L’importance de l’accompagnement psychologi­que dans la vie religieuse

en Haïti

 

En réaction au premier article portant sur « L’importance de l’Évaluation Psychologique dans la vie religieuse en Haïti », une lectrice du Bulletin m’a fait le commentaire suivant: « Je suis déjà trop vieille pour cette question d’évaluation psychologique. » Peut-être que plusieurs d’entre vous ont réagi ainsi! Si c’était le cas, je tiens à vous citer l’adage: « Il n’est jamais trop tard pour bien faire. » En premier lieu, avant de vous parler de l’importance de l’accompagnement psycholo­gique, il est important de le définir.

 

1) L’accompagnement psychologique, c’est quoi?

 

Comme je l’ai mentionné dans mon premier article, nous avons tous et toutes besoin d’un ou d’une psy­chologue. Qui au cours de son existence n’a pas eu des troubles émotionnels, des blessures psychologiques et des traumatismes? C’est-à-dire, des situations qui ont marqué son développement et qui continuent d’avoir un impact sur le déroulement de sa vie. Souvent ces situa­tions nous ont empêchés de vivre en parfaite harmonie avec nous-mêmes et avec les autres. Dans ce contexte, l’accompagnement psychologique est vital. Il s’agit d’aider la personne à prendre conscience de l’existence de ses troubles affectifs, de ses traumatismes et de leurs impacts sur sa vie personnelle, d’une part, et d’autre part, de l’accompagner dans la recherche des moyens pour pouvoir les surmonter ou les accepter. Il est im­portant de souligner que le ou la psychologue n’est pas un médecin qui donnera des recettes toutes faites une fois diagnostiquée la maladie. Normalement, le psy­chologue accompagne, c’est-à-dire, fait route ensemble avec la patiente ou la cliente. Pour cela, il faut qu’il y ait d’abord une certaine confiance qui débouche sur une certaine empathie, i.e. cette capacité de se retrouver sur la même fréquence ou la même longueur d’onde que l’autre, sentir ce que l’autre ressent (tristesse ou joie). Sans empathie tout processus de thérapie ou d’accompagnement spirituel est voué à l’échec. Cepen­dant, l’accompagnement spirituel ne remplace pas l’accompagnement psychologique à proprement parler.

 

2) L’accompagnement psychologique n’est pas l’accompagnement spirituel

 

Sans nul doute, un certain nombre de personnes peu­vent être pris au piège en confondant l’accompagnement psychologique et l’accompagnement spirituel. Attention! Même quand nous affirmons que l’être humain est un tout corporel-mental-spirituel, il est important de souligner la différence entre les deux types d’accompagnement. L’accompagnateur spirituel est souvent considéré comme un guide spirituel. Nous connaissons très bien le rôle d’un ou d’une guide[i]. Dans ce contexte, l’accompagnateur psychologique diffère de l’accompagnateur spirituel. Le ou la psychologue ne montre pas le chemin, mais fait le chemin ensemble avec la personne qu’il ou qu’elle accompagne. Nous entendons parler de Directeur spirituel, concept qui prête à équivoque comme lorsqu’on parlait autrefois de Maître spirituel. Peut-être que le concept d’accompagnateur sprituel serait plus juste. Il serait re­grettable que la manière de nous exprimer puisse blo­quer l’ouverture de conscience de l’autre. Revenons à notre sujet.

 

L’accompagnement psychologique aide la personne à s’accepter comme telle avec ses qualités, ses limites et ses défauts et à surmonter ses traumatismes tout en vi­vant en parfaite harmonie avec soi-même  et avec les autres. En un certain sens l’accompagnement psycholo­gique devrait préparer le terrain pour un meilleur ac­compagnement spirituel et, dans certains cas, le contraire est vrai aussi, l’accompagnement spirituel peut aider en vue  d’un meilleur accompagnement psy­chologique, surtout quand nous sommes en face de pa­tients et patientes qui ont des sentiments de culpabilité ou souffrent de scrupules. En fait, l’accompagnement psychologique, c’est apprendre à nager.

 

3) L’accompagnement psychologique, c’est « nager pour sortir...[ii] »

 

En fait, l’accompagnement psychologique doit amener la personne à pouvoir nager avec ses problèmes et doit lui apprendre les mécanismes de survie afin de s’en sortir. Tout cela, pour éviter de se laisser prendre dans le filet et, dans certains cas, de se noyer. Accepter l’accompagnement psychologique, est d’une certaine façon nager à contre courant pour faire face aux tabous de notre société, lesquels nous empêchent de jouir d’une meilleure santé mentale. Dans ce cas, que signifie nager à contre courant?

 

4) Nager à contre courant

 

D’une part, nager à contre courant, c’est laisser de côté le système du marronage pour nous ouvrir à nous-mê­mes, aux autres et au monde. D’autre part, c’est accep­ter nos propres folies et prendre soins de nos fous et de nos folles qui circulent à travers les rues de nos villes et dans nos villages. Quand je parle d’accepter nos pro­pres folies c’est pour qu’on évite tout mécanisme de projection, de négation et de répression. Car bien sou­vent nous avons tendance à voir la folie de l’autre, tout en refusant la nôtre[iii] ou tout en la réprimant[iv]. Accepter nos folies c’est le premier pas dans le processus de croissance personnelle. Même quand les tabous sont encore présents dans notre réalité, en fait, la psycholo­gie n’y est pas tout à fait étrangère.

 

5) La Psychologie et la culture haïtienne[v]

 

Malgré les tabous qui sont tout à fait présents dans no­tre culture, la psychologie est présente et elle est pro­fondément ancrée dans toutes les couches de notre mentalité. Si nous tenons compte de la place de l’inconscient dans la culture haïtienne, nous pouvons affirmer sans ambages qu’il est au centre de notre ima­ginaire en tant que peuple. D’une façon particulière, dans l’imaginaire haïtien, tiennent place l’inconscient individuel et collectif[vi]. Le phénomène du rêve est le chemin obligé pour comprendre l’être haïtien. Que l’on soit catholique, protestant et protestante, vaudoïsant et vaudouïsante, etc., le rêve représente une manière spé­ciale de nous révéler en dépit de notre situation sociale, économique et politique. « ...le rêve est un phénomène qui, en tout temps, a été considérablement inséré dans la pensée humaine.[vii] »

 

Dans ce même contexte, il faut faire un effort pour si­tuer le vaudou et le comprendre. J’ose dire que nous ne pouvons pas parler de la psychologie haïtienne sans mentionner le Vaudou. Le Vaudou, d’après moi, revêt deux caractères qui peuvent ne pas être inséparables. D’un côté, nous retrouvons l’aspect culturel qui traverse chaque haïtien et haïtienne sans distinction aucune. Notre comportement est modelé par notre imaginaire collectif, hérité de nos ancêtres africains. D’un autre côté, l’aspect religieux qui fait partie du mystère de l’existence des pratiquants tout en lui donnant un cer­tain sens[viii].Nous ne pouvons pas non plus parler de la culture haïtienne et du Vaudou sans mentionner la mu­sique. Elle fait vibrer l’âme haïtienne jusqu’au plus pro­fond de son être, peu importe la religion ou le credo que nous professons. En ce sens, nous pouvons comprendre comment l’haïtien et l’haïtienne ont pu développer des mécanismes de défenses qui nous ont aidés au cours de notre histoire et qui nous aident encore à lutter contre toute espérance.

 

6) L’espérance et notre idiosyncratie

 

Comment comprendre qu’un peuple qui patauge dans la misère peut chanter, danser et espérer? L’haïtien et l’haïtienne en dépit de la misère a pu se maintenir psy­chologiquement et spirituellement sans se lancer dans des crises émotionnelles graves grâce aux mécanismes de survivance qui sont propres à notre culture. Proba­blement  le taux de suicide dans notre pays est relati­vement bas et même très bas si nous faisons la compa­raison avec le Canada[ix]. L’espérance fait partie de notre idiosyncrasie et nous maintient debout malgré la mi­sère, la faim, les injustices dans lesquelles nous nous retrouvons. Nous sommes tous et toutes appelés à maintenir vive la flamme de l’espérance en dépit de notre misère et de nos folies.

 

7) Accepter nos folies et accueillir nos fous et nos folles

 

Depuis mon tout jeune âge à l’Archahaie, je connais deux personnes qu’on traitait de fous. Ils se pavanaient et se pavanent encore dans les rues de la ville et dans certains endroits avoisinants, jour et nuit. Souvent j’ai été témoin des scènes de moqueries dont ils ont été vic­times. Dans une certaine mesure, les gens cherchaient à les rendre plus fous et plus folles. Est-ce que nous pou­vons dire: c’est une société qui ne prend pas soin de ses fous et de ses folles? Ou bien, est-ce une société où les fous et les folles sont plus nombreux que ceux et celles qui sont mal vêtues et que ceux et celles qui se promè­nent bien souvent en costume d’Adam dans les rues de nos villes et à la campagne. Ceux et celles qui prennent plaisir à la folie des autres ne sont-ils pas plus fous ou ne sont-elles pas plus folles qu’eux? Les fous ou les folles dans n’importe quelle société méritent bien un Centre d’hébergement qui peut les accueillir et les aider à vivre avec leur folie ou la dépasser, c’est-à-dire re­trouver un autre sens à leur vie. Il y a des gens qui pra­tiquent le phénomène du marronage même avec leur folie, si je peux parler ainsi. Nous ne pouvons pas nous donner le luxe de continuer à vivre ainsi. Il est évident que nous ne pouvons et ne devons pas rendre public toutes nos folies. De là, l’importance de l’accompagnement psychologique. Si personne n’échappe à la folie, tous et toutes nous devrions rece­voir de l’accompagnement psychologique en commen­çant par les accompagnateurs et accompagnatrices de jeunes, les responsables de formation et les supérieures et supérieurs des communautés religieuses pour arriver aux jeunes en formation.

 

8) Ne pas confondre l’accompagnement psy­chologique et la psychiatrie

 

Bien souvent nous avons tendance à confondre les psy­chologues et les psychiatres. Les psychiatres sont des médecins avec une spécialisation en psychiatrie tandis que les psychologues se spécialisent en psychologie. Même quand une personne reçoit un traitement psy­chiatrique, il lui est recommandé l’accompagnement psychologique. Car l’accompagnement psychologique peut aider la personne à aller à la source de ses problè­mes et trouver des pistes de solutions là où les médica­ments ne peuvent pas arriver. Dans certains cas, le ma­riage entre l’accompagnement psychologique et la psy­chiatrie donne de très bons résultats.

 

9) Comment arriver à l’accompagnement psychologique?

 

Premièrement, la prise de conscience de la nécessité de l’accompagnement psychologique. Quand une personne atteint ce stade, j’ose dire qu’elle est déjà à mi-chemin du processus de thérapie. D’une part, c’est une décision personnelle qui n’est pas influencée par personne et d’autre part, elle est tout à fait disposée à trouver des solutions à ses problèmes et à ce que la thérapie réus­sisse. Cependant, quand une personne n’est pas cons­ciente de ses problèmes ou de sa situation, le processus de thérapie pourrait être plus long et plus difficile. Car le plus souvent cette personne adopte des mécanismes de défenses qui l’empêchent d’accepter sa réalité et d’avancer dans la thérapie.

 

Deuxièmement, tenant compte de la façon de procéder des communautés religieuses en général pour ne pas parler seulement d’Haïti, j’ose avancer que les supé­rieurs et supérieures devraient être très prudents et pru­dentes quand il s’agit d’un cas qui nécessite de l’accompagnement psychologique. D’une part, il faut préparer la personne tout en respectant sa liberté et sa vie privée, c’est-à-dire l’aider à une prise de conscience de sa situation sans violence et sans précipitation. D’autre part, donner à la personne la possibilité de choisir qui pourrait l’accompagner dans son processus. Tenant compte du fait que les psychologues ne sont pas nombreux sur le marché haïtien, il est souhaitable de leur donner des informations sur quelques psychologues et laisser la personne libre de choisir. En général, quand la personne fait son choix, elle met déjà une certaine confiance dans la personne qui va l’accompagner.

 

Troisièmement, la discrétion. Dans le contexte des ta­bous face à la psychologie, il est prudent d’éviter de rendre public le fait que telle personne est en train de recevoir de l’accompagnement psychologique. Dans certains cas, il est préférable de changer la personne de maison pour faciliter le processus. On peut avancer comme raison, une question de santé sans mentionner laquelle. Si la personne concernée se sent libre d’en parler à la communauté, phénomène normal, et, dans certains cas, même souhaitable, le principe de la discré­tion s’applique automatiquement: les membres de la communauté n’ont pas le droit de le rendre public.

 

Conclusion

 

L’accompagnement psychologique n’est pas la panacée. Comme je l’ai souligné au début de cet article, il y a des cas qui évoluent bien avec un accompagnement spiri­tuel et vice-versa. Je tiens à mentionner que certaines personnes présentent des symptômes psychologiques mais qui cachent aussi un problème physique qui mérite une attention spéciale. L’accompagnement psychologi­que peut tout aussi bien aller de paire avec l’aide psy­chiatrique surtout quand on utilise comme traitement des drogues qui empêchent la personne d’aller à la source de ses problèmes. En fait, l’accompagnement psychologique est un moyen qui permet à la personne nécessiteuse de soins psychologiques de trouver un chemin pour être en harmonie avec elle-même, avec les autres tout en dépassant ses traumatismes et ses pro­blèmes actuels.

 

Jean Alfred Dorvil, S.J.

Haïti



[i] Personne qui montre le chemin (cf. Dictionnaire Le petit Larousse Illustré, Éd., Larousse, Paris, 1999)

[ii] Expression utilisée par l’ex-président René Préval et qui est devenue très populaire en Haïti.

[iii] Dire que je n’ai pas de folie ou que je n’ai jamais fait de folie est la meilleure façon de démontrer ma folie.

[iv] Jung en parlant du refoulement affirme: « ...le seul résultat est que les choses refoulées s’emparent du sujet à son insu et comme par derrière... » (voir C. G. Jung, Psychologie de l’inconscient, Georg éditeur, Paris, 1993, p. 131).

[v] Pour une étude approfondie de la culture haïtienne voir l’ouvrage de Louis Price-Mars, Les Maîtres de l’aube, Éd. Imprimerie Le Natal, Port-au-Prince, 1982, pp. 19-52.

[vi] Pour plus de détails sur l’inconscient individuel et collectif, voir C.G. Jung, Psychologie de l’inconscient, op. cit., p. 120.

[vii] Alfred Adler, Connaissance de l’homme, Trad. de l’allemand par Jacques Marty, Éd. Petite Bibliothèque Payot, France, 1997, p. 55.

[viii] Le Vaudou est à la fois culture et religion: voir l’article de Gilles Danroc, « Les relations Catholicisme et Vaudou à la lumière de Vatican II », in Évangélisation d’Haïti 1492-1992, C.H.R. Vol. 2, p. 61.

[ix] Le Canada est classé 3ème selon l’Indice du Développement Humain publié l’année dernière par l’ONU (voir la page www. undp.org.hdr2001/French/HDI2001HDI_Fr.pdf).