L’HOMME HAÏTIEN :

PSYCHOLOGIE ET SPIRITUALITÉ

par Gontrand DÉCOSTE s.j.

 

Conférence donnée au Grand Séminaire Notre-Dame d’Haïti/ Faculté de Théologie, Port-au-Prince, le 10 avril 2003, lors d’un symposium sur «L’Homme haïtien à l’aube de 2004»

 

 

Introduction

 

            Nous prenons, comme point de départ de notre réflexion sur «l'homme haïtien: psychologie et spiritualité», l'affirmation lumineuse de Jean-Paul II (1979) dans sa première encyclique Le Rédempteur de l'homme (4 mars 1979):

 «L'Église, dit le Pape, ne peut abandonner l'homme, dont le ‘destin’, c'est-à-dire le choix, l'appel, la naissance et la mort, le salut ou la perdition, sont liés d'une manière si étroite et indissoluble au Christ. (...)  L'homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social -dans le cercle de sa famille, à l'intérieur de sociétés et de contextes divers, dans le cadre de sa nation ou de son peuple (et peut-être plus encore de son clan ou de sa tribu), même dans le cadre de toute l'humanité- cet homme est la première route que l'Église doit parcourir en accomplissant sa mission: il est la première route et la route fondamentale de l'Église, route tracée par le Christ Lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption.» (n.14; soulignés dans le texte).

 

            Paraphrasant Jean-Paul II nous pourrions dire: l'Église d'Haïti ne peut abandonner l'homme haïtien. L'homme haïtien est la première route et la route fondamentale que l'Église d'Haïti doit parcourir en accomplissant sa mission évangélisatrice et humanisatrice. L'homme haïtien est, de toute évidence, une réalité incontournable dans notre projet ecclésial d'évangélisation et d'humanisation. Alors surgit la problématique: comment l'Église d'Haïti peut-elle parcourir cette route si elle ne connaît pas l'homme haïtien, ignore sa psychologie et sa spiritualité, ou n'en tient pas compte? Vous saisissez ainsi l'importance de notre effort pour connaître l'homme haïtien, comprendre sa psychologie, et approfondir sa spiritualité. Ce qui nous amène à soulever une autre problématique: est-il vraiment possible de connaître l'homme haïtien, de comprendre sa psychologie et sa spiritualité? Comme l'affirme Fiodor Dostoïevsky (16 août 1839), l'homme n'est-il pas un mystère? S'il est vrai que l'homme est un mystère, nous convenons, avec le romancier russe, qu’«il faut le percer, et si tu passes toute une vie à le percer, ne dis pas que tu as perdu ton temps; j'étudie ce mystère, car je veux être un homme». L'homme haïtien, comme tout homme, est un mystère, ainsi que le laissent entendre certains proverbes créoles: “Zafè nèg, se mistè”; “Ti n


èg pa p di w” ; “ Sa k nan kè yanm, se kouto k konnen l” ; “Rèv chen rete nan kè l”, etc. Toutefois, si l'homme haïtien est un mystère, c'est un mystère qui, à mon avis, se livre. En effet, ce mystère se livre à nous à travers les us et coutumes de l'homme haïtien, ses chansons, ses danses, sa poésie, sa mythologie, ses contes, ses proverbes, etc. Ceux-ci nous révèlent quelque chose de sa psychologie et de sa spiritualité. Aussi, nous voulons prendre tout le temps et déployer tout l'effort qu'il faut pour étudier ce mystère en vue de le percer et de le comprendre dans une perspective qui se veut à la fois humaniste et humanisatrice.

 

            Tel est donc le sens profond de notre démarche. Il faut reconnaître qu'il arrive qu'on cherche à mieux connaître l'homme pour des desseins ténébreux, par exemple, pour pouvoir mieux le manipuler, le dominer et l'asservir. L'objectif que nous poursuivons est diamétralement opposé: c'est celui de connaître plus intimement l'homme haïtien, afin de l'aimer plus passionnément, de l'accompagner et de l'aider plus efficacement dans sa quête de dignité, de valeur et de liberté. Celles-ci lui sont quotidiennement déniées. Dans le cadre de cet exposé, je me propose de dégager quelques aspects essentiels de la psychologie et de la spiritualité de l'homme haïtien tel que nous pouvons l'observer objectivement dans le contexte familial, social, culturel et religieux d'Haïti. À la lumière de ces observations objectives, il nous semble que la psychologie et la spiritualité de l'homme haïtien sont fondamentalement celles:

            1) celles d'un être opprimé et blessé,  qui cherche désespérément la voie de la libération et de la guérison;

            2) celles d'un être cruellement éprouvé qui chemine ou poursuit sa longue marche existentielle dans la "nuit obscure" ou le "désert" de la souffrance;

            3) celles d'un être très pauvre mais étonnamment courageux, combatif, résistant, patient, et capable d'humour ou de rire, parce qu'il est ouvert à la présence de Dieu, aime passionnément la vie et est habité par l'espérance.

 

            Nous allons maintenant essayer de développer chacun de ces trois aspects essentiels de la psychologie et de la spiritualité de l'homme haïtien.

 

 

I  -  Psychologie et Spiritualité

d'un être opprimé et blessé, 

qui cherche désespérément la voie

de la libération et de la guérison.

 

            Quand je considère la psychologie et la spiritualité de l'homme haïtien, ce qui me vient immédiatement à l'imagination c'est avant tout l'image de cet homme attaqué dans son intégrité et meurtri dans son être, l'image de ce "blessé de la vie" dont parle Jésus de Nazareth dans la "Parabole du Bon Samaritain" (Luc 10: 25-37). Je pense qu'il ne sera pas trop difficile à l'homme haïtien de se voir, de se reconnaître, et de se projeter en cet homme dépouillé, blessé, allongé sur le bord de la route, à demi-mort, et dont tout le monde s'écarte prudemment. En effet, l'homme haïtien est un être blessé et étendu à terre, à genoux, et qui cherche désespérément à se relever, à se redresser, à se remettre debout, à retrouver sa «verticalité motrice, allant-devenant» (Françoise Dolto(1977). L'Évangile au risque de la psychanalyse. Paris: Jean-Pierre Delarge, p.175).  Selon Jean Vanier, fondateur de l'Arche (qui est une communauté d'accueil des "blessés de la vie" ou des personnes ayant un handicap), «chacun de nous porte en lui une blessure». Je pense que cela est particulièrement vrai dans le cas de l'homme haïtien. La blessure que celui-ci porte en lui-même est particulièrement profonde et vive. Elle est d'autant plus profonde et vive qu'elle lui a été initialement infligée par le nègre, son frère de race, son semblable, son compagnon d'humanité, qui le renie, le méprise, le déconsidère, passe outre son chemin.  Depi nan Ginen, nèg rayi nèg”.  Oui, l'homme haïtien est un être psychiquement et spirituellement blessé dans sa dignité d'être humain, et qui cherche le chemin de sa guérison psychique et spirituelle. Mais, il peine à trouver ce chemin. D'ailleurs, celui-ci n'est jamais facile. Ce chemin lui est d'autant plus difficile que sa blessure est profonde et vive.

           

            Certes, il se rendrait la tâche plus aisée s'il apprenait à «s'accueillir, à s'aimer, à s'estimer, à s'accepter ou à s'assumer comme haïtien», ainsi que le suggère le père Godefroy Midy s.j. (1999) dans son article intitulé "M'accueillir et m'aimer comme Haïtien, Haïtienne"(Bulletin de Liaison, Centre Pedro-Arrupe, Volume IV, No.3, Octobre 1999, pp.1-14). Cependant, me direz-vous: comment l'homme haïtien peut-il s'accueillir, s'aimer et s'assumer comme haïtien si on lui a toujours appris qu'il n'a rien d'aimable ou de beau en lui et chez lui? Si on l'a toujours méprisé, déconsidéré, lui apprenant ainsi à se mépriser, à se rejeter, à se renier? Et comment ne pas avoir une image négative ou mauvaise de soi-même ou ressentir ce "malaise d'être" (dont parle le père Godefroy Midy s.j. dans l'article cité plus haut) quand on fait constamment l'objet du mépris, du rejet, du non amour, de la non acceptation de la part des autres et de son frère de race? Aussi, vous comprenez combien et pourquoi il est naturellement difficile à l'homme haïtien de «découvrir la beauté qui est cachée» (Jean Vanier, La peur d'aimer, p.5) au fond de son être d'haïtien, nègre et pauvre.

 

            En outre, vous comprenez que, pour apprendre à s'accueillir et à s'aimer, l'homme haïtien doit tout d'abord commencer par désapprendre tous ces messages aliénants (qui le rendent étranger à lui-même). L'homme haïtien a besoin d'entendre un message sur lui-même qui ne soit pas négatif ni aliénant, mais plutôt positif et libérateur. Et ici, je crois que tous ceux qui accompagnent l'homme haïtien dans sa marche existentielle ont un rôle particulièrement important à jouer. Ils doivent être capables de dire à celui-ci une parole qui soit vraiment une "Bonne Nouvelle", une parole qui le guérisse ou l'aide à guérir de ses blessures psychiques et spirituelles profondes et vives. Il ne fait pas de doute qu'il est capable d'écouter et d'accueillir favorablement un tel message libérateur, une telle parole thérapeutique. Le chemin de la guérison psychique et spirituelle de l'homme haïtien passe aussi, je pense, par la "restructuration cognitive" à travers la remise en question et la confrontation de tous ces "schèmes de pensée" automatiques (que véhiculent particulièrement certains de ses proverbes) qui entravent sa psychè et son esprit et l'empêchent d'avoir une meilleure image de lui-même et de l'haïtien, son semblable, et de sortir de son "malaise d'être." Par exemple: "si les haïtiens sont misérables, l'haïtien doit être donc un misérable humain qui fait pitié", "Les haïtiens sont méprisés, moi, haïtien, je dois être donc méprisable", etc. Parce qu'il est habituellement opprimé et blessé dans la vie, l'homme haïtien a développé (naturellement) un amour-propre, une fierté, et une sensibilité d'une proportion ou ampleur qui peut surprendre plus d'un. L'homme haïtien ressent plus qu'il ne pense. Il est facilement froissé, heurté dans son ego.  Les émotions donnent le ton à sa spiritualité et structurent sa psychologie.

 

            Par ailleurs, pour assurer sa survie dans un environnement qui lui est plutôt hostile et qui fait de lui un être vulnérable et constamment menacé, l'homme haïtien a aussi développé (légitimement) un ensemble de "mécanismes de défense" ("tout bèt jennen mòde") qui, en fin de compte, semblent plutôt nuire à son épanouissement psychique et spirituel, tels: la peur, le marronage, la méfiance, la susceptibilité, la répression ou l'inhibition, etc. En effet, méfiant et susceptible, l'homme haïtien a particulièrement une forte tendance à la répression ou l'inhibition: répression ou inhibition de ses sentiments, de ses émotions, de sa pensée. Certains de ses proverbes (que nous avons déjà mentionnés plus haut) l'indiquent clairement: "Zafè nèg, se mistè"; "Ti nèg pa p di w"; "Sa k nan kè yanm, se kouto k konnen l"; "Rèv chen rete nan kè l"; "Zafè kay moun se mistè"; "Koulèv ki bezwen gwo/grandi, rete nan twou l"; "Lè ti kribich bezwen grandi, se nan twou wòch li rete", etc. Selon l'auteur mystique Maurice Zundel(1995) -que le pape Paul VI a salué avec admiration comme un "génie spirituel" de notre temps-,

«ce que l'expérience nous apprend, c'est que la foi la plus difficile, c'est la foi en l'homme. Croire en l'homme: il faut pour cela une espèce d'héroïsme.»  (Vie, mort, et résurrection. Québec: Anne Sigier, p.23).

Je pense que cela est particulièrement vrai pour l'homme haïtien. Celui-ci a de la difficulté à croire en l'homme, surtout en l'haïtien, son semblable. Il a d'autant plus de la difficulté à croire en l'homme qu'il «a toujours subi l'autre ou lutté contre lui; (et qu')il en reste quelque chose dans les mentalités» (Francklin Armand et Édouard Pazzis (1997). Paysan de Dieu. La longue marche du peuple haïtien Paris: Bayard/ Centurion, p.242).

 


            Par contre, il n'a aucun problème à croire en Dieu. Au contraire! Il a même développé une foi ou une confiance en Dieu dont la spontanéité, la simplicité et la ténacité invincibles (exprimées particulièrement dans la religiosité populaire) ne cessent d'étonner, d'émerveiller. Ce qui peut paraître paradoxal, parce que, comme nous l'avertit Zundel(1991), «c'est quand nous pourrons dire du fond du coeur: "je crois en l'homme!" que nous pourrons dire en vérité: "je crois en Dieu", puisqu'il est impossible d'atteindre Dieu sans faire la découverte de l'homme». (Ton visage est ma lumière. Paris: DDB, p.49. Soulignés dans le texte). Aussi, dans sa quête de libération et de guérison intérieures, l'homme haïtien doit apprendre à croire en l'homme, surtout en l'haïtien, son semblable, son frère de race, son compagnon d'humanité. Et pour cela, je pense qu'il doit apprendre à croire avant tout en lui-même (guidé, bien sûr, par le mystère du Verbe Incarné qui éclaire, en réalité, le mystère de l'homme: cf. Gaudium et Spes, n.22), en sa bonté fondamentale d'être créé par Dieu à son image et selon sa ressemblance (cf. Genèse 1:26-27), en la "beauté" qui est cachée au fond de son être, en ses capacités illimitées, en ses possibilités étonnantes. Et c'est dans la mesure où l'homme haïtien croira en lui-même et en l'homme, qu'il pourra, à mon avis, vaincre la peur, la méfiance, et la susceptibilité, et oser se dire au monde, s'exprimer et s'affirmer, et donc exister ou être lui-même.

 


            De fait, «l'affirmation de soi n'est pas l'égoïsme moral, ni même l'égocentrisme psychologique: elle est le présupposé de toute qualification morale ou intellectuelle, elle est la condition même de la présence au monde, sinon cette présence même.» (Paul Tillich(1967).Le courage d'être. Paris: Caster-man, p.11). Il est vrai que cela demande, de la part de l'homme haïtien, "une espèce d'héroïsme", de dépassement de soi qu'il peut toujours puiser dans la "réserve inépuisable" de sa psychologie et sa spiritualité.

 

 

 

II .  Psychologie et Spiritualité

d'un être cruellement éprouvé

qui chemine ou poursuit

sa longue marche existentielle

dans la "nuit obscure" ou le "désert"

de la souffrance:

 

            Quand je considère la psychologie et la spiritualité de l'homme haïtien, deux autres images me viennent immédiatement à l'imagination: celle de la "nuit obscure" et celle du "désert". J'emprunte l'image du "désert" à la Bible (Deutéronome 8:2-5) et celle de la "nuit obscure" aux mystiques, particulièrement Jean de la Croix (1542-1591) et Thérèse de l'Enfant- Jésus et de la Sainte Face (1873-1897). Je pense qu'il ne sera pas vraiment difficile à l'homme haïtien de se retrouver à travers celles-ci. Elles symbolisent parfaitement  l'expérience de l'épreuve qu'il fait tous les jours, et qu'ont connue les Hébreux (après leur sortie d'Égypte et avant leur entrée dans la Terre Promise) et les grands mystiques. Écoutons à ce sujet la mystique française Thérèse de l'Enfant-Jésus nous décrire comment elle a cheminé personnellement dans la nuit:

«Cette épreuve, dit-elle, ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s'éteindre qu'à l'heure marquée par le Bon Dieu et... cette heure n'est pas encore arrivée. Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, mais hélas! je crois que c'est impossible. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. Je vais cependant essayer de l'expliquer par une comparaison. Je suppose que je suis née dans un pays environné d'un épais brouillard... Je sais que le pays où je suis n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer... mais jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, inondée, transfigurée par le brillant soleil».  (Manuscrits auto-biographiques).

 

            Cette expérience de la "petite Thérèse" ne manque pas de ressembler à celle de l'homme haïtien. En effet, celui-ci est un être cruellement éprouvé qui chemine ou poursuit sa marche existentielle dans la "nuit obscure" ou le "désert" de la souffrance. Il est un être familier de la souffrance. Je ne pense pas exagérer en disant que l'expérience de la souffrance a façonné, et continue de façonner, sa psychologie et sa spiritualité. Face à la souffrance, il y a, selon Elisabeth Kubler-Ross et Michel Golfier (Théo. Nouvelle Encyclopédie catholique. Paris: Droguet & Ardent/Fayard, 1989, p.889), cinq attitudes fondamentales possibles: 1- la négation (non pas moi; ce n'est pas possible;  refus pour se protéger de la réalité; je ne souffre pas), 2- la colère ou la rage ou l'hostilité (pourquoi moi?) reportée sur soi-même, sur Dieu ou sur les autres, 3-  la négociation ou le marchandage (n'est-il pas possible d'éviter l'inévitable? de soulager ma souffrance?), 4- la dépression (sentiment de perte, désintérêt pour tout), et 5- l'acceptation.  Face à la souffrance, l'homme haïtien semble, quant à lui, écarter la négation, la colère, la révolte, et la dépression ou le désespoir. Ce qui ne manque pas de surprendre quand on connaît la souffrance qui est la sienne. Est-ce sa foi ou sa confiance inébranlable dans "le Bon Dieu Bon" qui lui permet de ne pas se révolter ou sombrer dans la dépression et le désespoir? De toute façon, tout (par exemple: ses prières, sa religiosité, ses chants, ses danses) porte à croire qu'il préfère assumer comme attitudes vitales face à la souffrance: la négociation et l'acceptation. L'homme haïtien semble préférer assumer ou subir sa souffrance comme une fatalité à laquelle il ne peut échapper plutôt que de se révolter contre elle ou chercher résolument à y mettre fin.  Cela risque de l'enfermer dans une psychologie et une spiritualité victimisantes; en d'autres termes, dans le rôle et la situation psycho-spirituels de victime.

 

            Cette attitude explique peut-être sa dévotion particulière à la Croix et au Christ Crucifié ou au Christ souffrant (et/ou vice-versa) en qui il se projette aisément. Il érige des calvaires un peu partout. Ceux-ci font en quelque sorte partie du paysage haïtien. Il aime "le Chemin de la Croix." Il semble s'attacher davantage au Vendredi Saint qu'au Dimanche de Pâques. Il ne cherche pas à contourner ni à éliminer ou évacuer la croix de sa vie. Selon François Varillon s.j. (1982):

 «Toutes les spiritualités se rejoignent au pied de la Croix du Christ... Le sûr critère, on peut dire, je pense, le seul critère de l'authenticité spirituelle est la Croix. Tout ce qui conduit à la Croix est sérieusement chrétien. Tout ce qui élimine la Croix, ou la contourne, est de l'ordre du pseudo ou de l'ersatz. Encore faut-il bien comprendre le sens de la Croix». (Joie de croire, joie de vivre. Paris: Le Centurion, p.68).

La spiritualité de l'homme haïtien rejoindrait ainsi les autres spiritualités "au pied de la Croix du Christ." Mais pouvons-nous dire que l'homme haïtien comprend le sens véritable (sens libérateur ou rédempteur) de la Croix? Le chemin de la souffrance est plutôt long pour l'homme haïtien. Pourtant, il ne s'en plaint pas vraiment. Au contraire! Il aime dire avec philosophie: "chemen long pa touye moun." Certes, on ne perçoit pas chez lui un goût quelconque pour la souffrance, ni un besoin de souffrir. Ce qui serait tout simplement morbide, pathologique. La souffrance n'est pas une valeur à ses yeux (comme elle ne l'est pas non plus aux yeux du Christ notre Rédempteur: cf. Jacques Guillet s.j. (1995). Jésus dans la foi des premiers disciples. Paris: DDB, p.152) et il ne la recherche pas. Loin de là!  "Soufrans pa dous": tel est le cri qui jaillit spontanément des profondeurs de son être d'homme opprimé et blessé, ainsi que de ses chants et de ses danses. 

 

            En outre, l'homme haïtien aime et accueille volontiers les joies et les plaisirs de la vie. Il cherche à donner un caractère festif à tout, même à ses deuils. Ce qui ne manque pas de paraître paradoxal et problématique aux yeux de plus d'un. Le système festif mis en place par l'homme haïtien (rires, danses, chants, blagues, carnaval, raras, etc.) ne serait-il pas, en fin de compte, un "mur de protection" contre les pathos, contre la souffrance qui l'assaille quotidiennement? Le sourire ou le rire légendaire de l'homme haïtien ne serait-il pas, en dernière analyse, une tentative ou une manière, d'adoucir, d'alléger,  d'exorciser, de masquer ou d'apprivoiser sa souffrance qui est plutôt profonde et vive?  De fait,

 «L'Haïtien a toujours eu la souffrance comme lot dans l'existence. C'est pour cela qu'il aime tant chanter et danser, cela l'aide à exorciser le mal et lui donne la force de se tenir debout». (Francklin Armand, op. cit., pp.159-160).

 Le Vodou aurait pour l'homme haïtien, cruellement éprouvé, la même fonction anesthésiante ou analgésique que les chants et les danses. En effet, selon Karen McCarthy Brown (1991), une spécialiste de la religion haïtienne:

«Le Vodou est le système que les Haïtiens ont mis au point pour faire face aux souffrances de cette vie, un système dont l'objet est de minimiser la douleur, d'éviter les désastres, d'adoucir les pertes, et de fortifier les survivants autant que l'instinct de survie."(Mama Lola. A Vodou Priestess in Brooklyn. Berkeley, CA: University of California Press, p.10).

 

            Dans ce contexte psycho-spirituel, ce dont l'homme haïtien a davantage besoin, aujourd'hui, c'est sans doute moins de chanter et de danser sa souffrance pour l'adoucir ou l'apprivoiser que de la combattre énergiquement pour y mettre fin, sans cesser pour autant de chanter et de danser. Il pourra même puiser dans les chants et les danses (qui sont, chez lui, des prières dynamisantes) l'énergie ou "la force d'âme" nécessaire pour mener à bien ce combat plutôt difficile et long. Comme nous le rappelle l'exégète français Jacques Guillet s.j. (1995),

 «Laisser souffrir quand on peut guérir, c'est déjà tuer son frère, c'est violer la Loi de Dieu». (Jésus dans la foi des premiers disciples, op. cit., p.153).

 

 

III. Psychologie et Spiritualité

d'un être très pauvre,

 mais étonnemment courageux,

combatif, résistant, patient,

et capable d'humour ou de rire,

parce qu'il est ouvert à la présence de Dieu,

aime passionnément la vie,

et est habité par l'espérance.

 

            Quand je considère la psychologie et la spiritualité de l'homme haïtien, la dernière image qui me vient immédiatement à l'imagination est celle des "pauvres de Yahvé", les "anawim’ dont parle la Bible (surtout les Psaumes et les Prophètes). Je pense qu'il ne sera pas trop difficile à l'homme haïtien de se voir, de se reconnaître, et de se projeter dans les "anawim". En effet, comme les "anawim", l'homme haïtien est un être très pauvre, mais étonnemment courageux, combattif, résistant, endurant, persévérant, patient, et capable d'humour ou de rire, parce qu'il est ouvert à la présence de Dieu, aime passionnément la vie, et est habité par l'espérance. Il ne manque pas de trouver dans la psychologie et de la spiritualité des "anawim" les éléments essentiels de sa propre psychologie et spiritualité. Je me contente de citer ici quelques-uns de ces éléments:

 

1.         Le sens de Dieu: Je ne pense pas exagérer en disant que l'homme haïtien a un sens inné de Dieu. Il croit naturellement en Lui. Sa foi ou confiance en Dieu est d'une simplicité et d'une tenacité étonnantes. De par sa situation, l'homme haïtien est ouvert et s'ouvre spontanément à la présence de Dieu dans sa vie de tous les jours. Si, comme le souligne Yvon Philippini OMI, "l'orgueilleux connaît Dieu par coeur", l'homme haïtien, quant à lui, pauvre et humble, "connaît Dieu par le coeur."(cité par Godefroy Midy s.j.(2001). Chemin des pauvres: chemin de Dieu, in Bulletin de Liaison, Centre Pedro-Arrupe, Vol.VI, No.1, Avril 2001, p.3). Sa relation avec Dieu est très affective et envahit ou imprègne toute sa vie. Il a besoin de Lui. Il Lui parle avec une familiarité et une spontanéité déconcertantes. Dieu est, pour l'homme haïtien, le Dieu de la vie, la Vie de sa vie, le Dieu qui est "chemin du pauvre"(Godefroy Midy s.j., op. cit. p,5), le "BonDye bon" qui prend soin du malheureux: "Bèf k-pa gen ke, BonDye pouse mouch pou li."

 


2.       Le sens religieux: Le terme "religieux" est pris ici dans son sens étymologique: du verbe latin religare: relier à. L'homme haïtien est un être relié ou connecté: relié à Dieu, aux autres, à la création, au monde, et surtout à l'humanité opprimée, blessée et souffrante. Selon la psychologue haïtienne Claudine Michel(1995),

«Les humains occupent une place cosmique centrale dans la spiritualité haïtienne qui est aussi anthropocentrique qu'humaniste... La connection humaine est la règle de la vision haïtienne du monde: il y a suppression des histoires individuelles de vie en faveur d'une personnalité collective de laquelle dérive l'énergie globale du groupe. Les individus deviennent réels seulement à travers leurs interactions avec les autres." (Aspects éducatifs et moraux du Vodou haïtien. Port-au-Prince: Le Natal, p.36. Souligné dans le texte).

L'homme haïtien aime relier le visible et l'invisible, le matériel et le spirituel, le séculier et le sacré, etc. Il aime créer des liens. Ceux-ci lui donnent un sentiment de sécurité dans un environnement qui lui est plutôt hostile.

 

3.      Le sens de la vie: L'homme haïtien aime passionnément la vie. Il aime et accueille volontiers les joies et les plaisirs de la vie (comme nous l'avons déjà souligné plus haut). Il manifeste un "vouloir vivre" et un "goût de vivre" qui ne cessent de susciter l'admiration. Il croit en la vie. Il fait confiance à la vie. Chez lui, "l'instinct de vie" (biòs, psyché) prévaut toujours sur "l'instinct de mort"(thanatos). Entre la vie et la mort, il choisit toujours, sans hésiter, la vie (cf. Dt 30: 15-19). Décidément, l'homme haïtien veut vivre, même si on persiste à lui refuser la vie.

 

4.       Le sens de la dignité: Ce qui importe, pour l'homme haïtien, ce n'est pas tant le bonheur que la dignité. Il a le sens que l'homme mérite toujours le respect: "Lè ou rankontre yon zo nan lari, konnen li te gen vyann sou li." Aussi, quand deux Haïtiens se rencontrent, ils aiment se dire: "Onè! Respè!" Certains pensent que nous sommes en train de perdre ce sens-là.

 

5.       Le sens de l'espérance: L'homme haïtien est un être habité par l'espérance. Celle-ci est, en quelque sorte, son attitude psychologique et spirituelle fondamentale. Il s'agit, chez lui, d'une «attitude active, nourrie par le courage et la force d'âme, qui alimente la résistance dans la souffrance et la tension dans la lutte» (Giannino Panna).  Il espère «contre toute espérance». Il est capable d'«espérer là où il n'y a rien à espérer» (Jürgen Moltmann(1974). L'Homme. Essai d'anthropologie chrétienne. Paris: Le Cerf/Mame, p.135). L'espérance le maintient dans le sentier de la vie: Espwa fè viv", "depi tèt pa koupe, gen lespwa mete chapo yon jou", "Byen mal pa lanmò». Nous avons l'impression que, même quand l'homme haïtien chemine dans la nuit de la souffrance, le soleil de l'espérance est toujours levé dans son esprit et dans son coeur. Il ne quitte jamais le chemin de l'espérance. Il vit d'espérance.

 

6.       Le sens de l'humour: L'homme haïtien sait rire de tout: de lui-même, de ceux qui sont les auteurs de son malheur, sinon il n'aurait qu'à mourir. Il exorcise ses souffrances et ses peurs par l'humour, le rire. «Le rire est une nourriture importante pour lui» (Jean Vanier). Il exprime aussi sa liberté fondamentale. En effet,

«on ne peut rire que dans la liberté... On rit lorsqu'on échappe à ce qui oppresse. On rit quand est débarrassé de son fardeau, quand la résistance faiblit et que les barrières cèdent." (Jürgen Moltmann(1972). Le Seigneur de la danse. Essai sur la joie d'être libre. Paris: Cerf/Mame, p.11).

 

7.      Le sens de la fête, de la joie, de la gaieté: L'homme haïtien a le sens de la fête, de la joie, de la gaieté. Il est un être plutôt festif, joyeux, gai. Il y a en lui et chez lui un «capital inépuisable de joie, de gaieté» (Francklin Armand, op. cit. p,258). Il cherche à donner un caractère festif à tout, même à ses deuils (comme nous l'avons déjà souligné plus haut). Ce sens de la joie est, chez l'haïtien, «l'expression sur le plan émotionnel du Oui courageux à (son) être propre et véritable» (Paul Tillich, op. cit., p. 29). Il s'agit de «cette sorte de joie qui se dégage de l'homme lorsqu'il est un homme» (Ménandre, stoïcien).

 

8.      Le sens de la lutte, du combat: L'homme haïtien est d'une combativité exemplaire. Certains pensent qu'il est un être résigné; moi je pense qu'il est plutôt un lutteur, un être combatif qui refuse de se laisser crucifier définitivement par la violence de la misère: «La garde se meurt, mais ne se rend pas», aime-t-il dire dans un langage emprunté à l'expérience dramatique de la guerre.

 

9.      Le sens de la patience: L'homme haïtien a un "capital inépuisable" de patience. Il a une cacapité d'attendre qui déconcerte. Il ne veut rien hâter: "Twò prese pa fè jou louvri." Il est convaincu qu'avec la patience on peut parvenir à réaliser ou accomplir même ce qui peut paraître impossible: "Avèk pasyans ou va wè tete/lonbrit/trip foumi."

 

10.      Le sens d'endurance, de la persévérance: L'homme haïtien ne cherche pas à fuir la souffrance. Il la supporte, même quand elle est insupportable. Sa capacité d'absorption ou d'assomption de la souffrance est tout simplement incroyable, stupéfiante. Certains pensent que «des deux aspects de la force, endurer et attaquer», dont parle le philosophe français Emmanuel Mounier(L'affrontement chrétien. Paris: Seuil, 1945, p.112), l'homme haïtien ne semble développer guère que le premier, à savoir endurer.

«Demandez à un Haïtien comment il va, il vous répondra invariablement, avec une douceur et une aménité sans pareille: Pa pi mal, oui?"(Francklin Armand, op. cit., p.210. Soulignés dans le texte),

ou bien: nap kenbe, oui. Les Haïtiens se quittent en se disant: Kenbe fè m! Pa lage! Ankouraje!

 

11.     Le sens du courage: L"homme haïtien manifeste un étonnant sens du courage. Il s'agit du «courage d'être». Celui-ci est

 «l'acte éthique par lequel l'homme (haïtien) affirme son propre être en dépit de ces éléments de son existence qui sont en lutte avec son affirmation de soi existentielle." (Paul Tillich, op. cit., p.19).

Il s'agit aussi du "courage de vivre" qui "résiste au désespoir en intégrant l'angoisse" (Paul Tillich, op. cit., p.75) existentielle causée par la conscience de conflits entre le désir d'être accepté et aimé par les autres, la société et l'univers, et l'expérience d'être rejeté, méprisé. Il s'agit enfin de son oui courageux à son être propre et véritable et à la vie, et de la force d'âme ou d'esprit qui lui permet d'assumer la souffrance, si profonde et vive soit-elle. Au fond, l'homme haïtien est un être qui semble moins tenir qu’être tenu par une force intérieure étonnante, une force qui lui permet de tenir bon et ferme envers et malgré tout, et surtout de lutter ou combattre pour sa survie.

 

12.      Le sens de la réalité: L'homme haïtien manifeste un sens de la réalité ou un réalisme admirable. Celui-ci lui permet de voir et de prendre les choses, et surtout les malheurs qui le frappent, avec une philosophie plutôt optimiste:  "Pito dlo a tonbe, kalbas la rete", "Toujou gen retay lakay tayè", "Baton ou gen nan men w, se avèk li ou pare kou", "Pito nou lèd, nou la."

 

Conclusion:

            Cette vision psycho-spirituelle de l'homme haïtien se veut à la fois optimiste et réaliste.  Elle manifeste sa foi en l'homme haïtien et en son potentiel psychologique et spirituel extraordinaire.  Elle fait crédit à sa capacité de s'assumer en toute liberté et responsabilité. Elle pense que l'homme haïtien est né avec des possibilités étonnantes qui attendent seulement que la chaleur de l'acceptation et de l'amour de l'autre les éveille. Nous sommes conscients toutefois qu'il faut éviter d'idéaliser l'homme haïtien. Si sa psychologie et sa spiritualité présentent des aspects positifs, elles étalent aussi des limites qu'il faut envisager sérieusement. Au point de vue psycho-spirituel, l'homme haïtien est devenu une question pour lui-même. Il est devenu pour lui-même "une terre de difficulté"(selon l'expression de saint Augustin d'Hyppone). Au fond, l'homme haïtien n'est pas encore vraiment. Il doit être. Il doit devenir lui-même: ce qui est l'objectif fondamental d'une saine psychologie et d'une authentique spiritualité haitiennes. Mais, comme le dit le théologien néerlandais Pierre Van Breemen s.j., «c'est seulement dans la mesure que je suis aimé, que je peux devenir moi-même».

 

Joseph Gontrand DÉCOSTE, s.j.

Centre Pedro-Arrupe,

Port-au-Prince, Haïti