La Croix et la Rédemption

 

 

            Quand j'étais jeune, la rédemption était présentée comme un événement du passé.  La rédemption a eu lieu à un certain moment de notre histoire.  Elle s'était accomplie dans la mort de Jésus sur une croix érigée par les Romains il y a longtemps, presque deux mille ans.  Ainsi, la rédemption était considérée comme un fait accompli.

            Mais il y a un danger dans une telle conception.  Ne consi­dère-t-on pas trop la rédemption comme quelque chose de statique et immobile, dans laquelle nous autres, les chrétiens de tous les temps, ne jouons aucun rôle?  En pareil cas, il devient très difficile de montrer que la rédemption est encore aujourd'hui une tâche importante pour chaque chrétien.  La rédemption est plus qu'un fait du passé.  Jésus nous a donné les principes ou les prémices du salut, mais nous devons avec Lui collaborer et coopérer au salut du monde.  Dieu a besoin des hommes pour sauver le monde et accomplir la libération des hommes.

            Croire en Jésus signifie, en effet, s'insérer dans le projet de Jésus.  Cela veut dire que nous devons continuer le message de Jésus par nos paroles, que nous devons continuer ses actions par nos actions, que nous devons continuer son amour par nos actes d'amour, que nous devons continuer sa rémission des péchés par la clémence et le pardon que nous nous offrons les uns aux autres.  Si nous nous laissons entraîner et inspirer par la vie de Jésus, nous ne pouvons plus accepter la situation du monde telle qu'elle est.  Nous ne pouvons plus dire: le mal et le bien, la justice et l'injustice ont toujours existé dans le monde, et seront toujours là.  Non, nous sommes appelés à combattre et à extirper ou diminuer le mal et l'injustice.  C'est notre vocation d'établir le Règne de Dieu, qui est paix, justice et amour.  Selon Teilhard de Chardin, la rédemption ne signifie pas une sorte de «repentir» de Dieu, mais plutôt une étape vers la perfection de la création; une phase vers l'unité, vers la concorde, et vers la charité entre les hommes.  Il s'agit du bien-être et du bonheur pour tous.

 

                                                         L'amour et la rédemption

 

            L'amour suppose toujours le sacrifice.  Personne ne peut aimer sans se sacrifier de l'une ou l'autre manière.  L'amour consiste toujours dans un abandon de soi et dans le don de soi, parfois aussi dans le don de ce qu'on possède.  Jésus a fait le don de sa vie, c'est-à-dire de lui-même, pour l'humanité.  Mais la valeur rédemptrice de la Croix ne consistait pas dans la souffrance comme telle; elle consistait dans l'amour avec lequel Jésus accepta de souffrir avec et pour les autres.  Seul l'amour a une force rédemptrice.  La croix comme telle était un crime et une injustice.  Nous avons assez d'exemples contemporains donnés par des personnes qui ont imité Jésus.  Nous pensons à monseigneur Romero ou à Gandhi, et à beaucoup d'autres hommes et femmes sans nom ni histoire.

            Par notre amour nous anticipons la rédemption finale, car par l'amour nous faisons du «je» et «tu» un «nous», une communauté.  Devenir un «nous» n'est-ce pas la réalisation parfaite de la rédemp­tion?  Dans son livre La Cité de Dieu, Augustin a écrit: «Les véritables sacrifices sont les oeuvres de miséricorde», car ces oeuvres ont pour but de nous libérer de la misère et de promouvoir le bonheur humain.  La conséquence de tout cela est que la Cité de Dieu rachetée, c'est-à-dire toute la communauté des croyants, est offerte à Dieu comme un sacrifice universel par notre Sauveur qui s'est sacrifié lui-même pour nous, afin que nous devenions son Corps.  Voilà pourquoi l'apôtre Paul nous encourage à offrir nos corps «en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu; c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre».  Ainsi nous portons témoignage de la volonté de Dieu, de ce qui est bon, de ce qui Lui plaît, de ce qui est parfait.  En même temps, nous devenons des coopérateurs à la rédemption divine.

 

Tarcisius J. Van Bavel, O.S.A.*

Pakenstraat 109

3001 Heverlee

Belgique

 

*Le Père Van Bavel est professeur émérite à la Katholieke Universi­teit te Leuven  en Belgique et spécialiste de St Augustin, et de la vie religieuse.