La Théologie de La libéra­tion: a-t-elle un avenir?

 

 

          Est-ce que la théologie de la libéra­tion est passée de mode?  Ses critiques affirment que oui: ils prétendent que la mort des états socialistes de l'Eu­rope de l'Est a démontré que le Marxisme est impra­ticable et impopulaire, et donc que la théologie de la libéra­tion, qui lui est tributaire, est elle aussi destinée à dispa­raî­tre.  Mais est-ce que ceci est inévita­ble, ou bien peut-elle répondre aux défis du monde après la guerre froide et, par consé­quence, survi­vre pour atteindre le prochain millé­naire?  Moi, je pense que oui.

 

La relation entre la théologie de la libé­ration et le socialisme et le Marxisme

 

          D'abord, nous doutons que le socialisme et le Marxisme soient aussi fondamentaux à la théolo­gie de la libération que ses criti­ques le pré­ten­dent.  La plupart des théo­lo­giens de la libération sont cer­taine­ment sympathiques à leurs é­gards, mais peu d'en­tre eux les définissent comme essentiels à la théologie de la libération.  Gustavo Gutiér­rez est probable­ment le théologien de la libéra­tion le mieux connu, et, bien qu'il a écrit favorablement à l'égard du socia­lisme dans ses oeuvres primitives, actuelle­ment il dit que le socialisme n'est pas essentiel pour faire la théolo­gie de la libéra­tion.  Bien qu'il y eût des théolo­giens de la libé­ration qui préten­daient que la critique de Marx sur le capita­lisme, et la théorie de Lenine sur l'impérialisme étaient des outils analyti­ques bien utiles, peu d'entre eux en effet devin­rent Marxistes (en dépit de l'affir­mation du Vatican, dans son «Instruc­tion» sur la théo­logie de la libé­ration de 1984, que l'on ne pouvait se ser­vir des bouts sans accepter le tout!).  Actuel­lement, les théolo­giens souvent signa­lent des origines de l'oppression autre que celles basées sur la classe -- par exemple le sexe et la race -- et soulignent qu'il faut les abor­der, elles aussi.  Pour la plupart des théologiens de la li­bération, le Marxisme n'est qu'un outil d'analyse parmi plu­sieurs d'autres.

          Deuxièmement, si jamais les théo­logiens de la libération approuvè­rent le socia­lis­me, il est douteux que leur version ressem­blât beaucoup à celle vécue en URSS et en Europe de l'Est.  Si l'on considère le contraste énorme entre les so­ciétés monoli­thiques et bureau­cratiques des pays du pacte de Varso­vie et le modèle plura­liste et participatif envisagé par la théologie de la libéra­tion -- vu briève­ment en Haïti et au Nicara­gua -- ça n'a pas de sens d'em­ployer les termes «social­iste» ou «Marx­iste» dans les deux cas.  Il est probable­ment plus exact de dire qu'en 1989, nous ne vîmes que le passage d'une manifes­tation de socia­lisme, que la plupart des théo­logiens de la libération dis­tin­gue­raient nettement de leur propre vision d'une so­ciété équitable. 

 

                    Le défi du néolibéralisme

 

          Néanmoins, il faut que la théologie de la libération recon­naisse que la forme marxiste du socialisme, ainsi que d'au­tres formes de socialisme, ont perdu de leur crédibi­lité depuis 1989, et que, partielle­ment à cause de cela, la forme de ca­pita­lisme connue comme néoli­bé­ralisme est deve­nue plus in­fluente qu'au­paravant.  L'in­fluence du marché se répand actuellement plus loin que l'on aurait pu l'imaginer il y a une ou deux décennies.  Ceux qui se ré­jouissent de ce développement parle de la «victoire» du capi­talisme sur le socialisme et que l'humanité est arrivée à «la fin de l'histoire».  Pour ces com­mentateurs il n'y a actuel­lement aucune alternative au ca­pita­lisme libéral; des événe­ments récents ont démontré que, en fin de compte, toutes les al­ternatives ne marchent pas, et que les révolu­tions sont réversibles.  Le cadre dans lequel tous les événe­ment dans l'avenir se déroule­ront est main­tenant en place.

          Comment la théologie de la libération peut-elle survivre dans ce nouveau climat?  Comment peut-elle répondre au néolibé­ralis­me, qui met l'accent sur du marché, qui s'op­pose à l'interven­tion de l'é­tat et qui étaye les «politi­ques d'ajus­tement structu­rel» du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale?  Doit-elle s'accommoder à la «culture du marché»; doit-elle mainte­nir ses valeurs socialistes (et courir le risque de manquer de pertinence de plus en plus); ou doit-elle rechercher une posi­tion inter­médiai­re?

          La plupart des théologiens de la libé­ra­tion rejettent toute accommodation avec le néolibé­ralisme parce qu'elle ébranle­rait la raison d'être de leur théologie comme une théologie des pauvres.  Ils ne sont que trop conscients de la détério­ration de la pau­vreté dans leurs régions ces dernières années, et que les changements que le monde a récemment expé­rimentés sont au détriment des pauvres dans le monde en déve­loppement.  Quelques-uns retra­cent les racines de la détério­ration directement aux poli­tiques économiques de néolibé­ralisme, et maintien­nent que le surcroît de chômage ou de sous-emploi, la chute des revenus, et la réduc­tion des possibili­tés dans la vie, sont tous les conséquences inévitables de ces politi­ques.

          Bien que les gouvernements néolibéraux connaissent sans doute des succès -- par exem­ple, dans le combat contre l'i­nflation -- il faut que la thé­ologie de la libération questionne toujours l'orienta­tion de leurs politiques.  A l'avan­tage de qui sont-elle conçues?  Est-ce que c'est la vie des pau­vres qui est le critère pour le discerne­ment de l'action?  Est-ce que le capitalisme du libre marché peut jamais pro­mouvoir le bien des gens avant le profit?  Les théolo­giens de la libération soulignent invaria­ble­ment le conflit entre la logique du capita­lisme et l'op­tion pour les pauvres -- un conflit qui est manifestement plus vrai du capita­lisme dans sa forme néolibérale.  Bien qu'ils ne s'expriment pas avec la même comparaison, il y en a peu qui ne seraient pas d'ac­cord avec l'assertion de Leo­nardo Boff qu'«il est aussi impossible de créer un système de marché moral que de constru­ire un bordel chrétien»!

          Si la théologie de la libéra­tion veut rester une théologie des opprimés, elle ne peut pas se permettre d'être entraînée par ceux qui font parti du pro­blème mais qui se préten­dent gardiens de la solution.  Car le néoli­béralisme lance un défi subtil à la théolo­gie de la libé­ration, même jusqu'à se présen­ter lui-même comme une «option alter­native pour les pauvres».  Le Directeur Général du FIM parla du mandat de son orga­ni­sation comme celui de Jésus: à «annoncer la bonne nouvelle aux pauvres» (Luc 4,18-19), remar­ques que quelques théologiens regardent comme signes d'une «anti-théolo­gie».  La théologie de la libération a souvent souli­gné la distinction entre le Dieu de la vie révélé dans les Ecritures, et les idoles qui en­traînent le religieux mais qui l'amène à l'injustice et à la mort.

 

         L'avenir de la théologie de la libération

 

          Nous conclurions que la théologie de la libération doit donc continuer à parler des «projets socialistes», mais jusqu'à quand débattrons-nous les questions politi­ques et économiques de cette façon?  Est-ce que les théolo­giens de la libération finiraient par rien d'autres que de crier des slogans dans la coulisse?  N'est-il pas temps, donc, de chercher des modèles neufs, ceux qui permet­tront aux théo­logiens de la libération de rendre efficace leur option pour les pau­vres, tout en ne la liant pas aux idéologies apparem­ment débor­dées du passé?  Il y a des chrétiens pro­gressifs qui disent qui oui, il est vraiment temps de trouver une vision neu­ve, une qui insiste moins sur une trans­for­mation sociale «vaste» et plus sur la re­cons­truc­tion gra­duelle de la commu­nauté.  Ils pré­tendent que dans le climat, actuel il serait né­cessaire de construire le Roy­aume en s'efforçant à transfor­mer la vie des gens dans des projets qui sont plus modestes et localisés que l'on envisa­geait autrefois, bien qu'ensem­ble ces projets soient «révolu­tionnaires» dans le sens qu'ils puissent changer des sociétés entières.  Théologique­ment, leur modèle n'est plus «l'Egypte» et le rêve d'une «terre promi­se» littérale, mais Babylone, où un peuple captif désirait ardemment la restauration de sa communau­té.

          La théologie de la libération est confron­tée par beaucoup de défis actuelle­ment, mais elle survivra si elle reste enraci­née dans les communautés, si elle formule les préoc­cupations des pauvres, et si elle reste fidèle à une vision de changer la société selon les valeurs du Royaume.  La poursuite de cet objectif ne requiert pas qu'elle soit liée à une idéologie en parti­culier; elle peut se servir de celles qui se mon­trent utiles, aussi longtemps que leurs va­leurs sont conséquentes avec celles du Royaume.  Cepen­dant, ce qui n'est pas facul­tatif c'est un engagement en faveur des mépri­sés et des parias.  Aussi long­temps qu'il y a des gens dépouillés de leur di­gnité légitime en tant qu'enfants de Dieu, il faut que la théologie de la libé­ration continue à suivre l'en­gagement de Jésus à annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et à libérer les opprimé.

 

 

Andrew Bradstock*

LSU College of Higher Education

The Avenue

Southampton

SO17 1BG

Angleterre

FAX [44] 1703 230944

 

*Le docteur Andrew Bradstock est professeur de théologie au LSU College of Higher Educa­tion en Angleterre.  Il a voyagé largement au Nicaragua et il a écrit beaucoup sur les églises et la révolution.