L’amour fou du Père et du Fils pour nous

 

On a appelé le texte d’Osée 11, 8-9, le Cantique des cantiques  de l’amour du Père pour son Fils et pour nous: « Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm? Pourrais-je te livrer, Israël?...Mon coeur est bouleversé et se retourne en moi, et mes entrailles frémissent...Je n’assouvirai pas l’ardeur de ma colère, car je suis Dieu et non pas un homme: je suis saint au milieu de toi et je n’aime pas détruire! »

 

« Bouleversé »: le mot est très fort; il signifie le changement radical qui s’opère en Dieu lui-même. Osée laisse entendre que le châtiment envisagé est comme vécu d’avance dans le coeur de Dieu. Dieu sent ses entrailles frémir d’amour et de miséricorde pour son peuple en danger. Le coeur de Dieu se retourne en lui (voir oraison du 26e Dimanche ordinaire) sous l’impulsion de la miséricorde. Mais c’est précisément cela qui correspond à l’essence de Dieu. Yahvé indique la cause de son évolution de la colère à la miséricorde, dans son exclamation: « Je suis Dieu, et non pas un homme ». La transcendance de Dieu affirmée avec force et sa sainteté, dégagée de son aspect terrifiant, expriment la volonté d’amour, la miséricorde qui pardonne, alors que l’homme, habituellement, cherche à se venger. D’une part, Dieu; doit rétablir le droit, et selon sa vérité, punir le péché; d’autre part, « mon coeur en moi est bouleversé ». Ces paroles d’Osée comptent parmi les plus hardies anthropomorphismes bibliques. Yahvé a un coeur qui est bouleversé et des entrailles qui palpitent. En lisant ces versets, nous entendons quelque chose qui retentit comme l’expression d’une émotion secrète en Dieu. Une telle attitude, si peu ordinaire dans les rapports humains, est précisément révélatrice de Dieu. Nous avons là une des plus sublimes affirmations de l’A.T. sur la sainteté de Dieu. Nous étions habitués à attribuer à la sainteté de Dieu le refus du péché ou son châtiment: ici, nous saisissons qu’elle ne se manifeste jamais autant qu’en pardonnant le péché. On peut percevoir ici le mystère du coeur ouvert du Fils, le mystère de Dieu qui, dans son Fils, porte en lui la malédiction de la loi pour libérer et justifier sa créature. Il n’est pas exagéré de dire que ces paroles sur le coeur de Dieu constituent une première base, fort importante, de la dévotion au Sacré Coeur (Ratzinger).

 

Selon les Pères de l’Église, la passion existe même en Dieu, mais sans aucune imperfection et à un degré éminent. Ils l’appellent « la passion de l’amour », un amour qui dans la Passion du Christ a surmonté nos propres passions et les a purifiées. Tout en sauvegardant la transcendance de Dieu, les Pères adorent un Dieu infiniment vulnérable qui « souffre », pour ainsi dire, d’un trop-plein d’amour pour l’humanité souffrante. Le Père participe en quelque sorte à la souffrance de Jésus. Il est impassible, mais il éprouve de la compassion envers les hommes. Il s’intéresse de façon désintéressée. Il a un penchant qui lui fait prendre pitié, mais qui n’est pas un défaut de puissance: Inclinatio fuit miserationis, non defectus potestatis (saint Léon le Grand).

 

La compassion de Dieu: saint Bernard de Clairvaux a trouvé la formule qui correspond parfaitement au témoignage biblique: Impassibilis est Deus, sed non incompassibilis. Deus non potest pati, sed compati (« Dieu est impassible, mais non pas incapable de compassion. Dieu ne peut pas pâtir, mais il peut compatir »). Avec les Pères de l’Église, le saint docteur a donc résolu le problème de l’apatheia (l’absence de souffrance) en Dieu: il existe en celui-ci une passion; l’amour est précisément  l’amour qu’il porte à l’homme tombé en compassion et miséricorde. Nous trouvons ici le fondement théologique de la passion de Jésus et de toute la sotériologie.

 

On peut parler de la passion d’amour du Père et du Fils pour nous. Leurs deux coeurs battent à l’unisson. On peut même parler des mystères douloureux du Père: « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment avec son Fils ne nous donnerait-il pas tout? » (Rm 8, 32).

 

Le Père offre aux humains un sacrifice qui l’affecte au plus haut point, car il leur donne ce qu’il a de plus cher, son propre Fils.

 

Le mot passion  désigne à la fois le récit des souffrances de Jésus sur le chemin de la Croix, et aussi l’amour-passion, un état affectif, une inclination permanente et durable: « J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22, 14).

 

Ce n’est pas par hasard qu’on réserve ce double sens du mot passion  uniquement aux souffrances de Jésus. Certes, elles ne fournissent aucune explication à nos souffrances, mais une réponse dans une passion partagée avec nous, une compassion, une fraternité dans l’impuissance. Voici comment Origène explique la passion de Jésus:

 

S’il est descendu sur la terre, c’est par compassion pour le genre humain. Oui, il a souffert nos souffrances, avant même de les avoir souffertes sur la Croix, avant même d’avoir assumé notre chair. Car, s’il n’avait pas souffert, il ne serait pas venu partager avec nous la vie humaine. D’abord, il a souffert, puis il est descendu. Mais quelle est cette passion qu’il a assumée pour nous? La passion de l’amour, une passion d’amour (Origène).

 

Dans un passage du discours après la Cène, Jésus nous parle de l’amour dont son coeur était rempli et nous en indique la source, quand il évoque l’amour avec lequel le Père l’aime: « Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour comme moi, observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour » (Jn 15, 10). Quel commandement le Père a-t-il donné à son Fils? Un seul, celui de donner sa vie par amour. Comment le Père le lui a-t-il donné? En lui inspirant la volonté de mourir librement pour nous, en infusant dans son coeur d’homme l’amour par lequel il s’est soumis librement à la Passion. Le Père n’a donc pas commandé à son Fils de l’extérieur, comme un homme peut commander à un autre homme, mais de l’intérieur, en opérant dans l’intime de son coeur, « en écrivant la loi d’amour au plus intime de son être » (Jér 31, 33). Cet amour avec lequel Jésus a accepté de mourir pour nous, c’est le Père qui le lui a mis au coeur.

 

Pour le Père, « commander » à son Fils de mourir pour nous signifiait répandre dans son coeur d’homme un amour tel que Celui-ci veuille, de lui-même, en pleine liberté, en vertu de cet amour, mourir pour nous. Selon saint Thomas, le Père s’est complu dans cette volonté avec laquelle le Fils, par amour, accepta de mourir pour nous, et cet amour, c’est le Père qui l’a déposé au coeur de son Fils. Complacuit ei voluntas Filii qua ex caritate mortem suscepit, et hanc caritatem in ejus anima operatus est » (Contra Gentiales).

 

Édouard Hamel, S.J.

Canada