DÉCISION ET MÉTHODE

 

Introduction

 

« On ne vous a jamais appris à décider! » Une réflexion venue spontanément à l’esprit lors d’une conversation sur le désarroi qu’on peut éprouver face à une décision. Consta­tation juste, mais teintée de surprise, comme si on découvrait une réalité qui dure pourtant depuis des siècles. C’est souvent le cas, lorsque l’étrange est devenu courant. La prise de conscience toute neuve éveille alors un doute: est-il possible qu’aucun penseur, depuis le temps qu’on réfléchit sur la liberté n’ait pris conscience de ce problème? Et de son im­portance dans la vie humaine? Une telle conclusion serait effectivement inexacte. Aris­tote faisait état, à sa manière, de cette difficulté quand il déclarait: « Commencer, c’est avoir déjà fait la moitié du travail. » Par contre, il faut se rendre à l’évidence: il n’existe pas encore, aujourd’hui, de méthode pour aider les gens à se décider, leur apprendre à le faire avec moins d’appréhension, plus de confiance en eux-mêmes, et avec, au terme de la démarche, cette confirmation que donne le sentiment d’avoir observé toutes les indica­tions pertinentes.

 

 

L’apport de Paul Ricoeur

 

 

C’est qu’il fallait, avant d’arriver à la dernière explication, celle de la décision justement, s’occuper d’abord des étapes préliminaires, puis rassembler les données, physiologiques et psychologiques, nécessaires à l’analyse d’un processus complexe, qui va du sensible à l’abstrait, puis de la connaissance à l’action. Grâce au développement des sciences, nous les avons maintenant, mais depuis peu, si l’on considère l’ancienneté de la réflexion sur la liberté. Sans elles, le philosophe Paul Ricoeur n’aurait pu analyser, comme il l’a fait, le processus de la décision, et montrer comment, en dernière analyse, c’est l’arrêt de la déli­bération qui la constitue.

 

 

Un point important permet de voir comment l’organisme se dispose à l’exercice de la li­berté: c’est le remplacement, chez l’être humain, de presque tous les besoins par des dé­sirs. La grande différence entre les deux vient de ce que le besoin, au sens strict, ne peut être satisfait que par un objet à l’exclusion de tout autre, par exemple, seul l’oxygène permet de respirer. Tandis qu’on peut, dans une bonne mesure remplacer l’eau naturelle et, à la limite, même étancher la soif par d’autres types de liquides tels le lait, la bière, des eaux gazeuses etc. C’est l’absence d’instinct précis, comme chez les animaux, et le jeu de la curiosité naturelle qui amènent l’homme à découvrir d’autres manières de satisfaire sa faim ou sa soif. Or, l’expérience immédiate d’un besoin s’accompagne toujours du plaisir anticipé qu’apportera la satisfaction. Tel est le désir. Mais il se porte maintenant sur plu­sieurs objets possibles, i.e. un champ ouvert à divers choix ou préférences, donc à la li­berté.

 

 

L’apport du P. Lonergan et des chercheurs P. Angers et Colette Bouchard

 

 

Mais cette analyse qui s’attache aux conditions du choix et de la délibération qui prépare immédiatement la décision ne peut déboucher sur une méthode. Il faut, pour cela, une perception de l’ensemble de la démarche de l’esprit, notamment de l’articulation des dif­férentes opérations qu’il doit effectuer. Ce que l’on trouve justement dans « La pratique éducative » de Pierre Angers et Colette Bouchard. Leur recherche, de caractère pédago­gique, transpose et utilise dans le domaine de l’enseignement, le schème des opérations de l’esprit, tel que proposé par le P. Lonergan dans son ouvrage « Pour une méthode en théologie ». Ce schème reprend les opérations, déjà connues, du processus de la connais­sance, savoir: l’observation sensible, la conceptualisation, le jugement de réalité et le ju­gement de valeur.

 

 

Mais le P. Lonergan relève un aspect qui avait échappé jusqu’ici: le mouvement de la ré­flexion ne s’exerce pas seulement dans le sens de la première opération vers la dernière, comme si chacune avait produit un résultat définitif. Il s’agit plutôt d’un aller retour constant qui permet de clarifier les questions qui se posent à un niveau en réexaminant le contenu du ou des niveaux antérieurs, par exemple préciser le sens d’une idée en revenant sur les observations des cinq sens qu’elle veut regrouper.

 

 

Il attire également l’attention sur le rôle et les conditions de l’intuition, un moment capi­tal pour comprendre comment on passe de la perception sensible au concept universel de l’intelligence. Et l’intuition joue de nouveau dans l’émergence d’une préférence en fin de la délibération. Elle « invite » alors la liberté à faire le saut de la connaissance à la réalité, i.e. le sujet qui nous occupe. En conséquence, nous essaierons d’être spécialement attentif à en donner une idée juste. Nous recourrons pour ce faire à un exemple plutôt qu’à un exposé théorique: il risquerait d’être un peu indigeste, vue la nécessité d’abréger pour demeurer dans les limites d’un article.

 

 

Définition de la méthode

 

Autre intérêt de l’ouvrage du P. Lonergan: il propose une définition de la méthode. Du même coup, il nous indique quel type d’explication est requis pour établir une méthode. Celle-ci se présente comme 1- un schème normatif 2- d’opérations susceptibles d’être reproduites, 3- reliées entre elles, 4- qui donnent des résultats cumulatifs et 5- progressifs. Cette présentation veut distinguer les éléments caractéristiques d’une méthode qu’on pourrait appeler « scientifique », dans un sens large, pour marquer sa différence avec la « manière de faire » que chacun finit par acquérir dans le champ de ses activités habi­tuelles. Une telle manière de faire - qu’on appelle aussi « sa » méthode dans le langage courant - n’est valable que pour la personne elle-même, ou pour quelqu’un qui aurait les mêmes aptitudes, la même expérience, le même développement personnel, et exerçant la même activité professionnelle. Elle n’est donc pas vraiment communicable. Tandis que la méthode dont nous parlons doit être valable pour tous, en tout domaine d’activité. Juste­ment, parce qu’elle est fondée sur la connaissance objective de notre manière naturelle de fonctionner. En somme, elle est la méthode du sujet par opposition à la méthode établie en fonction de l’objet d’étude.

 

 

L’enseigner reviendra donc à aider l’étudiant à prendre conscience, par un exercice d’introspection, que telle est bien sa manière spontanée de procéder dans n’importe quelle démarche cognitive.

 

 

Problèmes

 

 

Ricoeur fait remarquer que la totalité des motifs ne constitue pas un ensemble homogène objectivement déterminé et hiérarchisé, comme pourrait le laisser croire la classification des actes humains. En ce cas, on n’aurait plus qu’à reconnaître le poids respectif de cha­que motif en nous référant à cette hiérarchie. Or, la valeur d’un motif, ou son pouvoir réel de nous influencer dépend plutôt de la trace qu’il a laissée dans notre expérience. De sorte qu’une action sociale, hautement désirable et désirée effectivement par celui qui en a connu la gratification, peut être sans aucun attrait pour quelqu’un d’autre, et donc n’être pas une valeur pour lui.

 

 

Quant au problème concernant l’arrêt proprement dit de la délibération, on peut le for­muler ainsi: Comment rendre suffisant un motif qui ne l’était pas au départ - et ne doit pas être déterminant de toute façon - sans tomber dans une forme d’arbitraire? Et com­ment assurer que ma décision, après coup, demeure valable au regard de la raison, même dans l’éventualité où le projet préféré échouerait?

 

 

Nous essaierons donc, par un exemple de « donner à voir » en quelque sorte, à la fois ce qui se passe, et ce qui explique le déroulement du processus de décision. Contrairement à ce qu’on croit ordinairement, la prise de décision est une véritable création: elle amène à l’existence ce qui n’existerait pas autrement.

 

 

La délibération

 

 

Supposons que je veuille réaliser un collage, i.e. faire une composition visuelle à partir d’un stock disparate d’images et de découpures de pages colorées dans des revues illus­trées. Cela peut représenter l’ensemble des perceptions sensibles dont je garde la mé­moire. Mon projet peut consister à les regrouper de manière à suggérer un visage, un paysage, ou simplement un ensemble harmonieux, dont les plages colorées s’équilibrent, compte tenu de leur intensité et de leurs dimensions. Ou créer un mouvement vers le point le plus éclatant; ou encore une structure de reliefs par le contraste des couleurs froi­des et chaudes.

 

 

Je rapproche des images, en enlève, les dispose autrement de façon à faire émerger une certaine forme, une structure organisatrice qui resitue les unes par rapport aux autres un certain nombre de ces découpures, en leur donnant un rôle nouveau dans une représenta­tion qui a un sens. Comme mentionné plus haut, c’est l’intuition qui amorce l’émergence d’une première esquisse, ou manière nouvelle de grouper des éléments à l’intérieur d’une forme. On peut la voir comme « l’apparition sollicitée d’une structure organisatrice »: elle fait de chaque élément retenu la partie d’un tout. C’est le dynamisme naturel de l’esprit de tendre à unifier, dans un ensemble, des objets apparemment sans rapports. J’ai dit « apparition », i.e. quelque chose qu’on ne contrôle pas à volonté, qui a un côté im­prévisible; mais aussi « sollicitée », i.e. qui répond à une attente, qui n’apparaîtrait pas, ou moins facilement, s’il n’y avait pas comme une invitation. On perçoit confusément, en effet, comme un mouvement des formes enregistrées dans la mémoire, qui planeraient au-dessus des découpures étalées, toutes prêtes à coiffer le groupe qu’elles pourraient enser­rer, tandis que j’interviens pour faire varier la vue d’ensemble. Donc un mélange d’expectative - sans impatience -, et d’activité exploratrice.

 

 

La première esquisse à émerger, et qui m’intéresse, ne demeure pas immobile non plus. Elle se met à bouger, se reprend, se complète, s’agrandit ou se rétrécit, pour intégrer d’autres images qui me plaisent ou en écarter d’autres. L’intuition cherche à se parfaire et finalement suggère d’arrêter là la délibération.

 

 

Pour résumer, délibérer c’est considérer les raisons pour et contre le projet auquel on songe, sonder sa réaction aux avantages et aux exigences de la réalisation: souhaitable? faisable ou non? Autant d’aspects mouvants, instables, parce qu’ils s’influencent les uns les autres, v.g. des aspects souhaitables du projet le rendent trop difficile et me font dou­ter de ma capacité. Mais devant un projet un peu modifié, je reprends confiance, tout en déplorant la perte de ce que j’ai dû écarter. On peut tourner ainsi indéfiniment dans la ronde de projets dont chacun a ses avantages et ses inconvénients, sans jamais être idéal. Ajoutons l’impact anticipé d’événements et les réactions de personnes impliquées dont l’évaluation ne peut qu’être approximative.

 

 

La décision

 

 

Ricoeur dit: à un moment donné se dessine une inclination. Elle a l’avantage de se mani­fester après qu’on a vu les autres possibilités; elle n’est donc pas arbitraire; et on se sent de taille à tenir le coup. Elle ne supprime pas tous les doutes ni tous les regrets; mais j’ai le sentiment que cette inclination est significative, valable, et que je ne pourrais tout re­prendre avant l’échéance qui approche. Alors je m’arrête et me concentre sur ce projet. Comme dans un gros-plan au cinéma, ce projet prend du relief, de la présence, au détri­ment des autres qui s’estompent. Mon inclination se renforce, sans être déterminante. Ma décision vient ajouter ce qui lui manque.

 

 

Portée de la décision

 

 

A cette explication qui paraît vraisemblable, « L’activité éducative » ajoute une dimen­sion qui rend à la décision toute son importance: elle n’est plus seulement la solution d’un problème ponctuel, mais l’expression de toute la personne, l’exercice principal de la liberté, le moyen qui lui a permis d’atteindre le stade actuel de son développement et ce­lui aussi de poursuivre sa croissance. Cette qualité rejaillit sur tout l’être en même temps qu’elle est proportionnée à ce qu’il est aujourd’hui.

 

 

Rappelons pour finir ce qu’on pourrait considérer comme les principaux éléments d’une méthode:

 

 

A- Prendre conscience, par une introspection habituelle, des quatre opérations de l’esprit dont nous avons parlé, soit 1- l’observation sensible, ou la perception, 2- l’intuition qui amène à l’élaboration du concept universel, ou de l’idée; 3- le jugement de réalité, ou la comparaison de notre idée avec le monde réel des perceptions, pour vérifier s’il y a correspondance ou non; 4- le jugement de valeur, ou la comparaison du concept avec ce que la raison et l’affectivité jugent désirable. Plus, dans le cas de la décision, l’intuition qui esquisse une inclination vers un projet plutôt que d’autres: inclination qui prend force de décision quand on arrête l’attention sur elle.

 

 

B- Penser à revenir aux étapes antérieures, quand un jugement ou une idée présentent quelque obscurité.

 

 

C- S’il reste quelque incertitude, interrompre pour un temps la délibération, pour éviter de tourner en rond, et réduire la tension; puis s’adonner de préférence à une activité qui plaît: cela stimule le travail inconscient de l’esprit.

 

 

D- Se rappeler qu’il s’agit de prospective, donc de choses futures qui ne permettent pas le même degré de certitude. C’est la fermeté de la résolution qui supplée.

 

 

Conclusion

 

 

Aussi est-il vain de se vouloir, dans sa manière de décider, autre et plus que ce que l’on est dans le reste de sa vie. Illusoire également de croire qu’avec ces éléments de méthode on pourra du jour au lendemain aborder tout autrement une décision à prendre, et s’en tirer à son entière satisfaction. Il faut se familiariser avec la méthode par une pratique ha­bituelle. Il s’agit toujours d’intervenir de manière vivante dans un processus vivant, où rien ne s’improvise.

 

 

Enfin, on constate que c’est dans sa manière de vivre au quotidien, dans l’éducation de l’affectivité, le souci de se rendre sensible aux vraies valeurs qu’on prépare les repères qui nous serviront dans les grandes décisions à venir.

 

 

Roger Marcotte, S. J.