L’obéissance

à la manière de Jésus

 

par André Charbonneau s.j.

Centre Pedro-Arrupe, Haïti[1]

 

            La vie religieuse est un style de vie à la manière de Jésus, une manière d’agir  inspirée par la personnalité de Jésus. Il ne s’agit pas seulement de poser extérieurement les gestes de Jésus, mais d’avoir à l’intérieur de soi «les sentiments qui sont dans le Christ Jésus» (Phil 2,5). Jésus est le centre, c’est vers Lui qu’on regarde toujours. La vie religieuse a toujours une référence christologi­que et elle ne comporte pas seulement la communauté de vie, mais une communauté dont le dynamisme est animé par l’obéissance, la pauvreté et la chasteté à la manière de Jésus. C’est Jésus qui inspire la vie religieuse, ainsi que sa Mission.

 

            Depuis Vatican II, on peut être heureux de la qualité de la réflexion sur les voeux. Tout a tellement progressé. On a bien saisi le sens christologique des voeux et son rapport à la Mission, et on a le souci d’en bien présenter la théologie, une théologie pleine de sens. C’est un grand progrès. 

 

            Bien sûr, on ne peut en rester là. On doit faire entrer le jeune religieux dans un processus qui lui permet de vivre le style de vie de Jésus, dans le concret de la vie. On ne doit pas confondre la connaissance du contenu des voeux et la vie inspirée par les voeux. C’est peut-être ici que les choses deviennent plus obscures. Si la théologie des voeux est riche et stimulante, il n’en va pas toujours ainsi de la pédagogie qui pourrait permettre d’entrer dans le style de vie de Jésus. De cela, on parle peu, il semble qu’on ait peu de chose à dire. C’est comme si, une fois qu’on a compris les voeux, il allait de soi qu’on a tout ce qu’il faut pour commencer à les vivre et à les aimer.

 

            Si un ami, s’adressant à son ami religieux, s’avisait de lui poser cette question: « Toi, vraiment, aimes-tu les voeux que tu as prononcés? » Probablement que l’ami, malgré son amitié, trouverait cette question fort ennuyeuse et même déplacée. Qu’on demande à quelqu’un s’il vit heureux dans la vie religieuse, cela va, mais qu’on lui demande s’il aime ses voeux, voilà une question qu’on ne pose pas. Pourtant la question est inévitable, elle est pertinente et on doit se la poser. Est-ce qu’on aime le style de vie vécu dans l’obéissance, la pauvreté et la chasteté et dans lequel on s’est engagé pour la vie?

 

Dans cet article, nous aimerions nous centrer sur le voeu d’obéissance.

 

 

L’obéissance de Jésus

 

Jésus apprend à obéir. L’obéissance du Fils, c’est le milieu intérieur dans lequel Jésus baigne. C’est sa manière de respirer. Jésus voit tout en relation avec son Père. Il «est tourné vers le sein du Père» (Jn 1,18). Jésus n’est qu’obéissance. C’est ainsi que l’auteur de l’épître aux Hébreux a saisi la personnalité de Jésus: «C’est pourquoi, en entrant dans le monde, le Christ dit: Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m’as façonné un corps, Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit: Voici, je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté» (Héb 10, 5-7). Pour l’auteur de l’épître, tout, dans la vie de Jésus, est comme synthétisé dans l’obéissance au Père. C’est une attitude de fond. C’est le commencement et la fin de la vie de Jésus.

 

            Mais si le Christ, dès son entrée dans le monde, est présenté comme Celui qui vient pour faire la volonté de Dieu, on ne doit pas oublier que, dans la même épître aux Hébreux, Jésus est présenté comme Celui qui apprend l’obéissance: «Tout Fils qu’il était, (il) apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance» (Héb 5, 8). L’auteur de l’épître tient à signaler qu’il y a une différence entre une attitude intérieure d’obéissance et l’obéissance exercée au coeur de la vie. L’attitude intérieure d’obéissance de Jésus est vraie parce qu’elle s’exprime dans sa vie et quand elle s’exprime dans sa vie. De cet apprentissage de l’obéissance de Jésus, on n’a pas à s’étonner puisque le Verbe est devenu chair, il a pris, comme dit Paul, « une chair semblable à celle du péché » (Rom 8,3), non pas en ce sens que Jésus a connu le péché, mais il a connu notre fragilité et il a été tenté; comme nous, il a connu la souffrance, spécialement pendant sa Passion. Toutefois, en tout il a été agréable à Dieu, en tout il a été obéissant.

 

Jésus se nourrit de la recherche de la volonté du Père. Pour Jean, l’obéissance de Jésus, c’est comme une nourriture; si elle n’était pas là, il y aurait un grand creux à l’intérieur de Jésus. Comme la vie humaine est rythmée par les repas qui donnent vie, ainsi la vie de Jésus est rythmée par la recherche de la volonté de Dieu: « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son oeuvre à bonne fin » (Jn 4, 34). Cette nourriture, Jésus vient de la recevoir du Père dans la rencontre avec la Samaritaine. L’instant présent est le lieu de la rencontre de Jésus avec son Père: en rencontrant la Samaritaine, Jésus a rencontré le Père, il a fait son oeuvre. Jésus écrit son histoire en vivant toujours en accord avec la volonté du Père et en la cherchant dans le présent de sa vie.

 

Jésus apprend à aimer la manière d’agir du Père.

De son obéissance au Père, Jésus ne peut s’empêcher de parler: « Et il commença de leur enseigner: Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (Mc 8, 31). Jésus revient constamment sur cet enseignement qui habite le champ de sa conscience. Jésus aime ce projet du Père, il le fait sien et il aime en parler.

 

            Ce que Jésus veut, c’est que le Père lui-même choisisse la manière de réaliser le projet du Royaume. Jésus aime la manière du Père, il aime son style, parce qu’il sait que le Père n’est qu’amour et que, dans son style, on pourra percevoir à quel point le Père aime tous ses enfants: « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26, 39). La manifestation de l’amour du Père sera rendue visible à travers l’agir du Fils qui accueille amoureusement la croix.

 

 

Qui sont ceux qui font

le voeu d’obéissance?

 

          Par nature, nous les humains, nous n’aimons pas du tout l’obéissance. Nous y sommes profondément réfractaires. Nous aimons faire ce que nous voulons. Nous sommes jaloux de notre indépendance. Nous n’aimons pas recevoir d’ordre de personne. Tous, nous sommes fils d’Adam. Nous aimons notre autonomie, nous la cultivons et nous sommes pleins d’agressivité quand elle semble menacée.

 

            Pourtant les religieux, après un an ou deux de Noviciat s’engagent dans la voie de l’obéissance. Devant les parents, les amis et devant la cours céleste, ils disent: « Je fais voeu d’obéissance » D’autres vont jusqu’à dire: « Je fais voeu d’obéissance perpétuelle... ». Est-ce possible! Nous sommes si fragiles. Comment nous engager dans un style de vie pour lequel il y a en nous de si fortes résistances?

 

            Il n’y a pas de doute que plusieurs religieux, bien que fragiles et jaloux de leur autonomie, entrent dans le chemin de l’obéissance avec beaucoup de générosité et d’amour. Ces personnes trouvent, avec la grâce de Dieu, un chemin secret qui leur permet de vivre l’obéissance avec beaucoup de joie en accord avec l’obéissance de Jésus. Comme Jésus, elle trouvent dans l’obéissance « une nourriture ». On peut dire de ces personnes qu’elles aiment l’obéissance. Pendant le Noviciat, avec la grâce de Dieu, une semence a commencé à pousser et celle-ci se développe après les voeux. Les nombreuses difficultés ne font pas mourir le projet, mais lui donne plutôt fermeté. Ce qui a été commencé au Noviciat se développe tout au cours de la vie. L’obéissance prend de plus en plus la ressemblance de l’obéissance de Jésus.

 

            Mais qui sont les autres personnes qui, après un an ou deux de Noviciat, font le voeu d’obéissance? Si saint Paul était là, il dirait que ce sont « des êtres de chair (sarkinoi), ...de petits enfants dans le Christ » (I Cor 3,1); Paul ajouterait peut-être aussi, « vous êtes encore charnels (sarkikoi) » (I Cor 3, 3), c’est-à-dire des êtres très centrés sur vous-mêmes, très tournés vers vous-mêmes, très jaloux de votre autonomie. Paul ne les appellerait pas des êtres « psychiques » (I Cor 2, 14), des êtres naturels, car avec le baptême, ils ont reçu l’Esprit. Ces personnes savent intellectuellement ce que signifie l’obéissance et on leur a appris à faire les premiers pas dans l’exercice de l’obéissance. Mais de la vie d’obéissance elle-même, elles n’ont probablement qu’une bien petite idée. Elles ressemblent au nageur qui a lu des articles sur la natation, qui a fait quelques exercices dans l’eau et qui dirait qu’il sait maintenant bien nager.

 

            Si, pour beaucoup, la vie spirituelle est encore bien fragile après le bref apprentissage de la vie religieuse qu’est le noviciat, comment la vie d’obéissance sera-t-elle vécue après les voeux? Elle sera, on le devine facilement, à la fois oui et non. De cela, on ne devrait pas être surpris, ni déçu. On ne pourrait faire autrement. On veut vivre l’obéissance, on s’y sent appelé, mais on sent en soi beaucoup de résistances. On est près de la source, mais qui donnera la possibilité d’y boire?

 

 

Une obéissance marquée

 par le OUI et par le NON

 

            L’obéissance d’un commençant sera bien souvent vécue avec beaucoup de mécanismes de défense. On voudrait que l’obéissance donne joie, mais elle crée plutôt des malaises. On veut bien obéir; mais, avant, on veut savoir où elle commence  et où elle finit. On veut savoir jusqu’où elle peut aller. On ne veut pas s’aventurer dans un chemin plein de surprises. On reste sur les freins. C’est oui et c’est non. Et on le comprend! Comment l’homme charnel pourrait-il agir autrement?

 

            L’obéissance en soi est ouverture, docilité, don de soi-même, goût d’une aventure à la manière d’Abraham. Mais, dans les faits, elle devient souvent négotiation avec le supérieur. On est prêt à lui laisser le dernier mot. Mais tout cela énerve et crée des tensions. Il pourra arriver, après une longue conversation avec le supérieur, que celui-ci finisse, enfin, par comprendre qu’on ne veut pas faire ce qu’il demande. Le religieux perçoit très bien que cela ne va pas. Mais il ne se sent pas capable de faire mieux. Il veut être ouvert, mais il se sent encore prisonnier de lui-même et de tous ses désirs.

            Au départ, le jeune religieux accepte de se soumettre aux règles de la communauté et de la maison. Mais après un certain temps, il fait ses propres aménagements, les uns légitimes, les autres moins. Mais, comme on dit, il faut bien vivre. La vie continue, mais non sans lourdeurs, sans malaises. On est loin d’une expérience dynamisante. On porte une certaine tristesse et parfois du mécontentement.

 

            Un jour, on fait la découverte qu’on est devenu habile. Si le supérieur commande une chose pénible et qui contrarie, on commence par faire ce qu’il dit, mais tranquillement, on laisse tomber. Et le supérieur ne dit plus rien!

 

            Parfois, devant un nouveau projet, le supérieur suggérera de faire un discernement personnel. Le jeune religieux se trouve seul devant sa conscience, mais aussi devant ses propres désirs qui souvent finissent par l’emporter. On est conscient qu’on fausse les jeux et que cela donne mauvaise conscience.

 

            Heureusement, après un certain temps de vie religieuse, on saisit qu’en fin de compte, dans l’ensemble, on ne commande pas si souvent de sorte que l’obéissance finit par ne pas trop déranger.

 

            Est-ce vraiment là le style de vie qu’on a choisi en quittant tout pour suivre de plus près le Seigneur sur le chemin de l’obéissance? Est-ce possible qu’on ait tout quitté pour un mode de vie si peu stimulant? Est-ce qu’une telle manière de procéder ne finit pas par briser une personne ou, à tout le moins, par lui enlever tout son dynamisme?

 

            Comment conduire les religieux à la pratique de l’obéissance; mais surtout, comment les rendre heureux dans la vie d’obéissance? La question est majeure: dans le Christ Jésus, il n’y a pas d’esclaves, mais des hommes libres.

 

Pourrait-on trouver un chemin

qui conduit à l’obéissance?

 

            Les grands spirituels ont découvert, à partir de leur rencontre avec le Christ obéissant, des chemins qui mènent, dans la joie, à une vie d’obéissance à la manière du Christ. On n’a, pour cela, qu’à citer sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. De tels chemins, il va sans dire, ne peuvent être qu’extrêmement exigeants. Tout chemin de vie est exigeant, demande beaucoup de fidélité et aussi beaucoup de discipline. Si, par nature, nous ne sommes pas des êtres obéissants, comment pourrions-nous le devenir sans y mettre beaucoup d’efforts pour répondre à la grâce de Dieu?

           

Il nous semble que les Exercices Spirituels de saint Ignace développent merveilleusement bien cet aspect de la vie spirituelle: ils sont un chemin pour apprendre à obéir.

 

            Ici, on se doit de rappeler deux choses: premièrement, les Exercices Spirituels ne sont pas  écrits pour des religieux, mais pour toute personne qui cherche la volonté de Dieu; secondement, l’obéissance à Dieu n’est pas réservée à la vie religieuse, mais tout homme attaché à Dieu doit entrer dans le chemin d’obéissance, de sorte que la vie d’obéissance n’est pas une sorte d’utopie réservée à quelques personnes bizarres, mais elle est partie intégrante de la vie chrétienne.

 

Le Principe et Fondement (ES 23),

un chemin d’obéissance à Dieu.

L’homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé (ES 23).

 

            L’homme est fait pour Dieu, c’est sa fin. Mais quel chemin le conduira vers Dieu? Puisque, pour s’approcher de Dieu, il n’y a pas de chemin direct, l’homme doit passer par la création. C’est l’unique chemin, il est inévitable: la création aide l’homme dans la poursuite de sa fin. C’est ce que Jean-Claude Guy appelle la relation triangulaire. Il y a trois angles: l’homme, Dieu et la création par laquelle l’homme doit passer pour aller à Dieu. Cela signifie que la création joue un grand rôle:  toutes les personnes, toutes les relations humaines, toutes les choses, tout ce qui se présente à nous suscite en nous cette question: es-tu pour moi le chemin qui me conduit à Dieu? (Giuliani)

 

            La création est extrêmement riche de possibilités et les choix ne manquent pas. Aussi pour aller vers Dieu, il nous faut prendre bien des décisions, car tout ne conduit pas à Dieu. Aussi on comprend facilement que pour aller vers Dieu, il faut que nous nous rendions libres afin de choisir uniquement ce qui nous conduit vers Dieu. Cette liberté, Ignace l’appelle indifférence:

D’où il suit que l’homme doit user de ces choses dans la mesure où elles l’aident pour sa fin et qu’il doit s’en dégager dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle à cette fin. Pour cela il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées... (ES 23).

 

            Ce langage peut paraître à première vue un peu sec et rébarbatif: on a l’impression de se trouver devant un théorème de géométrie. Mais une telle manière de dire les choses peut être extrêmement féconde pour la vie d’union à Dieu. Dans sa simplicité, le Principe et Fondement résume tout le dynamisme de la vie spirituelle. Tout le monde peut comprendre le Principe et Fondement. Il ne dit pas tout, mais il dit vraiment l’essentiel et d’une manière limpide.

 

            Pour Ignace, la création est toujours en mouvement et elle tend vers son achèvement. Le Père continue de créer le monde dans lequel nous vivons et Il nous conduit vers Lui. C’est dans cet acte créateur qu’il nous faut entrer et participer. C’est dans le mouvement de vie créé par Dieu que nous devons dire oui à Dieu. Dans chacun de nos choix, nous faisons un pas vers Dieu. Chaque jour, nous écrivons notre histoire qui est inséparable du monde dans lequel nous nous trouvons. Au fond, toute notre vie est un long chemin d’obéissance à Dieu: il nous faut adhérer au choix de Dieu (Giuliani). C’est à cette réalité qu’il faut nous éveiller. À tout choix qui se présente à nous, nous apprenons à préférer le chemin qui nous conduit à Dieu.

 

            Comme on peut le voir, dans le Principe et Fondement, la vie humaine est vue entièrement sous l’angle de l’obéissance. C’est vrai pour tout homme, indépendamment de son choix de vie. Si nous menons une vie consciente, nous vivons face à Dieu qui nous invite à trouver, dans la liberté, un chemin vers Lui. C’est dans ce mouvement de création que nous apprenons l’obéissance à Dieu, en passant par les nombreux choix où nous laissons tomber tant de choses pour l’unique motif qu’elles ne nous conduisent pas vers Dieu.

 

            La dynamique proposée par le Principe et Fondement est exigeante, mais elle est claire: c’est par la création que je vais vers Dieu, c’est un chemin obligé; mes choix, faits dans l’obéissance, me conduisent à Dieu, mais une condition est requise pour que cela soit possible: il faut que je sois libre dans mes choix ou, pour prendre le langage ignatien, il faut que je sois indifférent. La route est bien tracée, mais tout n’est peut-être pas si simple.

 

 

Est-il vrai que le Principe et Fondement

soit un chemin vers Dieu?

 

            Si nous sommes assez facilement d’accord avec la logique du Principe et Fondement pour la bonne conduite de la vie spirituelle, il semble bien qu’on ne doive pas crier trop rapidement victoire. En effet, on ne doit pas oublier que la grande vision du Principe et Fondement est immédiatement suivie de la première semaine des Exercices. Dans la conduite de sa vie, tout homme, d’accord avec le Principe et Fondement, fait l’expérience qu’il ne peut vivre ce pourquoi il est fait, il fait l’expérience de sa fragilité. L’homme se sait fait pour l’Alliance avec Dieu, pour participer avec Dieu à la création de sa vie, mais il voit bien que, dans les faits, il brise les liens avec Dieu et avec les hommes qui sont sur son chemin. Au lieu d’être créateur, il est «décréateur», «déconstructeur». Il n’est pas obéissant; il est, par nature, désobéissant. Il n’est pas libre et il choisit ce qui ne le conduit pas vers Dieu. Ce que le Principe et Fondement a exprimé avec tant de simplicité, l’homme fait l’expérience qu’il ne peut le réaliser. On pourrait presque conclure que le Principe et Fondement conduit à une impasse. Il nous dit quoi faire, mais il ne nous donne pas la force, ni le goût de le faire.

 

            Heureusement, le chemin débouche. Chaque méditation de la première semaine se termine par un dialogue avec le Christ en croix, qui nous aime et qui nous interpelle (ES 53). Si l’homme laissé à lui-même fait l’expérience de son péché et de son incapacité à réussir ce pourquoi il est fait, l’expérience de la proximité du Christ et de son amour lui permet de rebondir et de se mettre à la construction de sa vie, non pas seul, mais en suivant le Christ. C’est en communion avec le Christ que le chrétien a cette capacité de vivre le Principe et Fondement, c’est en vivant avec le Christ qu’il apprend au jour le jour l’obéissance. Il n’y a pas de chemin d’obéissance sans une vie d’intimité avec le Christ.

 

 

L’obéissance à la suite du Christ

 

Le disciple, comme Jésus, apprend l’obéissance. Le disciple, par nature, n’a pas le goût de l’obéissance, mais la découverte de la personne du Seigneur et son attachement pour Lui le pousse à imiter celui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort (Phil 2, 8). Il décide de se mettre en route, se demandant ce qu’il a fait pour le Seigneur, ce qu’il doit faire pour le Seigneur (ES 53). Il s’agit d’un long apprentissage de l’obéissance, parfois douloureux, mais aussi avec des consolations. Le disciple fait l’expérience de la joie de la liberté à laquelle il prend goût. Il se sent vivant, il est heureux de découvrir qu’il est de moins en moins le centre de lui-même. Il a l’impression de respirer, de commencer à vivre.

 

Le disciple, comme Jésus, se nourrit de la recherche de la volonté de Dieu. Comme Jésus, tout disciple apprend l’obéissance au coeur de la vie. Cet apprentissage ne peut progresser que dans le présent de la vie, une obéissance provoquée par le présent. C’est dans le mouvement de la vie que les choix se font. C’est à ce présent qu’on apprend à se rendre attentif, sachant que, dans le présent, les jeux se jouent, que les décisions se prennent et s’enchaînent les unes aux autres. L’oeil, fixé sur le présent, pose au bon moment le bon geste. L’Esprit, qui le maintient dans le mouvement de la vie, lui donne lumière et goût pour prendre la vitesse de la vie. Il ne veut pas ralentir le mouvement, mais il entre dans son mouvement. Il prend même goût à tous ces dépassements qui lui donnent vie. Il n’est pas comme le travailleur qui, travaillant huit heures par jour, donne un rendement de trois heures.

 

            C’est dans le présent que la nourriture se cueille, la nourriture qu’est la volonté de Dieu. Le disciple a le goût de cette nourriture fraîche, il n’aime pas une nourriture qui lui a déjà été servie. Il sait apprécier la fraîcheur de la vie qui se cueille dans le présent, c’est là qu’est la nouveauté de la volonté de Dieu. Cette nourriture, le disciple ne se fatigue pas de la chercher et il la trouve toujours présente à sa porte. Il ne se bat pas contre le présent de la vie; il y trouve, au contraire, la nourriture qui lui plaît, il y découvre le visage de Dieu qui l’interpelle et lui fait signe de dire oui à la vie, de dire oui à sa volonté. Le présent du disciple doit pour cela rester ouvert: il ne doit pas devenir comme un lieu protégé où il n’y a plus de place pour la nouveauté, pour l’imprévu, pour la vie. En effet, il est toujours possible de réussir ce tour de force: faire que le présent ne soit qu’un passé qui se répète, où le Dieu d’Abraham et de Jésus-Christ ne peut plus laisser entendre sa voix et appeler à un dépassement qui donne vie.

 

Le disciple, comme Jésus, apprend à aimer la manière du Père. L’obéissance est vraiment un apprentissage. Il y a, sans doute, des hauts et des bas. C’est ainsi pour tout apprentissage. Mais il y a aussi des surprises. On savait que le monde dans lequel on vit n’est pas un monde facile: il y a de la résistance, il y a de l’opposition, il y a aussi de la trahison, il y a donc par conséquent de la souffrance. Le disciple savait cela, mais il est surpris quand la contrariété lui arrive. Le disciple avait entendu la parole de Jésus: « Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple » (Luc 14,27). La croix prend maintenant pour lui un nom. C’est tout ce monde qui ne pense pas comme lui, qui n’agit pas comme lui, qui méprise ses valeurs, qui vit lui aussi dans le présent, mais reste fixé sur ce présent sans lui donner un avenir. Cela ébranle le disciple. Il se demande s’il a fait un bon choix. Peut-il continuer la route? C’est là que le disciple doit entendre la suite du discours de Jésus: « Qui de vous en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout? » (Luc 14, 28). En s’asseyant, en réfléchissant, en priant, le disciple découvre que contrairement à ce qu’on croit, c’est en prenant sa croix qu’on reste vivant. Pour garder la vie, il faut opter pour une vie qui passe à travers bien des résistances. C’est l’option que Jésus a prise.

 

            Cette décision de vivre à la manière de Jésus, qui n’a pas refusé la croix, se trouve aussi dans le Principe et Fondement. Quand Ignace emploie l’adverbe « davantage », il veut exprimer une assimilation à la personne de Jésus, une vie à la manière de Jésus, une vie où l’amour l’emporte sur la mort:

... mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés (ES 23).

 

 

Conséquences pour le religieux

de cette obéissance

toujours en mouvement

 

Une grande libération. Pour le religieux qui, comme tout disciple, s’est exercé à l’obéissance au Christ dans le présent, la vie n’est plus enchaînée dans des schémas tout fait qui font tourner en rond et qui donnent l’impression d’être en prison. Tout, à la lumière de Dieu, prend du sens. C’est plein d’imprévus, de surprises, de chemins séduisants qu’on aurait toujours ignorés si on n’avait pas recherché en tout à suivre le mouvement de l’acte créateur de Dieu, agissant dans le présent. Le religieux apprend à aimer la surprise, celle-ci le contrarie de moins en moins, elle lui donne joie. On ne se bat plus contre la vie, on ne se défend plus contre elle: elle est le lieu où Dieu agit et où il nous conduit à Lui. C’est dans ce grand contexte que se situe l’obéissance au supérieur. Pour le religieux, la rencontre avec le supérieur devient un autre lieu de la présence de Dieu. Le Christ, à qui le religieux a appris à obéir, se manifeste aussi, à l’occasion, extérieurement à travers la rencontre avec le supérieur. C’est dans cette rencontre que l’obéissance religieuse prend tout son sens. Cette rencontre ne contredit pas la première, elle la confirme. Il pourra même arriver que cette rencontre révèle que l’obéissance au Christ est encore une obéissance fragile où l’illusion n’est pas totalement absente.

 

Découverte de l’Absolu de Dieu. À travers ces chemins pleins de surprises, que nous laissons pour en prendre d’autres, ceux indiqués par le Christ, nous découvrons l’Absolu de Dieu. À travers ces chemins choisis, aimés, mais finalement abandonnés, nous faisons l’expérience que Dieu est le centre de tout. Lui seul est véritablement recherché, Lui seul est l’Absolu. Tout devient lumineux quand il est là, la création devient très attachante quand le Père l’illumine de sa présence, elle est le lieu de sa présence. On ne peut pas aller vers Dieu sans elle, mais on ne peut pas non plus se fixer sur aucune d’elles. Tout est mouvement dans la vie spirituelle, on ne peut rien absolutiser. L’obéissance au supérieur révélera peut-être que nous absolutisons encore bien des choses. Si l’obéissance au Christ peut donner l’impression que nous sommes devenus totalement libres pour le service de Dieu, l’obéissance au supérieur nous révélera d’une manière lumineuse que nous sommes encore bien loin de la vraie liberté. L’obéissance au supérieur devient le lieu de contrôle par excellence de la vérité de notre obéissance au Christ. C’est là que la vérité se fait.

 

Découverte de l’amour. Le Père qu’on a décidé de suivre à travers tous les mouvements et toutes les ruptures de la vie, se fait de plus en plus amoureusement présent. On s’attache à Celui qu’on n’a jamais vu et qui, pourtant, nous conduit à Lui à travers des chemins qu’on n’aurait jamais pris sans Lui. Entre lui et nous, se développe une grande intimité, un dialogue toujours plus familier, une connivence, une obéissance. Pourtant nous aimons beaucoup les personnes pour qui nous travaillons, nous leur sommes très attachés. Nous ne les accaparons pas, nous avons pour elles tout le respect que le Père a pour elles et nous désirons les conduire au Père. Le religieux, dans son ministère, fait l’expérience d’un grand attachement aux personnes que le Christ lui a confiées. C’est cela que le Seigneur lui demande. Il sait qu’en agissant ainsi il devient un lieu de la présence du Père. Ici, aussi, l’obéissance religieuse devient bien précieuse. Même les plus beaux ministères ont une fin. Il y a un temps pour quitter. Si le supérieur ne le disait pas, fort probablement qu’on aurait bien de la difficulté à s’en apercevoir: on se croit si facilement indispensable.  L’importance et le succès d’une oeuvre n’est pas le critère ultime qui légitime que nous ne devons pas la quitter. L’oeuvre de Jésus ne manquait pas d’importance, mais il l’a abandonnée, c’est ce que voulait le Père.

 

Nécessité du discernement et de l’accompagnement. Celui qui recherche dans sa vie la volonté de Dieu doit savoir qu’il entre dans un chemin plein de pièges. On court facilement le risque de se parler à soi-même et de donner à la fois les questions et les réponses. Celui qui cherche, dans l’Esprit, la volonté de Dieu doit être persuadé à l’avance que « la vie est difficile » et que personne ne peut éviter de suivre Jésus sur le chemin qui le conduit à Jérusalem. Le discernement est un chemin de liberté, ce n’est pas le lieu où l’on cherche à se persuader que ce que l’on désire, c’est bien ce que Dieu veut. L’accompagnement devrait normalement aider à grandir dans la qualité de la relation avec Dieu; il devrait être attentif au chemin qui mène à l’obéissance, chemin que le Seigneur a pris et qui a toujours été son style de vie, sa nourriture.

 

 

 

Conclusion

 

            L’obéissance religieuse ne pourrait être coupée, dans son exercice, de l’obéissance que tout chrétien doit au Christ. Tout religieux doit, comme tous les chrétiens, passer par le long apprentissage de l’obéissance au Christ, avec le Christ et à la manière du Christ. C’est en passant par l’obéissance au Christ que nos résistances intérieures diminuent, qu’on fait l’expérience de la fécondité de l’obéissance et qu’en conséquence on devient moins réservé, moins réticent devant l’obéissance. Il serait difficile d’aimer l’obéissance, si on n’en voyait pas toute la fécondité, toutes ses possibilités de vie.

 

            Si l’obéissance au  Christ est vécu comme un chemin de vie, l’obéissance au supérieur finira lui aussi par apparaître comme un chemin de vie. Enfin, tenant compte de notre faiblesse, l’obéissance au supérieur jouera le rôle essentiel de contrôle face à la qualité de notre obéissance au Christ. Celui qui garderait toujours les mêmes résistances à l’égard de l’obéissance à son supérieur, pourrait-il dire, en toute vérité, qu’il est réellement obéissant au Père, dans sa vie de chaque jour?

 

            Dieu ne se rencontre que dans le présent. C’est là qu’il fait sentir sa présence et son appel. Le moment présent, c’est la fine pointe où Dieu et l’homme se rencontrent. C’est au présent qu’il importe de ne pas être sourd. C’est le moment de la liberté: c’est dans la révélation qu’apporte le présent que nous disons oui à Dieu. Tout se joue dans le présent. Comme Jésus, c’est dans le présent que nous apprenons l’obéissance, c’est là que la nouveauté se trouve, bien que dans le passé puisse se trouver une lumière qui nous prépare et nous invite à entrer dans la lumière nouvelle du présent.

 

            Le religieux apprend à se rendre attentif au présent. Il aime vivre le présent et ne veut pas se fixer sur le passé: il craint que le passé devienne une prison qui lui donnerait sécurité mais lui enlèverait toute créativité. Il aime penser que dans le présent son supérieur pourrait intervenir et l’inviter à faire un nouveau bout de chemin qu’il n’avait pas prévu et il voit dans cette intervention la présence de Dieu qui lui parle. Ce religieux croit à la beauté de la liberté qui se crée à travers tous les imprévus du présent de la vie même dans l’intervention du supérieur. Avant tout, le religieux cherche à vivre et il ne se pose pas tellement la question: a-t-on le droit de me demander ce changement? est-ce que je vais m’épanouir dans cette nouvelle orientation? Il croit que l’inconnu est plein de promesses et que la vie circule surtout quand tout n’est pas prévu, programmé. Enfin, le religieux obéissant a le goût des sentiers non battus, le goût de l’air pur; il aime la figure d’Abraham qui, à un âge avancé, se met en route à la recherche de la vie.

 

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André Charbonneau, S.J.

Centre Pedro-Arrupe, Port-au-Prince, Haïti



[1]  Centre Pedro-Arrupe, Port-au-Prince, Haïti, pp. 23-43