore, les évangiles synoptiques - et parmi eux Marc - ont fait ressortir que l'Évangile est une force libératrice. Par exemple, les guérisons et spécialement les exorcismes (voir Mc 1, 22-27) et le détail de l'étroite union entre le miracle et la foi. Cela contient aussi pour nous un avertissement qu'il importe de garder présent à l'esprit: dans l'annonce de l'Évangile, il faut qu'il soit clair qu'il s'agit d'une force libératrice des maux profonds de l'homme. La signification sotériologique de l'événement Jésus Christ doit être mise en relief. Sinon, pourquoi accepter l'Évangile? et après tout, qu'est-ce qui en fait précisément une bonne nouvelle? C'est Marc et Jean qui ont le plus clairement mis cela en relief.

 

            Ce fut particulièrement l'apport de Luc (et en partie celui de Jean) de faire ressortir que le pouvoir salvifique de l'événement Jésus Christ se poursuit jusqu'à ce jour, grâce à la force de l'Esprit Saint. C'est lui qui pousse les disciples à évangéliser et les guide dans cette mission évangélisatrice - c'est pourquoi Luc a utilisé avec une fréquence interpellante le verbe évangéliser (25 fois en Lc-Ac) et a présenté tant Jésus que les personnages clés des Actes comme des missionnaires.

 

            Dans le quatrième évangile, et dans lui seul, Jésus se prêche lui-même: il parle de son origine, de sa relation au Père et de la nécessité de mettre sa foi en lui (l'évangile de Jean est le seul dans lequel Jésus demande de mettre sa foi en lui), en vue d'avoir accès à Dieu et à la vie éternelle. Le résumé de ces autorévélations est l'expression egô eimi, "je suis...". En d'autres termes, pour Jean, Jésus lui-même est l'Évangile; il est "la parole qui s'est faite chair... et a habité parmi nous". Plus clairement que Luc, Jean a mis en relief que l'on a affaire à l'évangélisation authentique, l'annonce de Jésus-Sauveur,  quand elle est appuyée par le témoignage personnel. Témoigner (martyrein) est le terme utilisé par Jean qui se rapproche le plus du traditionnel évangéliser (utilisé 33 fois; le substantif, 14 fois). Jésus a envoyé ses disciples rendre témoignage de lui (Jn 17, 18; 20, 21ss), non enseigner.

 

 

 

            Tout comme le Père a envoyé le Fils témoigner de lui, de même le Fils a envoyé le Paraclet/l'Esprit, pour que ses disciples témoignent de lui (20, 21ss). Comme Jésus est le reflet du Père, les disciples doivent l'être du Fils. Il ne s'agit pas, par conséquent, d'annoncer une autre nouveauté, mais de rendre présente celle dont a témoigné Jésus. C'est là évangéliser dans la perspective de Jean!

 

                        Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux... du Verbe de vie - car la vie s'est manifestée: nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue -; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ (1 Jn 1, 1-3; 4, 14).

 

 

            En résumé: Jésus est l'Évangile incarné. Témoigner de Jésus en communion avec lui, c'est évangéliser. Avoir éclairci cela constitue le grand apport du plus évangile des quatre, Jean, au défi de l'évangélisation. Et cela prend toute sa vigueur à une époque où l'on prétend encore évangéliser en exposant des doctrines et où évangélisation se confond avec catéchèse. L'homme d'aujourd'hui se remet à exiger des témoignages de foi, d'une authentique expérience de communion avec Dieu et Jésus Christ, et est désireux d'y participer. À une époque où l'homme a soif d'expérience en communauté, non d'une religiosité de chapelle; où il cherche à vivre sa capacité de foi et d'amour en commune-union avec les autres. L'homme se remet peu à peu à chercher "le chemin, la vérité et la vie", insatisfait des offre du "monde", même des religions de formes et de théories. Si quelque chose nous enseigne le succès des églises informelles et des sectes, c'est précisément cela...

 

4. Corollaires

 

            Après avoir rapidement passé en revue les origines de l'évangélisation dont rend témoignage le Nouveau Testament, nous pouvons nous demander si, lorsque nous parlons d'évangélisation, nous le faisons en ce sens primitif, partagé et approfondi par Paul et par la présentation quadriforme que nous connaissons comme «évangiles», ou si ce terme est devenu le mot à la mode dont la signification dérive vers celle de concepts et d'idées..., si évangéliser en vient

à être synonyme d'idéologiser... et si la foi se comprend comme un assentiment intellectuel...

 

            C'est seulement en chaussant les sandales de Paul et de tant d'autres missionnaires qui ont prêché les expériences du Christ que l'on parlera correctement d'évangélisation et qu'on aura la possibilité d'attirer à la foi dans le Christ et que l'Évangile se révélera une force rénovatrice dans le christianisme lui-même et, à partir de lui, dans le monde. Indubitablement, l'évangélisation de notre continent est une tâche urgente, si l'on doit vivre une véritable harmonie fraternelle, à laquelle on aspire profondément. Mais, il s'agit non seulement de prêcher la foi, mais aussi d'en témoigner, comme l'a bien souligné Jean dans sa version de l'Évangile.

 

            Le but de l'évangélisation est, et doit continuer d'être, de faire des disciples de Jésus Christ[6]. Postérieure à cette évangélisation, il y a la catéchèse et d'autres espèces d'instruction et de célébration. L'évangélisation appelle à la conversion (Mc 1, 14s), en reconnaissant le plan salvifique de Dieu dans l'événement Jésus Christ et son efficacité sotériologique précisément au moyen de la foi en la personne de Jésus Christ - c'est pourquoi Paul et Marc pouvaient parler de "croire en l'Évangile". L'Évangile, ce n'était pas les paroles et les scènes individuelles de Jésus ni ces réalités en elle-mêmes. En Jean, Jésus Christ est clairement l'Évangile, la parole incarnée, objet direct de la foi - en Jean Jésus lui-même parle et demande directement de croire en lui, sans intermédiaires (c'est pourquoi on ne trouve pas le vocable evangel- dans son oeuvre!). Ailleurs, on entend Jésus lui-même qui parle directement, interpelle... C'est pourquoi l'ouvrage de Jean est le plus évangile de tous. C'est ainsi que devrait être notre prédication: qu'on écoute Jésus Christ. Ce qui suppose que l'on s'imprègne de lui.

 

            Le corollaire de tout ce qu'on vient de dire, c'est que, du point de vue chrétien, il n'existe pas de bonne nouvelle à part Jésus Christ ni hors de lui. Non seulement cela, mais de façon plus précise et exacte, il n'existe pas de bonne nouvelle qui ne tende à Jésus Christ comme vers son centre. En lui le règne

 

de Dieu a la possibilité d'être une réalité, comme Marc l'a mis en évidence dans ses récits de guérisons et particulièrement d'exorcismes.

 

            Une des grandes déficiences des intentions d'évangélisation, et aussi de catéchèse, est celle de ne pas exposer clairement l'apport de l'Évangile dans la vie de l'homme et de la société - et si on le fait, c'est généralement de façon très succincte et avec un vocabulaire théologique, incompréhensible au commun des mortels. Dans le Nouveau Testament, l'annonce de l'Évangile met en relief son caractère sotériologique. On ne devrait jamais oublier cela, et encore moins aujourd'hui, alors que l'homme tend à être de plus en plus utilitariste. Il faut faire ressortir ce que signifie «salut-rédemption», comme renvoyant aux aspirations existentielles les plus profondes de l'homme par rapport à la vie, à la paix, à la liberté. Il faut être conscient que, tout comme autrefois, l'Évangile est une annonce de «salut» en même temps que d'autres, qui rivalise même avec ceux-ci. Ce qui veut dire qu'il est indispensable de mettre en relief sa prétention d'être l'unique voie pour un authentique salut.

 

            Jean-Paul II l'a exprimé à bon droit dans son allocution du 14 février 1979, quand il affirmait que

 

                        évangéliser veut dire annoncer l'Évangile, et l'Évangile se résume à toute la personne de Jésus Christ: en ce qu'il a dit et fait, ou mieux: en ce qu'il signifie personnellement pour nous comme libération radicale de toute forme de mal.

 

Il l'a répété, mais plus brièvement, dans son discours inaugural de la Conférence du CELAM à Saint-Domingue: "Évangéliser, c'est annoncer une personne, qui est le Christ" (n. 2, 7). Et il proposa comme devise de la conférence: "Jésus Christ hier, aujourd'hui et toujours." C'est justement ça! Mais, si elle veut être crédible, l'évangélisation doit s'accompagner des signes qui la cautionnent comme vérité: la pratique évangélique! Ce que Jean appelait témoigner.

 

            L'évangélisation ne peut ni ne doit demeurer sur le plan des discours. Il n'en fut pas ainsi dès les débuts: elle s'accompagnait de signes et de pratique évangélisatrice. Les miracles de Jésus étaient une évangélisation en action. Jésus demandait à ses disciples qu'ils annoncent l'approche du règne de Dieu, par des paroles et des guérisons. Si le règne de Dieu est la victoire sur le règne de Satan, comme Marc l'a exposé si éloquemment dans son évangile, alors l'évangélisation est l'annonce pour l'homme de sa libération du pouvoir de "l'esprit impur" qui le détruit - ne le conduit pas seulement en enfer!

Aujourd'hui encore, l'évangélisation doit s'accompagner de signes, d'un langage expérientiel et libérateur. Et ici, les sciences peuvent jouer un rôle important, si on les considère comme libératrices pour l'homme... comme participant à la réalisation du règne de Dieu en ce monde... comme des miracles qui sont des signes (sêmeia) qui manifestent le Seigneur...

 

            Encore une observation. L'acceptation de l'Évangile sera réelle si l'on accepte Jésus Christ comme la manifestation eschatologique de la volonté salvifique de Dieu, comme l'Évangile incarné. En d'autres termes, elle sera réelle si elle débouche sur le fait d'être chrétien, qui n'est rien d'autre que d'être imitateur et disciple de Jésus Christ: "toi, viens et suis-moi".

 

            La bonne nouvelle se concrétise pour le disciple en suivant Jésus Christ. Et le règne de Dieu se fait réalité dans la mesure où les disciples soulagent le pauvre, consolent les affligés, travaillent pour la justice... C'est cela, croire en l'Évangile! Évangéliser suppose continuer un projet commencé par Dieu en Jésus Christ, projet qui se trouve exposé en ses éléments essentiels dans les crédos, mais plus largement dans l'Évangile quadriforme - celui-ci étant un évangile narratif.

 

            Il ne sera pas superflu de rappeler une fois de plus que le centre de l'Évangile, c'est Jésus Christ, non une idée, un concept, un système de doctrines. Il n'y a pas d'Évangile sans Jésus Christ en son centre. La bonne nouvelle est ce que Dieu a fait dans et à travers la personne de Jésus Christ. Aussi, l'Évangile est-il une force sotério-logique! Et cela doit être mis en relief en toute intention d'évangélisation.

           

            Pour toutes ces raisons, l'évangélisation ne doit pas se réduire à une annonce, à une proclamation d'une bonne nouvelle en tant que message, mais aussi en tant que médiation de cette bonne nouvelle elle-même: le salut qui vient de la foi en Jésus Christ. C'est cela que Paul et Jean en particulier nous ont légué comme paradigmes. L'évangélisateur passe au dernier plan: il n'est qu'un intermédiaire (cf. 1 Co 2, 3).

 

            Enfin, l'évangélisation ne peut ni ne doit se réduire à la simple annonce d'une personne, Jésus Christ. Elle doit laisser voir clairement ses implications, c'est-à-dire qu'elle inclut le message et les projections tracées par Jésus, qui se résument à une expression connue: "le règne ([hébreu] malkuta) de Dieu". Ce que cela veut dire est exposé dans les pages des évangiles: miséricorde, pardon, accueil, vérité, etc. C'est un symbole linguistique de caractère relationnel: la relation entre Dieu et l'homme. Ici entre en jeu la dimension de la création et de la créativité. Le règne de Dieu place au premier plan l'homme et son humanisation radicale, laquelle inclut à la fois ses dimensions sociales et sa transcendance. Cela est illustré par ce qu'on appelle les miracles, qui entrent en conflit avec le sabbat. Au règne de Dieu correspond tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, contribue à ce que l'homme soit toujours plus humain. Ici entre en jeu la science.

 

Eduardo Arens, S.M.*

Apartado postal 2473

Lima 1

Pérou

courriel edarens@hotmail.com

 

 

* Le Père Arens est professeur de Nouveau Testament à la Universidad Catolica de Lima, au Pérou.

 



    [1] Cette corrélation s'observe clairement en SD, où, par exemple, la réponse que l'on donne à         l'expansion des sectes - fondées en majorité justement sur des concepts précis d'Évangile et         d'évangélisation - consiste en des "directives pastorales", dont certaines sont peu réalistes,         en plus d'être insuffisantes: il ne s'y trouve pas un seul mot sur le recours à la Bible! Et         c'est là la base de nos différences.

    [2] Pour cette raison, alors, ils prenaient tous le même titre: "Évangile selon... (kata)..."

    [3] D'une part, surgit un intérêt notable pour la vie de Jésus, qui a pris forme dans les             évangiles apocryphes de Jacques et de Pierre, en particulier. D'autre part, on s'intéresse         aux enseignements de Jésus et apparaissent des évangiles de caractère gnostique, prototype         de ceux de Thomas.

    [4] Barcelone 1989, vol. I, 389 (l'original allemand est de 1984).

    [5] De fait, même le plus récent de tous, le Dictionnaire de théologie dogmatique, édité par W.         Beinert (Barcelone 1990; original allemand 1987), ne comprend pas le terme d'«évangile».

    [6] Dans SD, on affirme que "la nouvelle évangélisation a pour but de former des hommes et des         des communautés mûrs dans la foi et de fournir une réponse à la nouvelle situation que nous         vivons, causée par les changements sociaux et culturels de la modernité" (n. 26). Ce qui est         frappant, c'est qu'ici, comme dans tout le premier paragraphe de SD, consacré à la nouvelle         évangélisation, on présuppose que l'Amérique latine est un continent à majorité chrétienne.         Je demande: est-ce bien la réalité? qu'est-ce que c'est, en réalité, qu'être chrétien? qu'est-         ce que c'est qu'évangéliser? Pour sûr, son "contenu... est Jésus Christ, l'Évangile du             Père..." (SD 2), et évangéliser, c'est "annoncer à une personne ce qu'est le Christ" (SD,          discours inaugural, n. 7). Mais, dans la réalité, est-ce le Christ que l'on annonce? J'attends         les preuves!