BONNE NOUVELLE POUR LES PAUVRES

 

LA PAUVRETÉ DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

 

Plus que les autres évangélistes, Luc met l’accent sur la mission de Jésus auprès des pauvres. Aussi, dans les pages qui suivent, on considérera surtout l’évangile et les Actes des Apôtres de Luc et cela, en réponse à une triple question: Qu’est-ce que la Bonne nouvelle pour les pauvres? Dans quelle mesure Jésus et ses disciples sont-ils eux-mêmes pauvres? Que veut dire l’engagement envers les pauvres dans le christianisme primitif?

 

La Bonne nouvelle pour les pauvres résonne déjà dans la « préhistoire » du ministère public de Jésus (Lc 1-2). À la manière d’une prophétesse, Marie promet dans la seconde partie de son chant de louange, le Magnificat, l’action de Dieu en faveur des pauvres et en parle comme si la chose était déjà une réalité, vu les verbes employés, qui sont au temps passé (à l’aoriste, dans l’original grec): « Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides » (Lc 1, 52-53). Nous vivons encore dans un monde où les puissants et les riches gouvernent; mais Marie est convaincue que Dieu est du côté des petits et des affamés. Il a toujours nourri un amour de prédilection pour les pauvres (voir la contribution sur l’A.T.). Les pauvres ont donc la singulière espérance que la future action salvatrice de Dieu sera là avant tout pour eux.

 

1. Envoyé vers les pauvres

 

L’évangile du Royaume de Dieu prêché par Jésus est de façon particulière une bonne nouvelle pour les pauvres. Le parti pris de Dieu pour ceux-ci, dont déjà l’AT témoigne de diverses façons, est d’une manière nouvelle et singulière perceptible dans l’œuvre et la vie de Jésus.

 

« Aujourd’hui »

 

Comme premier événement particulier du ministère public de Jésus, Luc décrit les paroles qu’il a prononcées lors du service du sabbat dans sa patrie, Nazareth. Jésus fait lecture du passage suivant, tiré du livre du prophète Isaïe:

 

 

L’Esprit du Seigneur est sur moi,

parce qu’il m’a consacré par l’onction,

pour porter la bonne nouvelle aux pauvres.

Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance

et aux aveugles le retour à la vue,

renvoyer en liberté les opprimés,

proclamer une année de grâce du Seigneur.

(Lc 4, 18-19 = Is 61, 1-2)

 

Alors, il dit à ses auditeurs tendus: « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture » (Lc 4,21) Jésus n’avait encore fait aucun miracle pour des malades ou des pauvres mais déjà sa présence au milieu des hommes ici et « aujourd’hui » signifie - dès le début - l’accomplissement de ce que le prophète promet. Les habitants de Nazareth ne peuvent cependant, comme le rapporte la seconde partie du récit, reconnaître cet accomplissement et ils chassent Jésus.

 

 

L’expression « il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres » est, chez le prophète, tirée grammaticalement des formules suivantes: « guérir ... proclamer ... envoyer ... proclamer ». Celles-ci sont le développement de l’affirmation fondamentale que « Jésus porte la bonne nouvelle aux pauvres ». En grec, cette tournure a la forme du verbe euaggelizomai (qui ne rend pas tout à fait le verbe allemand « wiedergeben lässt »). Les « pauvres » sont, au sens littéral, des hommes qui ont trop peu de choses pour la vie, sont dépouillés de tout, miséreux et ont besoin d’un appui étranger. Comme l’indique le mot du prophète, appartiennent aussi à ce groupe, au sens figuré, les hommes « au coeur brisé » (cette formule est inexistante en certains textes témoins importants), les prisonniers, les aveugles et d’autre nécessiteux, Dans le passage d’Isaïe que Jésus s’applique se trouve également le programme de sa mission et de son activité tout entière.

 

« Bienheureux les pauvres! »

 

De même, Jésus, selon son programme, donne expression à sa mission auprès des pauvres dans les béatitudes du début du « sermon sur la montagne » (Lc 6, 20-49). Les destinataires de ce sermon sont en premier lieu ses disciples et spécialement les Douze, qu’il avait auparavant directement choisis (Lc 6,12-16), mais également tous les gens, nombreux, qui étaient venus l’écouter et se faire guérir de leurs maladies (Lc 6,17-19), de même que les nécessiteux, qui mettaient leur confiance en Jésus. La première béatitude a une importance particulière: « Bienheureux (vous) les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » (Lc 6,20). « Bienheureux » (makarios) veut dire aussi « content/très content ». La forme grammaticale des béatitudes est tirée de l’Ancien Testament (p. ex., Ps 1,1). On ne trouve pas là la béatitude des pauvres: la situation des pauvres signifie, en un sens humain, non l’expérience du bonheur, mais celle de la souffrance. Le fondement du bonheur dans le sens de la béatitude se trouve non dans la condition de pauvreté, mais seulement dans l’engagement et la promesse de Jésus.

 

 

« Le Royaume de Dieu est à vous ». Les pauvres n’ont pas à mériter ce Royaume: il leur appartient déjà, il est bel et bien leur. Dans la rencontre avec Jésus cela s’éprouve dès le début.

 

 

Les trois premières béatitudes forment un tout. Aux pauvres sont joints ceux qui ont faim et ceux qui pleurent (Lc 6,21). Aux béatitudes se joignent les appels au malheur. Le premier s’exprime comme suit: « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation » (Lc 6,24). Le problème, chez les riches, c’est qu’ils font l’expérience du bonheur et de la consolation et ne reconnaissent pas une autre consolation qui conduit au-delà de la consolation terrestre (cp. Lc 2,25 - Siméon attend la « consolation d’Israël ») et ne sont pas perméables au message de Jésus. Les pauvres, au contraire, le sont.

 

 

Luc parle en différents endroits des dangers de la richesse, et de la façon la plus frappante dans la parabole du riche et du pauvre Lazare (Lc 16,19-31), laquelle illustre en même temps les béatitudes et les appels au malheur. Lazare, le pauvre souffrant à la porte du riche, est porté par les anges, après sa mort, dans le ´seinª d’Abraham. Le riche, lui, arrive après sa mort dans les enfers, où il subit des tourments. Abraham lui explique la situation: « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie » (Lc 16,25). On ne peut manquer de voir ici l’appel au malheur de la part de Jésus: « parce que vous avez reçu votre consolation ». Le pauvre Lazare, au contraire, est maintenant « consolé » (Lc 16,25). À la fin du récit, Abraham attire l’attention sur l’énigme: les riches et - comme les deux autres appels au malheur l’indiquent - ceux qui « maintenant » sont rassasiés et rient (Lc 6,25), ont manifestement du mal à écouter Dieu et Jésus (Lc 16,27-31) et à se laisser procurer par lui le vrai bonheur. 

 

 

Matthieu nous transmet, lui aussi, les béatitudes des pauvres, au début du « sermon sur la montagne » (Mt 5-7). « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Cette béatitude ne s’adresse pas directement aux disciples de Jésus, comme dans Luc. La principale différence d’avec Luc provient du datif ajouté (tô pneumati). La meilleure interprétation est d’en faire un datif de relation. La sixième béatitude de Matthieu comprend elle aussi ce datif: « Heureux les cœurs purs (tê kardia) (Mt 5,8). On trouve un autre datif de ce genre en Mt 11,29, où Jésus parle de lui-même: « Je suis doux et humble de cœur ». Tout comme « le cœur », « l’esprit » signifie aussi l’intérieur de l’homme. Celui qui a une âme de pauvre (ou: un esprit de pauvre) expérimente la misère non seulement au sens externe, matériel, mais jusqu’au tréfonds de sa personne. La béatitude de Matthieu n’est donc pas - comme on l’affirme souvent - un affaiblissement spirituel de celle qu’on trouve chez Luc, comme s’il s’agissait là d’une pauvreté concrète, matérielle, tandis qu’ici, il s’agirait d’une simple disposition de pauvreté. Bien plutôt, Matthieu apporte quelque chose de plus: on parle de pauvreté non seulement au sens matériel, mais aussi dans un sens général.

 

 

Dans la lettre de Jacques, le passage suivant résonne comme un écho à la béatitude prononcée par Jésus: « Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres selon le monde comme riches dans la foi et héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment? » (Jc 2,5). Les pauvres, ici, sont perçus comme des êtres humains qui aiment Dieu et possèdent déjà dans la foi une richesse inestimable. Il s’agit de « la foi en notre Seigneur Jésus Christ glorifié » (Jc 2,1).

« Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi »

 

La bonne nouvelle proclamée en ce sabbat, à Nazareth, vaut également pour Jean le Baptiste, que Hérode « fit enfermer en prison » (Lc 3,20). Jean délègue deux de ses disciples vers Jésus pour lui demander: « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre? » (Lc 7,19). Jésus ne leur donne aucune réponse directe. Il les renvoie à ce qu’il fait réellement, à savoir, ses miracles de guérisons en faveur des malades et des aveugles, et leur donne le message suivant pour Jean:

 

Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres; et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi (Lc 7,22-23).

 

 

Jésus avait de fait ressuscité un mort, le fils de la pauvre veuve de Naïm (Lc 7,11-17). Mais ce n’est pas le miracle de la résurrection d’un mort, mais le fait que les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle (euaggelizomai) qui est mentionné à la fin de l’énumération des hauts faits de Jésus. Cette Bonne Nouvelle est au moins un aussi grand miracle que les précédents de la liste. Jean rapportera-t-il à lui-même cette Bonne Nouvelle et son expérience de la pauvreté en prison?

 

Les pauvres sont réceptifs

 

Dans le récit du repas, un jour de sabbat dans la maison d’un chef des pharisiens, auquel Jésus avait été invité, nous rencontrons encore deux fois le mot « bienheureux » en relation avec les pauvres. Jésus donne à son hôte un conseil étonnant. À un repas il ne doit pas inviter des amis ni des parents, qui peuvent lui rendre son invitation et ainsi compenser pour le repas, mais « des pauvres, des estropiés, des paralytiques, des aveugles » (Lc 14,13).

 

 

Jésus justifie comme suit ce conseil: « Heureux seras-tu, alors, de ce qu’ils n’ont pas de quoi te le rendre! Car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes » (Lc 14,14). Tandis que cette première béatitude concerne le service des pauvres, la deuxième vaut pour les pauvres eux-mêmes. L’un des commensaux dit à Jésus: « Heureux qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu » (Lc 14,15). Jésus répond par la parabole du grand dîner. À l’heure du repas, les riches originellement invités s’excusent tous, chacun à son tour, parce qu’ils ont à ce moment-là quelque chose de « plus important » à faire. Alors, l’hôte, pris de colère, ordonne à son serviteur: « Va-t’en vite par les places et les rues de la ville et introduis ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux » (Lc 14,21). Et ceux-ci sont sensibles à l’invitation.

 

Parmi les images les plus importantes que Jésus emploie pour présenter le Royaume de Dieu, figure celle des convives. La condition décisive pour obtenir le salut décrit, ce ne sont pas des qualités humaines ou des exploits précis, mais la disponibilité à donner suite à une invitation. La Bonne Nouvelle de Jésus a caractère d’une invitation. Étrangement, cette invitation est saisie plutôt par les pauvres que par les riches.

 

Comme ce fut le cas déjà dans Lc 4,18 et 7,22, nous découvrons ici, dans Lc 14,13.21, que Luc mentionne volontiers les pauvres avec les autres nécessiteux, particulièrement les aveugles.

 

2. À la suite de Jésus dans la pauvreté

 

Une autre marque distinctive des images du Royaume dans Luc se révèle dans le fait que Jésus appelle des individus particuliers qui sont destinés à le suivre et à poursuivre sa mission et aussi son activité de prédication, en tant qu’œuvre de salut.

 

À la suite du Jésus pauvre

 

Jésus qui proclame la Bonne Nouvelle aux pauvres fait lui-même l’expérience de la pauvreté. En un endroit, il dit expressément: « Les renards ont des tanières et les oiseaux des nids; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête » (Lc 9,58 = Mt 8,20). Ces paroles sont adressées par Jésus à quelqu’un qui exprime un désir: « Je te suivrai où que tu ailles » (Lc 9,57). Celui qui suit Jésus doit comme lui renoncer à la sécurité matérielle. Les scènes qui suivent immédiatement montrent que la suite de Jésus peut exiger de renoncer à des considérations familières (Lc 9,59-62). Pourquoi Jésus pose-t-il des exigences si radicales à ceux à qui il confie une mission? Déjà, dans ces passages, la chose nous paraît claire: la raison en est « le Royaume de Dieu » (Lc 9,62).

 

Le détachement

 

Une présupposition fondamentale pour la suite de Jésus et la disponibilité au détachement et au renoncement. Il arrive que pour l’amour de Jésus, et parce que le service du Royaume de Dieu est tellement important et urgent, que celui-ci ait préséance.

 

 

Le premier appel de disciples fait très bien voir comment les hommes appelés par Jésus et engagés à son service abandonnent leurs biens et par là leur métier. Pierre et ses compagnons, pêcheurs par métier, « ramenèrent les barques à terre (et) laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5,11). Peu après, le publicain Lévi réagit de la même manière à l’appel de Jésus: « Quittant tout et se levant, il le suivait » (Lc 5,28).

 

 

Chez Luc, nous rencontrons un passage qui renforce de façon presque effrayante le thème du détachement (Lc 14,25-35). D’abord, Jésus pose une condition générale: « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14,26). Nous sentons bien que ce « haïr » n’est pas à prendre au sens littéral. Néanmoins, la condition posée par Jésus est sérieuse et radicale. Ce que font voir également les paraboles qui s’y rattachent de la construction d’une tour et du roi qui désire en entraîner un autre dans la guerre. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de calculer objectivement si les moyens sont proportionnés à la fin (Lc 14,28-32). Ce qui est surprenant, cependant, c’est l’affirmation: « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14,33). La condition pour devenir disciple de Jésus réside dans la capacité de se détacher de ses propres biens et de s’en éloigner. Il ne s’agit pas seulement des biens matériels, mais bien des relations familières auxquelles il faut ajouter son propre moi. Cela nous est possible, si nous nous arrêtons à considérer que la richesse nous est conférée par la Bonne Nouvelle et, au fond, par Jésus lui-même et combien il est important et urgent de le retransmettre. Le détachement dans la suite de Jésus peut devenir un signe qui renvoie à cette singulière richesse.

 

Jusqu’à quel point le renoncement aux biens est difficile, l’exemple le montre bien du riche notable qui dit à Jésus: « Que me faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle? » (Lc 18,18). Jésus invite à le suivre ce riche qui fait de sérieux efforts pour mener une vie religieuse et depuis sa jeunesse observe les commandements: « Une chose encore te fait défaut: tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, puis, viens, suis-moi » (Lc 18,22). Sur ces mots, l’homme devint tout triste, parce qu’il était « fort riche » (Lc 18,23). Qu’est-ce qui est arrivé de lui, nous ne le savons pas. Mais une chose demeure claire, à la suite de ce récit: ce qui est impossible pour les hommes, i.e., se détacher de ses biens pour être en mesure de suivre Jésus, cela « est possible pour Dieu » (Lc 18,27).

 

Pierre aussi sait cela, quand, immédiatement après, comme porte-parole des disciples, il dit à Jésus: « Voici que nous, laissant nos biens, nous t’avons suivi » (Lc 18,28). Pierre pense-t-il à un renoncement passager ou permanent? La question est ouverte. La réponse de Jésus nous rappelle que le renoncement n’est pas une fin en soi, ni même un idéal ascétique: il se produit dans un urgent service du Royaume de Dieu et par rapport à une « récompense » singulière: « En vérité, je vous le dis: nul n’aura laissé maison, femme, frères, parents ou enfants, à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive bien davantage en ce temps-ci et dans le monde à venir la vie éternelle » (Lc 18,29-30). Le thème de « la vie éternelle » fournit le cadre de l’unité d’un texte plus large (Lc 18,18-30): la question des riches en est le début (Lc 18,18) et la réponse de Jésus à Pierre, la fin (Lc 18,18-30).

 

Ne rien emporter pour la route

 

Deux fois, et donc de façon particulièrement significative, Luc décrit une mission exemplaire des disciples, à savoir, celle des douze (Lc 9,1-6) et celle des soixante-dix (soixante-douze) autres (Lc 10,1-6). Dans un cas comme dans l’autre, les disciples reçoivent la mission d’annoncer le Royaume de Dieu qui est tout proche et de guérir les malades (Lc 9,2; 10,9).

 

 

Dans les deux cas, Jésus leur donne en même temps des indications par rapport au bagage pour leur mission: « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent; n’ayez pas non plus chacun deux tuniques » (Lc 9,3). Même chose la seconde fois: « N’emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales, et ne saluez personne en route » (Lc 10,4). C’est avec un minimum de bagage que les disciples doivent aller trouver les hommes, pour prêcher et guérir. Ce minimum est un signe de la dépendance des disciples par rapport à leur Seigneur (ils ne travaillent pas de leur propre chef, mais par délégation de sa part); un signe de l’urgence de leur mission (avec un « bagage léger » et sans s’arrêter pour engager la conversation en vue de « saluer », ils atteignent plus vite leur but); un signe qui rend leur message crédible (ils annoncent la Bonne Nouvelle aux pauvres en étant eux-mêmes sans moyens); et enfin, un signe qu’ils dépendent de la disponibilité des gens à les recevoir (de leur hospitalité).

 

 

Jésus envoie les soixante-dix (soixante-douze) « en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller » (Lc 10,1). Ce passage a une signification plus profonde. Le but de la mission des disciples n’est pas seulement de continuer la mission de Jésus: c’est de préparer aussi sa propre venue chez les hommes.

 

« Ne crains pas, petit troupeau »

 

Luc amène un second exemple d’un riche qui tire sa consolation de l’abondance de ses biens. Ce riche se dit qu’il possède « beaucoup de biens pour de nombreuses années », mais ne pense pas au fait que sa vie peut prendre fin dès la nuit suivante et qu’il n’emportera rien de son trésor dans la mort (Lc 12,16-21). À ce riche est confronté, cette fois, non un pauvre, mais « le petit troupeau » des disciples. Tout comme aux pauvres des béatitudes, Jésus parle à ce petit troupeau du Royaume de Dieu: « Votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Dans les béatitudes, Jésus rapproche l’affirmation du mot « bienheureux »; ici, il la rapproche de l’impératif « ne crains pas ». Sous-jacent à cette affirmation, il y a également l’appel qui s’y rattache: « Vendez vos biens et donnez-les en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux où ni voleur n’approche, ni mite ne détruit. Car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Lc 12,33-34). L’aide aux pauvres (les « aumônes ») est - comme Jésus le dit au riche en poste de commande (Lc 18,22) - une manière avantageuse de se gagner un « trésor dans le ciel », auquel notre cœur peut dès maintenant s’attacher.

 

3. Ils possédaient tout en commun

 

 

Un signe distinctif de la communauté primitive d’après la Pentecôte en train de se constituer est la mise en commun (koinônia) (Ac 2,42), qui se révèle de façon particulière dans la communauté des biens. Les croyants « mettaient tout en commun; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun » (Ac 2,44-45). La possession des biens en commun est illustrée de façon concrète dans la vente des biens et le partage de la recette en faveur de ceux qui étaient dans le besoin (Ac 2,45; 4,34-35).

 

 

Par là, cependant, on visait non une communauté totale de biens, ni la constitution d’un bien commun géré par la communauté, mais plutôt une action unique (Ac 2,45; 4,35: « à chacun suivant ses besoins »). Le renoncement à la possession de biens privés n’est pas une condition pour appartenir à la communauté et doit en chaque cas être volontaire. « Tout posséder en commun » ne signifie pas, non plus, que toute possession personnelle était exclue: c’est l’expression d’une disponibilité fondamentale à se séparer de ses biens selon l’occasion, au profit de ceux qui sont dans le besoin. Le frère ou la sœur et leur besoin passent avant la possession propre. De toute façon, il ressortit à l’idéal des premiers chrétiens qu’il ne se trouve au milieu d’eux aucun nécessiteux (Ac 4,34a). Ils sont motivés pour semblable comportement par la consigne du Jésus terrestre (cp. Lc 12,33; 18,22).

 

 

La mise en commun (koinônia) se répand rapidement hors de la communauté primitive de Jérusalem. En témoigne l’action commune des chrétiens d’Antioche en faveur de frères de Judée qui sont dans le besoin, dont Paul lui-même fait partie (Ac 11,29-30; 12,25). Un exemple des années subséquentes de l’histoire de la mission est l’action commune (la collecte) des communautés de Macédoine, d’Achaïe et spécialement de Corinthe en faveur des « saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté » (Rm 15,26). Ici encore, Paul en fait partie (cp. Rm 15,25-28) et ce service rendu aux gens de Jérusalem lui tient très à cœur. La collecte n’est pas qu’un simple geste de secours: c’est une expression de la solidarité et un signe de l’appartenance commune et de l’unité entre les communautés des régions de la mission et des communautés primitives de Jérusalem. De cette collecte parlent aussi deux passages des lettres aux Corinthiens (1Co 16,1-4 et 2Co 8,9). Ce n’est pas par des appels, mais par un regard sur Jésus que Paul invite les Corinthiens à contribuer à la collecte:

 

 

Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté (2Co 8,9).

 

 

Comme nous est promise et déjà accordée, par la pauvreté de Jésus librement acceptée (au sens de l’hymne de la lettre aux Philippiens: par son anéantissement - Phil 2,7) une richesse incommensurable, les communautés chrétiennes, d’une part, trouvent là en général un motif de tout mettre en commun et de partager et, d’autre part, les disciples, hommes et femmes, trouvent là un motif de suivre le Christ pauvre (cp. EB, n. 167) et d’apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres.

 

 

Martin Hasitschka, S.J.

 

 

Traduction d’Ernest Richer, S.J.