La Grande Fête du Père

(Luc 15, 11-32)

 

André Charbonneau s.j.

Centre Pedro-Arrupe, Port-au-Prince

 

            Les articles publiés sur « la Parabole du Père Miséricordieux » (Luc 15, 11-32), sont non seulement abondants mais ils sont surtout de grande qualité. On a l’impression en les lisant qu’on n’aura jamais fini de découvrir la richesse du message caché dans cette parabole de Jésus.

 

            Un soir, en relisant le texte pour la liturgie du lendemain, je me suis aperçu qu’il y avait, dans la parabole de Luc, la présence de trois fêtes. Je me suis dit que peut-être il serait intéressant de regarder et d’expliquer le texte à partir de ces trois fêtes. Je vous transmets ce que j’ai trouvé en ayant en tête, bien sûr, les belles analyses faites par d’excellents exégètes: J. Dupont, P. Grelot, M. Dumais, M. Gourgues, sans oublier le magnifique livre de H. Nouwen. 

 

 

Les trois fêtes

 

1 -  La fête du cadet

            Elle se fait sans le Père, loin du Père, avec les biens du Père. C’est la fête de la déraison: tout est dépensé follement avec des inconnu(e)s qui savent profiter de ce qui passe. Aucun lien profond n’est créé. Quand la fête est finie, tous et toutes se retirent. La fin est tragique: le cadet fait l’expérience non seulement qu’il a tout perdu, mais qu’il n’est plus rien. Le cadet est devenu un mort: «Il était mort» (vv. 24 et 32). C’est cette situation tragique d’où le cadet est sorti vivant que le Père veut fêter.

 

2  -  La fête de l’aîné

            Cette fête n’aura pas lieu. C’est un rêve intérieur, vécu dans le coeur, un rêve porteur d’une grande frustration: le Père n’a jamais rien donné à l’aîné pour festoyer avec ses amis (v. 29). Dans cette fête, l’aîné n’avait pas prévu de place pour son Père, elle se serait déroulée sans lui. L’expérience douloureuse et secrète vécue par l’aîné finira par passer à l’expression lors de la fête du cadet organisée par le Père: elle explosera «en colère» (v. 28). À cause de la frustration de l’aîné, la fête organisée par le Père pourrait avoir lieu sans lui.

 

3  -  La fête du Père

            La fête a lieu. Le banquet est commencé: «ils se mirent à festoyer» (v. 24). On y sert ce qu’il y a de mieux: «le veau gras». Les grands invités de la fête: les deux fils.  C’est avec eux que le Père veut se réjouir à cause du retour du cadet (vv. 24 et 32).

 

 

Le Père accueille ses fils

 

1 -  Accueil du cadet

            Le cadet est encore au loin. Sa fête lui a laissé un goût amer. La caisse est vide (v. 14). Les ami(e)s se sont envolé(e)s. Comble de malheur, c’est la famine (v. 14). Une solution doit être trouvée rapidement: un propriétaire de porcs engage le cadet (v. 15). Il est maintenant réduit à faire un travail dégradant qui ne lui permet même pas de manger à sa faim (v. 16). Il est étranger, il est seul, il meurt de faim et surtout personne ne s’intéresse à lui. «Entrant alors en lui-même» (v. 17), nous dit Jésus, il est prêt maintenant à regarder la vérité en face dans toute sa crudité et à l’assumer avec toutes ses conséquences.

 

            Dans la maison paternelle, les mercenaires ont du pain en abondance (v. 17). Voilà une piste à exploiter. Il faut maintenant refaire un nouveau contrat de vie: d’abord, revenir auprès du Père, confesser son péché et accepter un autre type de relation avec son Père: être un mercenaire au service de son Père (vv. 18-19). C’est la seule manière d’avoir du pain. Dans les circonstances, ce contrat semble réaliste. Pour le cadet, c’est bien clair, il a perdu les avantages attachés à sa condition de fils: «Je ne mérite pas d’être appelé ton fils» (v. 19).

 

            Le cadet revient donc chez son Père (v. 20) avec un contrat dans sa tête, un contrat où il sauve sa vie, mais où il renonce à ce qu’il a de plus précieux, sa condition de fils. Il vivra comme employé dans la maison de son Père, et jamais plus on ne l’appellera « fils » (v. 19). C’est le prix à payer pour vivre.

 

            « Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (v. 20). On assiste à un débordement de tendresse et d’affection. À peine le cadet a-t-il eu le temps de faire sa confession: « Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils » (v. 21). Le Père ne permet surtout pas au cadet d’exposer dans son intégralité l’élaboration du nouveau contrat: « Traite-moi comme l’un de tes mercenaires » (v. 19). Ces paroles, le Père ne veut même pas les entendre. Pour lui, son fils est toujours son fils.

            En embrassant le cadet tendrement, le Père lui rappelle son identité de fils qui devient visible à travers les signes extérieurs qui conviennent à un fils: la plus belle robe, un anneau au doigt et des chaussures (v. 22). C’est la tête haute que le fils entre dans la salle du banquet. Le repas est déjà servi, un repas avec orchestre.

 

            Pour le Père, dans cette cérémonie d’accueil du fils cadet, tout s’est déroulé en silence. Si le Père a parlé aux serviteurs, dans son émotion profonde (« pris de pitié », v. 20), il ne pouvait s’adresser directement à son fils cadet. Le langage des signes était le seul qui convenait: courir, se jeter à son cou, l’embrasser tendrement (v. 20), vêtements de fête (v. 22), banquet avec orchestre (vv. 23 et 25). Tous les gestes, dans le silence du Père, sont expression d’amour envers le cadet.

 

            Mais la famille n’est pas encore complète. L’aîné arrivera bientôt. Quand il arrivera, alors la vraie fête se déroulera, alors le Père sera amoureusement en présence de ses deux fils. C’est la communauté rêvée par le Père, c’est la grande fête du Père.

 

2 -  Accueil de l’aîné

            « En colère » (v. 28), l’aîné est bloqué sur le seuil de la porte. Il ne veut pas entrer dans la fête. Tout semble maintenant remis en question alors que déjà le repas est servi et que les mélodies de l’orchestre se font entendre. Le Père doit laisser le cadet seul dans la salle du banquet pour discuter avec l’aîné. La fête rêvée par le Père aura-t-elle lieu? Pourra-t-il fêter avec ses deux fils?

 

3 -  Le Père écoute son aîné

            Dans le long discours de son fils aîné, le Père découvre que celui-ci vit dans sa maison à la manière d’un esclave: « Voilà tant d’années que je te sers » (v. 29). L’aîné s’applique chaque jour à faire tout ce qu’il peut: il n’a jamais transgressé un seul des ordres de son Père (v. 29). Tout est bien fait, mais c’est lourd et ennuyeux, le coeur n’y est vraiment pas. Une telle performance aurait dû lui mériter au moins une récompense, un chevreau pour faire la fête avec des amis (v. 29). Cette fête n’a jamais eu lieu. Voilà un long passé de fidélité, un passé source de tensions et d’un mécontentement profond. 

 

            Que dire surtout de l’injustice criante du Père? De cette injustice, le Père semble totalement inconscient: l’aîné a tout fait et n’a jamais rien reçu, alors que le cadet non seulement n’a rien fait, mais il a dissipé follement le bien familial. Et voilà qu’on tue pour lui le veau gras (v. 30). L’atmosphère de la maison est devenue irrespirable. Les normes de la maison ne sont pas des normes, mais on y vit un favoritisme révoltant: on fait un banquet pour celui qui fait mal et on ne permet pas à celui qui fait bien de fêter auprès de ses amis avec un chevreau.

 

            Le discours de l’aîné exprime une grande souffrance intérieure et cette souffrance a été bien décrite. L’auditeur de Jésus perçoit facilement que la vie de l’aîné est une vie qui ne respire plus. Ses problèmes personnels sont interprétés sous l’angle de l’injustice du Père. L’aîné a tout fait pour son Père qui n’a rien compris! Vraiment il étouffe à la maison paternelle. C’est pourquoi l’auditeur de la parabole aurait aimé que le narrateur, Jésus, dise, comme il l’a fait pour le cadet, que le Père « fut pris de pitié » (v. 20) devant la souffrance de son aîné. Pourtant le narrateur n’en dit rien. Le Père aurait-il pour le cadet un sentiment qu’il n’a pas pour son fils aîné? Est-ce que le Père serait plus froid pour son aîné? Au fond, est-ce que l’aîné n’a pas raison de se plaindre de l’injustice du Père?

 

            Le Père voit bien que c’est son banquet, auquel il tient tant, qui fait difficulté. Que le cadet revienne à la maison et qu’on l’accueille comme un mercenaire, cela irait un peu de soi. Mais qu’on fasse une fête et qu’on reçoive le cadet comme un héros, voilà qui est vraiment trop. Le discours de l’aîné est limpide et emporte facilement l’adhésion de l’auditeur de Jésus. Tout ce qu’a dit l’aîné est de l’ordre de l’évidence. En tout point, le Père semble avoir tort et doit s’expliquer. Le Père est mis en jugement! Saura-t-il nous convaincre?

 

4  - Le discours du Père

            Quel langage prendre pour que la colère de l’aîné baisse? Le Père ne peut se contenter d’écouter ou de poser des gestes symboliques comme il l’a fait pour le cadet. Il lui faut parler et trouver un langage juste qui va permettre à l’aîné de comprendre la manière de penser de son Père et qui va permettre à la fête tant désirée de se dérouler avec les deux fils.

 

            Le Père doit justifier sa conduite pour que l’aîné s’ouvre à une autre manière de penser dans laquelle il pourra reconnaître les véritables normes de la maison. Pour vivre avec le Père, il faut penser et aimer comme le Père. Il ne servirait à rien que le Père reprenne les arguments utilisés par le fils aîné. C’est la perspective qui doit être complètement changée. Il faut que le Père trouve dans le discours de l’aîné une faille cachée qui est à la source de son discours et de ses problèmes. Le Père l’a bien découverte: ce qui s’est spécialement détérioré chez l’aîné, c’est la qualité de ses relations avec son Père, ce qui a eu pour effet de détériorer aussi les relations avec son frère. De cela, l’aîné ne semble pas conscient, cette faille reste cachée. Ce n’est qu’un regard attentif sur le discours de l’aîné qui peut la révéler. Ce qui est le plus précieux dans une famille est complètement bloqué chez l’aîné: il n’est plus capable d’appeler son Père: « Père ». En conséquence, il n’est plus capable de dire « Mon frère que voici ». Quand l’aîné parle de son frère à son père, il dit: « Ton fils que voici ». C’est là le coeur du problème, tout le reste n’est que symptôme. C’est la relation avec les membres de la famille qu’il faut refaire: la relation avec le Père et, ensuite, la relation avec le frère. Ce sera l’unique souci du Père de révéler, dans son discours, la véritable cause de la colère du fils aîné pour que celui-ci puisse se réconcilier avec son Père et aussi avec son frère et ainsi entrer dans la salle du banquet pour la fête du Père. C’est en procédant de cette manière que le Père réfutera tout le discours de l’aîné.

 

            Bien que l’aîné, parlant à son Père, n’ait jamais utilisé le mot « Père », le Père n’hésite pas, dans son discours, à appeler son aîné: « Mon enfant » (v. 31), titre extrêmement chaleureux. Le Père rappelle ainsi à son fils sa véritable identité qu’il a étouffée et qu’il ne réussit plus à exprimer. Le Père commence donc par bien situer son fils: il est son enfant. 

 

            Puis le Père en vient aux privilèges attachés à la filiation: « Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (v. 31). C’est la vie commune avec le Père et l’amour qui s’exprime dans le partage des biens. C’est toute la richesse de l’alliance vécue entre le Père et l’aîné. Cela le coeur de l’aîné ne l’a jamais découvert. Il n’a donc pas compris qu’il aurait pu prendre un chevreau pour faire la fête avec ses amis: tout ce qui est au Père lui appartient aussi. Cette initiative, il ne l’aurait jamais prise car il ne se sentait pas assez à l’aise dans la communauté de vie avec son Père. Il aurait craint de recevoir des reproches. Si la fête à laquelle il a rêvé n’a pas eu lieu, c’est qu’il n’a pas compris toute la liberté que lui donnait la communauté de vie avec son Père. Toutefois, s’il avait compris le privilège de sa vie, il est facile de penser que son projet de fête aurait été bien différent. Le Père vient donc de répondre à la question de la fête manquée de l’aîné.

 

            Reste maintenant le problème le plus difficile: l’injustice du Père ou le banquet en faveur du cadet: « il fallait bien festoyer et se réjouir » (v. 32). Cette question est plus délicate, car, pour la saisir, il faut avoir le coeur grand, il faut être capable d’entrer dans les sentiments du Père. Il faut saisir que, pour le Père, son fils cadet, c’est toujours son fils. Quoiqu’il arrive, il n’est jamais un mercenaire. Et ce qui vaut pour le Père devrait valoir aussi pour le fils aîné: un frère est toujours un frère, quoiqu’il arrive. Cela n’est pas négociable dans la maison du Père. Voilà la norme de base de la maison. Autre point important. Il faut bien comprendre ce que l’on fête: ce n’est pas le fait que le cadet a tout dépensé, c’est le fait que le cadet est revenu vivant à la maison, le fils est vivant, le frère est vivant. C’est sa vie que l’on fête, sa vie qui a échappé à la mort: « Ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé » (v. 32). Il faut fêter parce que cette circonstance est une chance unique: le cadet était mort et on aurait pu ne jamais le revoir, mais maintenant il est là avec nous. Ce que l’on fête ensemble, c’est la vie retrouvée du cadet et du frère.

 

            Est-ce que l’aîné a compris le discours de son Père? Qu’a-t-il fait? Est-il entré dans la salle du banquet pour « embrasser tendrement » (v. 20) son frère cadet. C’est ici que la parabole s’arrête. Il appartient au lecteur de poursuivre sa réflexion et de se décider à entrer dans la salle du banquet. La parabole de Jésus reste un texte ouvert.

 

 

Réflexions sur certaines questions

que pose le texte de la parabole

sans apporter explicitement de réponses.

 

            Ce qui est certain dans le texte: le Père veut faire la fête avec ses deux fils. C’est le banquet qui est au centre du texte.

 

            On sait que le cadet est entré dans la salle du banquet. Mais quels furent ses sentiments réels? Certes, il porte les vêtements d’un fils, il peut marcher la tête haute, il voit bien que le Père l’aime beaucoup. Mais qu’en est-il de lui? Est-il resté, dans son coeur, un mercenaire de son Père, un mercenaire nourri par son Père ou est-il vraiment redevenu fils? Rien, actuellement, ne permet de le dire, car Jésus ne donne pas la réaction du cadet devant l’expression de tendresse de son Père: il ne dit pas que le cadet a éclaté en sanglots. D’une certaine manière, ici, ce n’est pas ce qui intéresse Jésus. Ce sur quoi Jésus veut insister, c’est que le Père est profondément touché par le retour de son fils et veut faire une fête pour lui. C’est sur ce point que porte l’accent du texte.

 

            Quant à l’aîné, on ne sait pas s’il est entré dans la salle du banquet. Est-il resté sur le seuil de la porte? Dans cette hypothèse, la fête rêvée par le Père serait brisée, car le Père veut fêter avec ses deux fils. Le fils aîné est-il resté en colère, mais, en serviteur toujours obéissant, est-il malgré tout, entré dans la salle du banquet? Dans cette hypothèse, le Père aurait tout de même la joie d’être avec ses deux fils. Enfin, dernière hypothèse, le fils aîné est-il entré tout joyeux dans la salle du festin pour la joie de son Père? C’est à l’auditeur de la parabole à apporter sa réponse.

 

            Pourquoi Jésus, le narrateur, ne dit pas après le discours du fils aîné que le Père a été « pris de pitié » (v. 20)? Le discours de l’aîné ne révèle-t-il pas une grande souffrance? Est-ce que le Père y serait insensible? À cela, la parabole ne répond pas explicitement. Mais est-ce que le contexte de la parabole ne nous permettrait pas de découvrir pourquoi le verbe « être touché au plus profond de lui-même » ne peut convenir que pour le retour du fils cadet? Ce retour, en effet, a un caractère dramatique si l’on se situe dans l’optique du Père. Le Père, à la fin de ses deux interventions, a prononcé des paroles fort importantes: « Mon fils que voilà était mort...il était perdu...ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie » (vv. 24 et 32). Pour le Père, le retour du cadet, c’est le retour d’un mort. Telle n’est pas la situation de l’aîné: « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi... » (v. 31). Pour le Père, « la mort » de son cadet est porteuse d’une grande souffrance et on comprend facilement que le fait de revoir le visage de son fils cadet lui cause une très forte émotion. Pour le Père, l’impossible s’est produit! C’est pour cela qu’il faut fêter. C’est un moment unique!

 

            Luc a mis au centre du récit la question de l’aîné portant sur la raison de la musique et des danses (vv. 25-26) ainsi que la réponse du serviteur à la question du fils aîné. La question du fils aîné ne manque pas d’importance dans le récit, ni la réponse du serviteur puisque c’est elle qui déclenche la colère de l’aîné et tout ce qui s’ensuit. Mais, ce qui est étonnant, c’est que Luc a retenu les paroles du serviteur et non celles de l’aîné. Faire parler un serviteur, c’est lui faire un grand honneur. Quand on retient les paroles de quelqu’un, c’est qu’on prête attention à ses paroles. Mais qu’est-ce que le serviteur a dit de si important? Rien, semble-t-il, de spécialement génial: « C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé » (v. 27). Cette parole, à première vue, ne semble pas spécialement en harmonie avec la réalité. Est-il possible que le cadet ait donné l’impression, après un long voyage et de si grandes privations spécialement dans la nourriture, d’être « en bonne santé »? Comment justifier cette parole du serviteur? Posons, d’abord, une question au texte: d’où viennent ces paroles, sont-elles une invention du serviteur ou viennent-elles d’ailleurs? Il semble bien que le serviteur ne fait que répéter à sa manière les paroles que le Père a dites aux serviteurs:

 

            « Amenez le veau gras, tuez-le..., car mon fils...est revenu à la vie » (v. 23);

 

            « ...ton père a tué le veau gras..., parce qu’il l’a recouvré en bonne santé » (v. 27).

 

Dans sa réponse, le serviteur n’est pas totalement fidèle: il redit ce que le père a dit aux serviteurs, mais il apporte une légère modification. Au lieu de dire « car mon fils est revenu à la vie », le serviteur modifie la formule employée par le Père et dit: « parce qu’il l’a recouvré en bonne santé ». Pourquoi Luc a-t-il retenu cette formulation, serait-elle porteuse d’un sens caché, mystérieux, un sens important pour comprendre le secret de la rencontre du Père avec son fils cadet? En regardant le contexte éloigné de Luc, ne pourrait-on pas risquer une réponse? Chez Luc, et uniquement chez Luc dans les Évangiles, on rencontre le verbe « être en bonne santé » (hygiainô). En dehors de la parabole, ce verbe « être en bonne santé » est mis en relation avec l’activité salvifique de Jésus. En effet, dans le contexte du repas avec les pécheurs chez Lévi, Jésus se présente comme le médecin qui vient pour les gens qui « ne sont pas en bonne santé » (Luc 5, 31), afin de leur communiquer la vie. De plus, dans le contexte de la guérison du serviteur d’un centurion, Jésus guérit le serviteur et « il est retrouvé en parfaite santé » (Luc 7, 10). C’est l’agir de Jésus qui remet en bonne santé. Est-ce que le serviteur de la parabole n’aurait pas remarqué que le cadet se trouvait « en bonne santé » malgré tout ce qu’il avait vécu, sans connaître le mystère de cette « bonne santé » : la rencontre avec le Père? S’il en est ainsi, la parole du serviteur serait très précieuse pour la communauté chrétienne: quand le Père accueille, il remet en bonne santé. Le fils cadet, après sa rencontre avec le Père, n’est plus un mercenaire, il est fils; et il en sera ainsi pour le fils aîné: s’il se décide à entrer dans la salle du banquet, après sa rencontre avec le Père, il ne sera plus un esclave. Quand Jésus « met en bonne santé », il ne fait que ce que fait le Père.

 

            Reste une dernière question avant de terminer notre analyse. Comment intituler notre parabole? Autrefois, quand on parlait de cette parabole, on l’appelait: « La Parabole de l’Enfant Prodigue ». Aujourd’hui, on parle plutôt de la « Parabole du Père Miséricordieux ». On ne peut nier que la miséricorde a beaucoup d’importance et qu’elle exprime bien les sentiments du Père au moment de la réception du cadet. Mais est-ce là vraiment la pointe du récit? N’est-ce pas plutôt « La Grande Fête du Père »? Le Père le dit lui-même à deux reprises: « Mangeons et festoyons...il fallait bien festoyer et se réjouir » (vv. 23 et 32). Le Père veut fêter avec ses deux fils. C’est d’ailleurs dans cette direction que nous orientent les versets d’introduction du chapitre: « Cependant tous les publicains et les pécheurs s’approchent de lui pour l’entendre. Et les Pharisiens et les scribes de murmurer: "Cet homme, disaient-ils, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux" » (15, 1-2). Ce qui est contesté dans cette introduction, c’est la fête de Jésus avec les publicains et les pécheurs. Dans sa longue réponse, Jésus ouvre une perspective extraordinaire: dans les réjouissances qu’il vit avec les rejetés, Jésus y voit le commencement terrestre de la fête du Père, tandis que, dans la parabole, Jésus nous fait participer à la dimension céleste de la fête. La dimension terrestre trouve sa justification dans la dimension céleste: le Père veut fêter, voilà pourquoi Jésus fête.

 

Conclusion

 

            La parabole n’est pas statique, c’est du dynamisme, du « se faisant », du « se construisant ». À partir de la décision du cadet d’entrer chez son Père, tous les jeux sont changés, tout doit se refaire, tout doit se construire, des décisions doivent être prises. Le retour du cadet change tout pour le plaisir ou le malheur des auditeurs. Pourquoi en est-il ainsi? Tout repose sur l’amour du Père (« pris de pitié », v. 20): on ne peut pas ne pas fêter le cadet, il faut absolument faire une grande fête pour lui. Une fête pour toute la famille. Voilà le bon plaisir du Père. Cette décision déclenche toute une série d’actions, de remises en question. Tous les jeux doivent se refaire à la lumière de l’amour du Père pour les rejetés: ils sont fils, le Père les aime. Avant d’entrer dans la salle du banquet pour la fête, chacun doit avoir une rencontre personnelle avec le Père. Celui qui était « dans un pays lointain » (v. 13) doit faire l’expérience qu’il est aimé comme un fils; celui qui était prêt du Père (v. 31) doit savoir qu’il est aimé comme « un enfant » et doit se décider à aimer son frère comme son Père l’aime. C’est ainsi que la communauté voulue par le Père se construit. Tous les murs doivent être détruits. La maison du banquet ne comporte qu’une seule salle où tous doivent se décider à entrer pour la joie du Père qui désire fêter.

 

André Charbonneau, s.j.