Chemin des Pauvres: chemin de Dieu

 

Après avoir passé plusieurs années à l’extérieur, dans le Premier Monde, je suis retourné chez moi, en Haïti, mon pays bien aimé. À la fois heureux de pou­voir mettre au service de mon peuple tout ce que je venais de recevoir, et les entrailles déchirées face à tant de misère: Haïti était devenue plus pauvre et plus appauvrie que je l’avais laissée. Du Concile Vatican II, des Grandes Conférences de l’Église de l’Amérique latine: Medellin, Puebla, Santo Domingo, j’avais retenu et retiens encore, avec l’aide de l’Esprit Saint, que notre Dieu, Dieu de la vie, aime passionnément tous ses enfants, sans distinction, mais aime les pauvres et les plus petits d’un amour privilégié, préférentiel. Son amour de père-mère qui accorde la première place aux derniers de la terre, Jésus l’a démontré et vécu jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de son sang. Et ce n’est pas un amour qu’auraient mérité les faibles parce qu’ils se­raient meilleurs que les autres. Non, il n’ont aucun droit à cela. Ils sont aimés gratuitement parce que Dieu est Dieu, un Dieu Amour, qui n’est qu’Amour.

 

De retour dans mon pays, j’étais tout feu toute flamme, voulant apporter ma contribution à l’avenir de mon peuple, et cela, comme le prêtre que je suis, avec tout un bagage d’expérience dont j’étais bénéficiaire. Mon leitmotiv était: l’amour efficace. Je cherchais l’efficacité dans mon engagement. Et au­jourd’hui encore je continue de la chercher car c’est le Bon Dieu lui-même qui veut que nous portions beaucoup de fruits. Le désir d’efficacité vient de lui-même. Cependant, dans mon itinéraire, le Seigneur allait corriger ma façon chrétienne de comprendre l’efficacité. Je la cherchais dans des lieux exclusifs chez les pauvres en bonne santé physique et mentale, capables de bonnes analyses socio-économiques et politiques, nationales et internationales, aimant sincèrement leur pays, capables de s’engager pour le changement. Pour moi, seule cette catégorie de pauvres matériels et ceux, celles qui se soli­darisent avec eux, sont sujet de changement et d’efficacité vers une nouvelle Haïti. C’est à eux, et à eux seuls que je pensais chaque fois que je parlais de chemin des Pauvres: chemin de Dieu. Je crois et continue de croire que ni Haïti, ni le monde n’auront un meilleur visage, un visage plus hu­main de justice et de paix, d’unité et de vie, de fraternité et de partage, si les pauvres ne sont pas considérés comme sujet de changement, mais sont laissés de côté, comme des exclus. Mais, ce dont il est question dans mon propos, c’est d’efficacité. Les autres, qui souffrent d’autres formes de pauvreté, ils ne seraient pas efficaces? Il n’auraient rien d’original à apporter à une Haïti nouvelle, à une société nouvelle? Si c’était le cas, ils auraient raison, ceux et celles qui pensent que « les pauvres » qui sont des parasites, qui n’apportent rien au progrès social, devraient être éliminés, car pas efficaces?

 

J’ai eu la grâce de Dieu de rencontrer Jean Vanier, fondateur de la communauté de L’Arche. L’Arche est la communauté des personnes ayant un handicap mental. Ces personnes sont aussi des pauvres, même si elles ne sont pas nécessairement des pauvres économiques. Elles peuvent avoir quelque chose à manger là où L’Arche peut les accueillir en communauté (contrairement à une bonne partie des pauvres haïtiens qui n’ont pas à manger). Mais les personnes avec un handicap mental sont socialement rejetées en Haïti. Ce sont les pauvres dont on se moque. Les « pauvres économiques » les regardent avec dédain et leur donnent l’étiquette de « kokobe » (invalide, idiot). Jean Vanier a reçu l’appel de Dieu de faire une option préférentielle pour ces pauvres avec un handicap mental. Lui-même vient de milieu familial et intellectuel économiquement aisé, mais Dieu l’a donné à cette modalité de pauvres ayant un handicap mental. Il est “pour eux” il est “avec eux” il est “l’un d’entre eux”. Cela m’a pris du temps avant d’accepter que les pauvres de Jean Vanier sont identifiés à Jésus, à l’égal des pauvres socio-économiques et politiques de Monseigneur Helder Camara, de Mgr Romero, des martyrs Jésuites du Salvador et d’ailleurs.

 

Qu’est-ce que j’ai appris et reçu des pauvres de Jean Vanier? Ceci: eux aussi sont efficaces dans la recherche du changement. Ils luttent pour que le monde accepte et reconnaisse que tout pauvre est un pauvre et comme tel est chemin de Dieu. La contribution spécifique des pauvres avec un handicap, c’est de nous faire découvrir la richesse du coeur. S’il y a une lutte pour la libération socio-économique et politique, il doit exister également une lutte beaucoup plus difficile pour la libération du coeur. Le contact avec la communauté de L’Arche nous fait découvrir la vérité de ce que nous dit le père Yvon Philippini, O.M.I.: « L’orgueilleux connaît Dieu par coeur, mais le pauvre connaît Dieu par le coeur. »

 

L’heureuse découverte des pauvres avec un handicap a confirmé mon option pour les pauvres socio-économiques. Quand, à la base de l’option pour les pauvres, la motivation c’est l’amour, le même amour de Jésus, alors notre option n’est pas exclusive; elle est évangélique, pas idéologique. Tout pauvre est un pauvre, et comme tel, sujet d’efficacité.

 

Après les pauvres de Jean Vanier, qui m’ont ouvert les yeux et le coeur, les pauvres de Mère Teresa de Calcutta m’ont aussi révélé l’existence d’un autre monde de pauvres, « les pauvres de Mère Teresa » qui sont aussi des exclus de la société. Ils sont eux aussi identifiés à Jésus. À eux aussi ap­partient le Royaume; à eux et à ceux et celles qui se solidarisent avec eux. Eux aussi ont leur monde de participation et d’efficacité dans le Royaume de Dieu. Et dans mon parcours, Dieu continue de mettre sur mon chemin toute sorte de « catégories de pauvres » que je ne nommerai pas ici. Apprendre à découvrir que tout pauvre est un pauvre, est toute une révélation. Et le Dieu de la vie suscite des prophètes et des libérateurs pour chacune des catégories de pauvres. À chacun(e) de discerner son appel, car nous ne pouvons pas être témoins de toutes les formes de pauvreté à la fois. Mais nous sommes in­vités à aimer tous les pauvres et à oeuvrer pour la reconnaissance mutuelle de chacune des modalités et pour la solidarité entre elles. Oui, créer une seule famille des différentes manières d’être pauvre, pour arriver à l’élimination de la haine et de la division, vers la grande unité du genre humain, qui est le grand rêve de Dieu. Et puis, j’ai appris et continue d’apprendre avec émerveillement non seulement que tout pauvre est un pauvre et est chemin de Dieu, mais que chacun(e), sans exception, a en lui sa propre pauvreté, faiblesse, blessure, limite, vulnérabilité. Bien plus, notre pauvreté n’est pas un lieu de malédiction, mais de rencontre avec Dieu, lieu de prière, lieu qui attire Dieu, lieu de vérité et d’humilité. Quand nous accueillons et aimons notre pauvreté, sans la fuir, alors elle est lieu d’incarnation de Jésus. Cette pauvreté devient richesse car, c’est à partir d’elle que notre croissance humaine, psy­chologique et spirituelle se fait. Elle nous aide à être miséricordieux et à comprendre, aimer, accepter les autres dans leur pauvreté. Oui, notre pauvreté est chemin d’unité et chemin de Dieu.

 

Et, que dire, si la pauvreté nous la trouvions en Dieu lui-même? Et oui, Dieu est le Pauvre par excellence. Comment ne serait-il pas le Pauvre par ex­cellence puisqu’il est Amour? Quand le Père dit à son fils: « Fils, tout ce qui est à moi est à toi », Dieu se révèle radicale pauvreté et total dépouillement. Quand Jésus, le Fils de Dieu, renonce à tous les privilèges de la condition divine pour être l’un de nous, l’un des pauvres, il se révèle radicale pauvreté et total dépouillement. Quand Jésus, au-delà de sa Pâque nous envoie l’Esprit, c’est l’Esprit insaisissable dont nous n’appréhendons jamais que les traces. Il est l’humilité et la discrétion de Dieu. Il est la pauvreté de Dieu. Dans le « veni sancte spiritus », la liturgie l’appelle « Père des pauvres. » Comment Dieu se serait-il pas le Pauvre par excellence, qui se fait fragile et vulnérable, puisqu’il nous offre son amour que malheureusement nous pouvons refuser? L’amour se propose sans s’imposer.

 

Contemple Marie qui porte Jésus dans son ventre de maman, laisse sans résistance le Fils de l’Homme s’agenouiller à tes pieds pour te les laver, lève les yeux vers la croix et vois Jésus mourir dans le plus grand abandon, crucifié entre deux bandits, rejeté, excommunié, tu essaieras alors de comprendre ce que j’essaie de te communiquer bien maladroitement, à savoir, le pauvre est chemin de Dieu, et Dieu est chemin du pauvre. Et quand, dans tes ef­forts pour le changement et la libération de la personne humaine, des pauvres et de la société, tu accepteras avec joie que c’est Dieu, et Dieu seul, qui sauve, heureux es-tu, heureuse es-tu!

 

Godefroy Midy, S.J.

Haïti