L’Évangile et les mentalités actuelles

 

Hervé Carrier, s.j.

Maison Bellarmin, Montréal

 

            Une question majeure se pose aux croyants quand ils cherchent  la manière d’annoncer la Parole de Dieu aujourd’hui. Ils veulent souligner toute la nouveauté de l’Évangile et ils parlent maintenant de la  nouvelle évangélisation. Mais pour certains, cette expression étonne beaucoup,  car on ne peut pas opposer nouvelle évangélisation et ancienne évangélisation.  Le point le plus important ici est de comprendre la situation de l’évangélisation et de la foi dans le monde. Nous devons bien constater qu’un immense problème est soulevé par les profonds changements subis par les mentalités actuelles. Ce défi est central pour les chrétiens et une recherche constante sera nécessaire pour trouver la volonté du Seigneur dans une matière aussi complexe. Il faut observer avec soin ce qui se dit et se fait dans notre milieu. Les médias et les journaux reflètent souvent une culture qui exclut ou même attaque la foi chrétienne. Il est donc urgent de saisir la signification de la nouvelle évangélisation.  Il faut proclamer ouvertement que l’Évangile est un don et que la foi ne va pas de soi; c’est une grande grâce pour ceux et celles qui acceuillent la Parole de Dieu dans le monde.

 

La foi absente ou présente?

            Dans une conversation amicale, une enseignante brillante, me dit d’un air spontané: «Vous savez,  je ne suis pas croyante». Un jeune plein de talents que je connais bien m’affirme tout naturellement :  «Je ne vais jamais à l’église,   je ne mets  jamais les pieds à l’église ». Un autre jeune me dit avec conviction : « Je ne peux pas croire à toutes ces histoires sur Dieu et la religion ». D’autres ajoutent : « La religion ne m’intéresse pas; à quoi ça sert; je n’en sens aucun  besoin » . Autrefois, on disait de quelqu’un :  « Cet individu ne va pas à la messe »; il était pointé du doigt, et tout le monde disait que c’était un scandale public. Quel changement de mentalités dans ces remarques! Il est très important de dépasser ces premières impressions, car tout n’est pas dit dans ces mots; il faut deviner ce qui se cache au fond des consciences et des cultures. La vie révèle une réalité beaucoup plus complexe et nous devons la considérer avec les yeux de la foi.

 

Affronter les changements actuels

            Cela suppose de comprendre les grands changements qui se sont produits dans le monde moderne et dans les cultures d’aujourd’hui. C’est le défi de la nouvelle évangélisation. Une comparaison entre notre époque et les époques antérieures devient très éclairante. Autrefois, une même foi et une même mentalité étaient partagées par tout le monde; tous étaient liés à un groupe, une paroisse, une grande famille. La culture apportait un soutien au groupe et le groupe donnait un appui solide à tous ses membres. Aujourd’hui, les individus se sentent isolés et seuls devant les choix et les défis de la vie. Nous devons entrer dans la psychologie des personnes qui cherchent un sens à la vie.  Pour saisir le sens de la nouvelle évangélisation,  il faut entrer en sympathie avec les personnes que nous rencontrons. Nous observons que tous aspirent au bonheur, tous sont sensibles aux marques d’affection, parfois un geste d’amitié, un simple salut, un sourire font toute la différence. Ainsi, ceux qui ont la foi deviennent les témoins de la Bonne Nouvelle et ils découvrent que Dieu agit dans les consciences, dans les cultures. Dieu nous parle aussi par les événements; nous devons être attentifs aux épreuves, aux souffrances et aux  détresses des personnes que nous contactons chaque jour. Il y a là souvent un signal et un appel de Dieu qui nous guident sur notre route. Essayons de bien situer les progrès notables de l’évangélisation  aujourd’hui.

            Un recul est nécessaire pour comprendre la nouvelle évangélisation dans le contexte actuel. Cette expression et ses variantes, « seconde évangélisation » ou  « ré-évangélisation »,  désignent une approche nouvelle de l’Église dans sa tâche évangélisatrice. Elle fut d’abord employée en référence à l’Europe, invitée à retrouver ses racines et sa vocation chrétiennes.  La nouvelle évangélisation représente un défi historique, après 1989 alors que les Églises d’Europe centrale, orientale et occidentale  furent appelées à collaborer étroitement pour que le Continent européen redonne vigueur et créativité à sa culture millénaire inspirée par l’Évangile.  La nouvelle évangélisation désigne aussi, pour l’Amérique latine, une stratégie pastorale qui s’est particulièrement affirmée à l’occasion du cinquième centenaire de l’évangélisation de ce Continent, célébré en 1992.  En 2003, au Guatemala,  un congrès fut célébré sur les Missions dans toutes les Amériques, avec plus de 3000 participants. Le thème central était Sainteté et Mission; on y insistait sur l’aide à porter aux pauvres, sur l’expérience avec le Seigneur. Le congrès apportait une impulsion nouvelle aux Églises du Continent. La nouvelle évangélisation devient le défi principal des croyants. Cette expression est à comprendre par rapport aux nouvelles conditions de l’évangélisation dans le monde.  En effet, la tâche d’évangéliser les consciences et les cultures présente aujourd’hui des difficultés particulières, car il arrive souvent que les milieux à christianiser aient été marqués autrefois par le message du Christ, mais la Bonne Nouvelle a été refoulée dans l’indifférence ou l’agnosticisme pratique. La société séculière a singulièrement aggravé ce climat de foi inhibée ou dormante. Aussi, s’impose-t-il à l’Église d’entreprendre une nouvelle évangélisation.  Demandons-nous quelle est la différence entre la première et la nouvelle évangélisation.

 

La première évangélisation

            La première évangélisation est celle qui révèle la nouveauté du Christ Rédempteur aux « pauvres », pour les libérer, les convertir, les baptiser et pour implanter l’Église. L’évangélisation se propage dans les consciences et dans les structures portantes de la foi : famille, paroisse, école, organisations chrétien-nes, communautés de vie.  Il y a déjà ici une véritable évangélisation de la culture, c’est-à-dire une christianisation des mentalités, des cœurs, des esprits, des institutions, des productions humaines.  Les cultures traditionnelles ont été ainsi christianisées par un lent effet d’osmose.  La conversion des consciences a profondément transformé les institutions.  Nous connaissons bien les prototypes de la première évangélisation: saint Paul, saint Irénée, saint Patrice, saints Cyrille et Méthode, saint François Xavier. Plusieurs évangélisateurs du passé accomplirent une oeuvre remarquable d’inculturation, bien avant la lettre. Le message évangélique fut proclamé dans les diverses civilisations, langues, coutumes. Notons que la première évangélisation n’est pas terminée dans le monde et elle se révèle souvent très difficile : en Inde, au Japon, dans les milieux islamiques, bouddhistes, dans plusieurs secteurs de la société, réfractaires aux valeurs religieuses, la  nouvelle évangélisation se présente dans des conditions très différentes. La seconde ou la nouvelle évangélisation, s’adresse à des populations qui furent christianisées dans le passé mais  qui vivent maintenant dans un climat dévalorisant le fait religieux, tolérant une religion privée, parfois la combattant directement, ou l’entravant par des politiques et des pratiques qui marginalisent les croyants et leurs communautés.  C’est une situation nouvelle qui ne s’est jamais présentée avec une telle acuité  dans l’histoire de l’Eglise.  Elle nécessite un effort collectif pour découvrir les sujets ou les destinataires de la nouvelle évangélisation; c’est une condition indispensable pour ré-évangéliser les cultures.

 

A qui s’adresse la nouvelle évangélisation?

            Essayons de comprendre la mentalité des personnes qui sont les sujets de l’évangélisation nouvelle. Ce sont les nouveaux riches.  Ces personnes ne se considèrent pas psychologiquement comme les «pauvres de l’Évangile»; ils sont plutôt comme des «riches », des satisfaits, centrés sur leur avoir, leur autonomie, leur confort, leur auto-réalisation. C’est cette psychologie collective qu’il faut pénétrer avec sympathie pour en saisir les limites face à l’Absolu de Dieu. Ainsi pourra  apparaître la pauvreté spirituelle qui se cache souvent derrière des attitudes de satisfaction ou d’indifférence apparentes.

 

Une foi déracinée

            Chez un grand nombre de personnes, la foi première ne s’est pas développée, par manque de racines et d’approfondissement.  Souvent la première évangélisation a été insuffisante, superficielle, et elle s’est affadie et éteinte peu à peu, par défaut d’intériorisation et de motivations solidement ancrées.  Il arrive que des populations entières qui ont collectivement été baptisées (mais guère évangélisées), ont été privées d’une catéchèse élémentaire et suivie, indispensable au développement d’une foi adulte.  On doit  donc se demander si la foi initiale a été vraiment raffermie par une expérience personnelle du Christ, par une formation doctrinale et morale, par le  partage de la foi dans l’amour et la joie, par le soutien d’une communauté chrétienne proche et vivante. Autrement, ces personnes seront confrontées aux valeurs sécularisantes et elles passeront insensiblement d’une pratique coutumière à la passivité spirituelle et à l’éloignement de l’Église.

 

Une foi rejetée et refoulée

            Plusieurs chrétiens de nom, vivant dans l'indifférence pratique, ont rejeté une religion restée, dans leur psychologie, à un stade infantile, leur apparaissant comme moralement oppressive (car la culture populaire confond souvent religion et moralisme). Une personne que je rencontrais parfois me disait : «Toutes ces histoires, ça me fait penser à l’enfer; je chasse ça comme une mauvaise pensée ». Cette religion fait peur et agit sur les angoisses inconscientes.  Au nom de la liberté, la religion et l'Église sont rejetées comme aliénantes.  Il faut se  demander quelles déficiences de la première évangélisation a pu provoquer cette perception mentale du christianisme.

 

Une foi dormante

            Il est difficile de dire que, chez ces personnes,  toute foi soit morte, mais elle est en  sommeil, inopérante, recouverte par d'autres intérêts et soucis: argent, bien-être, confort, plaisir, qui souvent deviennent de véritables idoles. Dans un contexte de chrétienté, la pression de la religion coutumière pouvait suffire à maintenir les croyants dans une pratique sacramentelle régulière.  Cette pression sociale n’invalide pas nécessairement la valeur de la religion populaire ou   traditionnelle, qui a donné de grands chrétiens et de grandes chrétiennes.  Constatons cependant que la nouvelle culture laisse la personne spirituellement seule, face à elle-même et à ses propres responsabilités souvent perçues dans la confusion. Le désenchantement, l'incertitude spirituelle rendent l'individu fragile, angoissé et exposé à la crédulité.  L’isolement rend sensible à une parole d'accueil.  Les sectes l’ont compris.  Mieux que nous parfois.  Nous avons à  explorer avec soin cette approche psychologique et spirituelle. Il est très important d’aider les jeunes à découvrir le sens de la prière, de la présence de Dieu. Une jeune femme me disait qu’elle ne  se souvenait pas de ses prières; elle avait appris le Notre Père à l’école, mais c’était pas très clair. Je lui ai demandé si elle savait réciter un Avé. « Un Avé ?».  Elle ne comprenait pas. Je lui ai expliqué le sens du Je vous salue Marie, et me dit qu’elle allait en parler à son père, «un bon catholique» et elle ajouta qu’elle serait contente de copier cette belle prière sur son ordinateur. Souvent le mot même de prìère n’est pas compris; les jeunes parlent plutôt d’une pensée, quand ils pensent à Dieu. Tout est dans la foi et l’amour de Dieu. Il est donc essentiel de proclamer sans cesse la Bonne Nouvelle. Saint Paul demandait avec force : « Comment invoquer le Seigneur sans avoir d’abord cru ? Comment croire en lui sans avoir entendu sa parole ? Comment entendre sa parole si personne ne l’a pas proclamée ? » (Rm 10 :14).  Il est donc important de réveiller une foi qui restait dormante.

Des psychologies moralement déstructurées

            Un phénomène encore plus troublant, c'est une sorte de démoralisation foncière  qui a fait perdre à la personne toute structure morale ou spirituelle.  Il devient presque impossible de croire, lorsque l’individu se méfie de toute idéologie, de toute croyance, de grandes ‘causes’ qui obligent à sortir de soi.  La tendance est aggravée par le retrait de l'individu dans une illusoire autarcie morale.  La société moderne tend à ériger cette attitude individualiste en système.  L'évangélisateur mesure l'obstacle redoutable à surmonter pour rejoindre la conscience de ces personnes.  Malgré toutes les difficultés, nous avons à nous convaincre que dans tous les cœurs  finalement, il y a un besoin d'espérance.  Aucun individu ne refuse à jamais la lumière et la promesse du bonheur.

 

Une espérance latente

            L'homme moderne porte des angoisses et des espérances caractéristiques.  Les chrétiens sont-ils entrés dans l'esprit profond du Concile, qui a été si attentif à la mentalité de nos contemporains?  Il faut deviner l'angoisse cachée derrière tant d'attitudes et de comportements apparemment tranquilles.  Jamais comme aujourd'hui peut-être, ne s'est révélée une telle soif de sens et une recherche aussi passionnée de raisons de vivre.  Découvrir ce besoin latent d'espérance est une première étape de l'évangélisation.  Par delà les angoisses, il faut surtout percevoir les aspirations positives qui s'expriment, souvent dans la confusion.  Ces aspirations à  la justice, à la dignité, à la co-responsabilité, à la fraternité   manifestent un besoin d'humanisation et une soif d'absolu. L'évangélisateur saura y lire une première ouverture au message du Christ.  Ces préoccupations socio-pastorales se découvrent dans tous les documents du Concile, comme un  souci évangélisateur très concret.  Il faut relire Vatican II dans cette perspective. Une espérance latente et une faim spirituelle se cache au fond des cœurs. Il importe d’en deviner la trace dans la culture actuelle, afin d'y apporter la réponse de la foi.

 

Comment ré-évangéliser les cultures ?

            La culture n'est plus une alliée. Dans une situation de seconde évangélisation, l'enjeu est la culture nouvelle.  Il n'y a plus une culture de soutien comme autrefois. Aujourd'hui l'Église affronte une culture d’opposition (persécution, oppression), ou une culture d'élimination tranquille qui relativise toutes les croyances. Remarquons que la culture pluraliste, qui a l'inconvénient de mettre toutes les croyances sur le même pied, peut offrir par ailleurs à l'évangélisateur une nouvelle chance, et la possibilité de faire valoir son point de vue original dans le concert des opinions. Souvent même il peut bénéficier des moyens modernes de diffusion pour annoncer la nouveauté de son message. Une éducation spéciale pour vivre et agir dans une société pluraliste est désormais nécessaire.

 

Détecter les obstacles à la nouvelle évangélisation

            Ces obstacles peuvent varier beaucoup d'un pays ou d'une région à l'autre. En plusieurs pays de vieille chrétienté, l'Église a été comme défigurée par une lente érosion, par un processus d'évacuation, de rejet de la foi, de la part d'une culture progressivement sécularisée. Ceci a engendré une culture de l'indifférence, obstacle parmi les plus redoutables à la ré-évangélisation, car la religion ne semble plus intéresser, toucher, interpeller une masse toujours plus grande d'individus spirituellement ailleurs, vivant dans un univers a-religieux. Notons que la situation de l'incroyance est bien différente selon les pays.  En plusieurs nations, en effet, la ré-évangélisation s’adresse   à des populations dont la mémoire porte la trace des persécutions, des guerres religieuses, des révolutions, des politiques agressivement athées.  D'autres ont éprouvé la colonisation  étrangère, l'exploitation, ou encore la perte de la classe ouvrière au siècle dernier.  Il importe au plus haut point de bien percevoir la psychologie collective marquée par l'expérience  historique de chaque groupe à évangéliser.

 

Percer le mur de l'indifférence
            Dans les pays occidentaux, la sécularisation a diffusé un climat d'indifférence religieuse, de non-croyance, d'insensibilité spirituelle, de désintérêt pour le fait religieux.  Le drame, c'est que l'Évangile n'est pas tout à fait ignoré ni tout à fait nouveau.  Nous sommes devant une psychologie religieuse ambiguë.  La foi est comme présente et absente dans les esprits.  Le sel évangélique s'est affadi; les paroles mêmes ont perdu leur acuité.  Les mots Évangile, Église, foi chrétienne ne sont plus neufs, ils sont usés, banalisés.  L'identification de la culture au christianisme est devenue superficielle : voir, par exemple, le sort réservé aux célébrations de Noël, de Pâques et leur récupération commerciale et mondainisée. La Bonne Nouvelle fait partie des coutumes, comme les traditions, comme le folklore et les traits culturels du milieu.  Les chrétiens ont à revaloriser leurs trésors dans l'opinion publique, les médias, les comportements communs.  Il faut réagir contre une culturalisation du christianisme réduit à des mots, à des faits sécularisés, à des coutumes désacralisées.

 

Ne pas se laisser marginaliser

            Les chrétiens ne peuvent se résigner à devenir des marginaux, des laissés-pour-compte de la culture dominante.  Il faut prendre conscience que nos valeurs centrales sont évacuées progressivement.  Notons, par exemple, les mots devenus tabous dans notre milieu culturel: vertu, vie intérieure, renoncement, conversion, charité, silence, adoration, contemplation, croix, résurrection, vie dans l'Esprit, imitation du Christ.  Ces mots typiques de la vie spirituelle ont-ils encore un sens dans le langage courant?  Si nos contemporains ne comprennent plus les mots qui expriment notre espérance, comment pouvons-nous les attirer à Jésus-Christ?  Les jeunes surtout sont particulièrement touchés par l'esprit du temps qui dévalue radicalement le fait religieux.  Les jeunes sont les témoins et les victimes de la crise religieuse, mais ils sont aussi et surtout les révélateurs des aspirations contemporaines.  C'est avec eux que nous pourrons créer véritablement une nouvelle culture de l'espérance.

 

Une anthropologie ouverte à l'Esprit

            Une des nouveautés les plus notables de la nouvelle évangélisation, c'est qu'elle vise explicitement non seulement des personnes, mais aussi des cultures.  Or, évangéliser les cultures suppose une nouvelle approche anthropologique de la pastorale.  Les sciences humaines peuvent rendre un service précieux, pour opérer les discernements et les analyses indispensables.  Le principal  avantage de l'anthropologie moderne, c'est de définir l’homme par la culture et de le rejoindre ainsi dans le contexte psycho-social où se déploient sa vie associative, ses productions, ses espérances et ses angoisses.  La perception de l'homme comme un être de raison et de liberté, s'enrichit beaucoup par la vision culturelle de la réalité humaine, fournie par l’anthropologie moderne. Jean-Paul Il le disait en ces termes:  «Les récents progrès  de l'anthropologie culturelle et philosophique  montrent que l'on peut obtenir une définition non moins précise de la réalité humaine en se référant à la culture. Celle-ci caractérise l'homme et le distingue des autres êtres, non moins clairement que la raison, la liberté et le langage » (1982). Rejoindre l'homme historique au cœur des cultures vivantes permet à l’évangélisateur de découvrir le drame de tant d’existences souffrant une sorte d'agonie spirituelle, condition cruellement ressentie par un grand nombre, croyons-nous.  Si nous plongeons le regard plus profondément, peut-être que cette angoisse spirituelle prépare souvent à la découverte du salut en Jésus-Christ.  Paul Tillich  décrivait ainsi cette expérience de la précarité humaine pouvant  disposer à la foi: «Seuls ceux qui ont éprouvé le choc de la précarité de la vie, l'angoisse où l'on prend conscience de la finitude, la menace du néant, peuvent comprendre ce que signifie la notion de Dieu.  Seuls ceux qui ont fait l'expérience des ambiguïtés tragiques de notre existence historique et qui ont totalement mis en cause le sens de l'existence peuvent comprendre ce que signifie le symbole du Royaume de Dieu» (1951). Savoir lire les signes de la détresse morale, mais aussi l'immense besoin d'espérer que provoque la culture sécularisée, ouvrira une voie nouvelle à l'évangélisation.

 

Pour la rédemption des cultures

            Finalement, l'évangélisation place les cultures devant le mystère du Christ mort et ressuscité. Une rupture radicale est inévitable, «scandale pour les juifs et folie pour les Gentils», disait saint Paul.  Une constante conversion est requise.  Le dynamisme évangélisateur se réalise uniquement dans la rencontre de Jésus-Christ.  Il est l'unique médiateur par lequel advient le Règne de Dieu.  L'évangélisation des cultures comme des personnes trouve sa seule efficacité dans la force de l'Esprit, dans la prière, le témoignage de foi, la participation au mystère de la Croix et de la Rédemption.  Ce serait une vaine tentation que de vouloir changer les cultures par une simple intervention psycho-sociale ou socio-politique.  L'évangélisation, surtout dans la nuit obscure de la foi - et dans la nuit spirituelle des cultures - suppose une conversion au mystère de la Croix.  Souffrir cette purification et espérer dans les voies, mystérieuses mais certaines, de l'Esprit est une disposition indispensable pour affronter le travail de la ré-évangélisation.  Il n'est pas confortable de vivre dans les angoisses d'un nouveau monde qui prend obscurément forme autour de nous. En définitive, ré-évangéliser signifie annoncer sans cesse le salut radical en Jésus-Christ, qui purifie et élève toute réalité humaine, la faisant passer de la mort à la résurrection. En un sens, toute évangélisation est nouvelle, car elle proclame le besoin permanent de conversion. Les cultures ont un ardent désir d'espérance et de libération. Évangéliser devient alors la forme éminente de l'élévation des cultures et des consciences qui aspirent à la libération de tous les égoïsmes entravant le Règne de Dieu. Évangéliser exige cette annonce du salut définitif en Jésus-Christ et cela vaut aussi bien pour les personnes que pour les cultures, comme le rappelle Jean-Paul Il : «Puisque le salut est une réalité totale et intégrale, elle concerne l'homme et tous les hommes, atteignant aussi la réalité historique et sociale, la culture et les structures communautaires où ils vivent ». Le salut ne se réduit pas aux seules poursuites terrestres. «L’homme n'est pas son propre sauveur de manière définitive : le salut transcende ce qui est humain et terrestre, c'est un don d'en-haut. Il n'y a pas d'auto-rédemption, car Dieu seul sauve l'homme dans le Christ» (1988). La nouvelle évangélisation s'adresse à toutes les personnes et à toutes les cultures.  Jean-Paul Il en a proclamé la nécessité en tous les Continents.  Cette évangélisation, a-t-il dit, sera «nouvelle en son ardeur, nouvelle en ses méthodes, nouvelle en son expression» (9 mars 1983).

 

Une vive espérance dans l’Esprit

            La nouvelle évangélisation est offerte avec une vive espérance;  elle est toujours renouvelée par la force de l’Esprit; elle nous apporte la joie, la paix, la justice, le  bonheur, le repos, la lumière, la liberté. Tous ces mots, comme nous les lisons dans les Écritures,  nous révèlent une unique foi.  L’Évangile de Jésus-Christ est toujours nouveau dans les esprits et dans les cultures. Tout commence avec le geste gratuit de Dieu qui veut sauver tout ce qui est bon dans les êtres humains et dans leurs œuvres. Saint Jean, l’évangéliste de l’amour, a bien décrit ce qui se passe quand Jésus entre dans le monde et dans les âmes. Un échange admirable se produit entre Dieu et les hommes. Les rôles sont inversés en quelque sorte, c’est Dieu qui fait les premiers pas,  ce n’est pas nous qui aimons d’abord.  C’est Dieu qui nous a aimés dès le début, avant même notre naissance,  « Ce n’est  pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés ». Saint Jean ajoute ces paroles pleines de tendresse : Nous aimons  parce que Dieu lui-même  nous a aimés le premier » 1  Jn 4,10-19. Quand nous parlons de la nouvelle évangélisation,  nous ne pensons jamais à  «un évangile nouveau », car Jésus-Christ est  toujours le même; il est le Fils de Dieu, né de la Vierge Marie, qui a enseigné les foules, a guéri les malades, qui est mort pour nos péchés, qui est ressuscité et qui donne la grâce du salut à tous ceux qui croient à son amour. Tout est grâce pour ceux et celles qui écoutent, aiment, goûtent la Parole de Dieu. C’est le grand défi de notre temps. La nouvelle évangélisation et l’inculturation sont deux aspects qui expriment la même réalité, et la pensée de l’Église se précise toujours plus clairement de nos jours. Comme le dit  Jean-Paul II: «Aujourd’hui, le grand défi de l’inculturation vous demande d’annoncer  la Bonne Nouvelle, dans un langage et avec des moyens compréhensibles  pour les hommes de notre temps, qui sont engagés dans des processus sociaux et culturels en tranformations rapides » (16 février 2002). Quand nous parlons de la nouvelle évangélisation, nous annonçons, avec joie, ce qui est au centre de notre vie, nous montrons, par nos actions et nos paroles, que nous sommes liés au Christ lui-même, à sa personne et incorporés à son Corps, qui est l’Église. Jésus-Christ est le salut des personnes, des cultures et du monde. Une mentalité chrétienne doit donc refléter la pensée du Seigneur, et ses disciples veulent travailler à la cause de la paix et de la justice;  ils veulent promouvoir le dialogue  entre les cultures et les religions. La nouvelle évangélisation est le fruit toujours nouveau de l’Esprit; son souffle ranime les cœurs, les consciences et les communautés de croyants. La grâce et la force de l’Esprit ravivent constamment la ferveur et l’espérance du monde.

 

 

Hervé Carrier, s.j.

Maison Bellarmin, Montréal