Simplicité de vie

 

          La conscience chrétienne perçoit de plus en plus clairement qu'il n'est pas normal de consommer indéfiniment, surtout quand on sait qu'un fort pourcentage de l'humanité souffre de la faim et vit dans des conditions de vie vraiment misérables.  Bien des chrétiens se posent aujourd'hui la question de la simplicité de vie.  Evi­dem­ment la vie religieuse, qui se veut un peu sérieuse, se posera toujours cette question et réfléchira toujours sur son style de vie.  Pour tout chrétien, la suite du Seigneur donne du goût pour tout ce que le Seigneur a aimé et le style de vie simple fait partie de ce que le Sei­gneur a aimé.  Mais cela ne va pas sans problèmes: qu'est-ce que cela signifie pour nous au­jourd'hui vivre la simplicité de vie que le Seigneur aimerait et approu­verait?  Que nous faut-il faire pour que notre vie soit simple?  Ce sont là des questions que l'on ne cessera jamais de se poser.  Il faudra toujours que l'on véri­fie si l'on se main­tient dans la zone de simplicité qui fait partie intégrante de notre vie chrétienne.  Mais il nous semble que poser la question de cette manière nous conduit vers une discussion intermi­nable.  Ce qui est riche pour l'un est normal pour l'autre.  Toute description de vie simple comporte une si grande fragi­lité qu'elle devient souvent de peu d'uti­lité.

          Quand on parle de simplicité de vie, on peut considérer deux aspects: un pôle exté­rieur, visible aux yeux de toutes per­sonnes, c'est la vie quotidienne vécue d'une manière sobre.  Puis le pôle caché: le dynamisme intérieur qui anime celui ou celle qui vit la simplicité de vie, ce qui est vécu à l'intérieur d'une personne pour que la simplicité de vie soit, à l'exté­rieur, une réalité vivante.  Ce dernier pôle, souvent négligé, nous semble la seule voie qui puisse nous conduire à un style de vie simple.  C'est pourquoi il nous semblerait intéressant de réfléchir sur l'inté­riorité qui doit comporter toute vie simple.

          C'est dans la Bible qu'on se doit de ressourcer le désir de simplicité de vie présent dans la conscience chrétienne.  Comment y parvenir puisque l'expression «simplicité de vie» ne se trouve pas dans la Bible?  La difficulté n'est qu'appa­rente puisque la simplicité de vie entre dans ce qu'on peut appeler le comporte­ment qui plaît à Dieu ou le comportement «juste».  Or c'est dans le Sermon sur la Montagne que Jésus décrit ce comportement.  Les exemples que Jésus y apporte ne sont que des pistes, il n'y a rien d'exhaustif.  C'est le chrétien, qui au cours de son histoi­re, doit interpré­ter sa vie à la lumière du Sermon sur la Monta­gne et doit prolonger, à partir de ses exigences per­sonnelles, ce qui Jésus a esquissé dans le Sermon sur la Montagne.  Tout au long des chapitres cinq à sept, Jésus se plaît à décrire le comportement qui plaît à Dieu ou, pour prendre le vocabulaire matthéen, l'«accomplissement» (5,17) de toute «jus­tice» (5,20; 6,1; 6,33).

          La simplicité de vie vécue par les chrétiens se rattache donc d'une manière ou d'une autre à la justice décrite par Jésus dans le Sermon sur la Montagne.  On pourrait même dire que la simplicité de vie se ratta­che tout spécialement à la section intitulée «S'abandonner à la Pro­vidence» (Mt 6,25-34).  Là, les oiseaux du ciel sont donnés en exemple parce qu'ils représentent ceux qui «au jour le jour» reçoivent de Dieu leur nourriture.  Afin que ces personnes ne vivent pas dans leur coeur un certain déchi­rement ou une cer­taine angoisse, Jésus leur recommande avec insistance de pas s'inquié­ter (vv 25.27.28.31.34[bis]).  Le verbe revient six fois dans le texte.  Seul celui ou celle qui vit la simplicité de vie depuis des années et qui fait l'expérience de cette dépendance quotidienne avec Dieu sans in­quiétude peut comprendre l'exigence d'un tel langage.

          Ne serait-il pas vrai de dire qu'une vie vécue dans une telle foi finit par donner le vertige?  Le maintien dans un idéal si élevé, lorsque vient la tentation de midi, ne finit-il pas par susciter un genre de question comme celui-ci: «Mon Dieu, qu'ai-je fait de ma vie?  Serais-je dans l'erreur?  Où cela me mène-t-il?  Pourrai-je longtemps continuer un tel genre de vie?»  Comment sortir d'une telle question qui peut être tellement déstabi­li­sante pour celui ou celle qui a tout misé sur Dieu?

          Si la simplicité de vie se rattache au Sermon sur la monta­ge, comme nous croy­ons, elle doit être ressourcée par le même dyna­misme qui est à l'origine du comporte­ment décrit dans le Sermon sur la Montage.  Il serait bien téméraire de dire qu'il  est humainement possible de vivre ce que Jésus enseigne dans son Sermon.  La bonne volonté ne suffit vraiment pas.  Lorsqu'on lit à Mt 5,48: «Vous donc, vous serez par­faits comme votre Père céleste est par­fait», on reste tout à fait saisi.  Un tel compor­tement dépasse les possibilités hu­maines.  Mais, grâce aux béatitudes, le chemin qui, dans un premier temps, sem­blait impraticable devient une piste où il fait bon s'aventurer.  Il n' a pas de com­portement juste, i.e. de compor­tement qui plaît à Dieu, si ce comportement n'est pas animé par les béatitudes.  Nous croyons que spécialement trois béatitudes doivent animer celui ou celle qui veut mener un style de vie simple.

          La simplicité de vie comporte, cela va de soi, une certaine insécurité.  Celui qui vit dans la simplicité ne s'entoure pas de plusieurs ceintures de sécurité.  C'est pourquoi une telle vie n'est possi­ble, si l'on ne veut pas devenir totale­ment insécu­re, qui si l'on s'appuie sur Dieu.  La simplicité de vie n'est possible que si la première béatitude est vécue en profondeur: «Heureux ceux qui ont une âme de pauvre», qui est profondément attaché à Dieu, celui qui met sa confiance en Dieu, celui qui s'appuie sur Dieu, celui qui est fidèle à Dieu.  C'est un client de Dieu, c'est un être tourné vers Dieu, en dialo­gue avec Dieu.  C'est ce lien profond avec Dieu qui donne le goût de la simpli­cité de vie.  Le lien avec Dieu est si fort, qu'on ne sent pas le besoin d'une foule de sécu­rité.  La simplicité de vie n'est pas pre­mière, elle est la conséquence ou le fruit d'un amour et d'un attachement à Dieu.  C'est cet attache­ment à Dieu qui donne de recueillir chaque jour sa ration du jour (Ex. 16,4).  Quel grand amour de Dieu ne faut-il pas pour vivre sans insécurité cette simplicité de vie!  Il importe de ne pas se faire d'illu­sions à ce sujet et de toujours bien perce­voir quels sont les véritables mécanismes qui produisent l'au­thentique simplicité de vie.  Ce n'est pas un défi qu'on se donne à soi-même et qui viendrait d'un certain dégoût d'une vie de consommation trop déve­loppée.  La simpli­cité de vie s'enracine dans un attachement à Dieu.

          Le pauvre, c'est celui qui se laisse diriger et enseigner par Dieu, il a les yeux fixés sur Dieu (Ps. 25,15-16), il regarde vers Lui, il crie vers Lui (Ps 34,6-7), c'est un chercheur de Dieu (Ps 69,33-34) et, au coeur de ses angoisses, il fait l'expé­rience du salut de Dieu.  Un tel pauvre se sentira à l'aise dans un style de vie sim­ple: la vie avec Dieu com­porte une expé­rience heureuse où la sécu­rité qui donne les biens de ce monde de­vient moins nécessaire pour l'équilibre de la vie.

          Une seconde béatitude doit aussi res­sourcer le style de vie simple: «Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car il seront rassasiés» (Mt 5,6).  Le comportement qui plaît à Dieu ou le com­portement «juste» est difficile.  Il res­semble au comporte­ment de l'athlète: toute sa vie est centrée sur son sport.  Il en a faim et il en a soif.  Chaque progrès dans ses techniques est pour lui source de joie et lui redonne le goût de continuer, de progresser davantage, de pousser ses per­formances toujours plus loin.  Dans ses creux, dans ses moments pénibles, il sent qu'il doit se motiver à nouveau, que les difficultés ne doivent pas le découra­ger.  Pour lui, sa motivation, c'est quelque chose de vital.  Il sait très bien que s'il perd sa motivation ou sa faim et sa soif, que tout est fini pour lui.  Malgré tout cela, un jour il se dira probab­lement: «ça suffit».  Il aura l'impression que pour lui ce n'est plus cela la vie.  La faim et la soif sont disparues.  C'est la fin.

          Si, pour l'athlète, il lui faut déve­lopper la faim et la soif, il en va ainsi dans le style de vie simple.  A l'origine d'une option pour un style de vie simple, il y a certainement eu une grande passion, une grande faim et une grande soif.  Il semblait que la vie prenait du sens dans cette direc­tion.  Si l'on a choisi ce che­min, c'est sans doute parce qu'on en man­geait.  Ce n'est pas un autre qui a décidé pour nous, ce n'est pas un autre qui a eu faim pour nous.  Cette faim et cette soif sont un don de Dieu.  La communauté chré­tienne pourra souvent stimuler, aider, mais parfois elle ne le pourra pas.  C'est une option person­nelle et c'est uniquement le Seigneur qui peut donner la grâce de la poursuivre dans la foi, avec une faim et une soif toujours renouvelées.  C'est Lui qui peut aider à nous remettre en ques­tion, à nous critiquer, à voir ce qui va et ce qui ne va pas.  Tout cela est néces­saire si nous voulons être en accord avec la volonté de Dieu qui a suscité en nous un tel désir et si nous voulons nous main­tenir à un haut niveau de qualité dans la vie pour laquelle nous avons fait une op­tion, toujours avec la grâce de Dieu.  Il n'y a pas de possibilité de mener long­temps une vie simple, si la faim et la soif de vie simple ne nous brûle pas cont­inuellement.  Tout se dégrade rapidement, si le chemin que l'on a commencé à parcou­rir n'est pas réin­venté par l'exercice d'une grande passion.  Mais cet exercice ne relève que de nous seul.  Les autres ne pourront jamais avoir à notre place la faim et la soif de mener une vie qui rend visible le style de vie qu'il a plu au Seigneur de mener et que les disciples de Jésus ont à leur tour continué à vivre dans l'Église.

          Enfin, la vie menée dans la simpli­cité ne peut se prolonger que si elle est vécue avec un coeur pur: «Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu» (Mt 5,8).  La pureté, dans son sens premier, c'est la propreté: est pur ce qui est pro­pre.  Pour l'Hébreu, la pureté est devenue une notion religieuse bien importante: seul celui qui n'a pas violé un précepte du Lévitique (ch. 11 à 16) concernant la pureté peut se présenter devant le Sei­gneur.  Cette pureté rituelle demeure en­core bien extérieure.  Ce sont les prophè­tes qui vont l'intérioriser.  Pour eux, la pureté se situe dans le coeur.  Le coeur pur, c'est le coeur qui aime ce que Dieu aime et qui décide de faire ce qui Dieu aime.  Mais cela n'est possible que si Dieu lui-même «crée» le coeur pur (Ps. 51,12), si Dieu écrit la Loi dans le coeur (Jér. 31,33­), s'il crée un coeur nouveau, s'il met en nous un Esprit nouveau (Ez. 36,26).  Le coeur pur, c'est la conversion vécue jusque dans le coeur.  Le coeur pur, c'est le coeur où il n'y a pas de mélange: la volonté de Dieu ou ce qui plaît à Dieu, voilà ce qui est aimé et désiré.  Le coeur en est venu à aimer ce que Dieu aime, à se passionner pour ce qui plaît à Dieu.  La personne vraiment convertie ne se contente pas de faire exté­rieurement ce qui plaît à Dieu, mais son agir «juste» ou sa vie vé­cue dans la simpli­cité est l'expression de son coeur.  Pour l'homme de la Bible, le coeur c'est le lieu des décisions et le coeur converti incline vers ce que Dieu aime.  Celui qui veut vivre un style de vie simple sera nécessairement continuel­lement sollicité à faire des choix et à vérifier si ses choix sont en accord avec la volonté de Dieu.  Il faudra, pour faire une tel discernement que le coeur soit profondément en accord avec ce que Dieu aime.

          Le style de vie selon le Sermon sur la Montagne sera tou­jours impossible: per­sonne ne pourra jamais pratiquer «la per­fec­tion» du Père (Mt 5,48).  Le style de vie simple entre dans ces réalités que l'homme laissé à lui-même ne pourra jamais prati­quer.  Il n'y a pas de moyens hu­mains, si puissants soient-ils, qui puis­sent donner un tel dynamisme.  La conduite d'une vie selon le style de vie qui res­semble à celui du Christ ne peut se main­tenir ultimement que par des moyens surna­turels: l'union à Dieu, la confiance en Dieu, la fidélité à Dieu.  La passion que Dieu a fait naître dans le coeur d'une personne pour un style de vie à la manière apostolique ne peut se maintenir que si Dieu revigore continuellement cette pas­sion.  Enfin, seul le coeur pur, création de Dieu (Ps. 51,12), peut choisir et déci­der ce qui plaît à Dieu et se maintenir dans un choix de vie qui a sa source dans le coeur du Christ.

 

 

André Charbonneau, S.J.*

C.P. 1710

Port-au-Prince

Haïti (W.I.)

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*Le Père André Charbonneau, S.J. est pro­fesseur d'Écriture Sainte et accompagna­teur spirituel au Centre Pedro Arrupe à Port-au-Pri­nce.