Der Auftrag 76 (1995), p. 10-11

À L'ENTRÉE DE LA PORTE

(2R 7)

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Dans la ville de Samarie sévit une famine extrême, en raison du siège des Araméens. L'inflation a fait grimper les prix de façon astronomique (2R 6, 25); on rapporte même des cas de cannibalisme (v. 28 ss). Encore plus désespérée est la situation des quatre lépreux (2R 7, 3). Selon une prescription (Lv 13, 46), ils se tiennent hors de la communauté, à l'entrée de la porte. Et même eux, les malades rejetés, sont guettés partout par la mort (v. 4). Lorsque la famine se sera étendue à toute la ville, qui se préoccupera de leur fournir de la nourriture devant la porte? Dans leur désespoir, les quatre lépreux perçoivent que leur unique chance de survie consiste à se jeter dans le camp des Araméens.

À leur étonnement, il n'y a personne dans le camp ennemi (v. 5). Ils peuvent s'en donner à coeur joie; ils emportent des pièces de valeur et les cachent (v. 8). Alors surgit la responsabilité de réviser tout de suite leur raisonnement: par l'intermédiaire des gardiens de la porte leur rapport parvient de nuit au roi, qui - loin de l'événement - croit que c'est un plan des Araméens (v. 9-12). Un serviteur réussit à le convaincre qu'ils n'ont rien à perdre à faire une reconnaissance (v. 13). Celle-ci confirme le rapport des lépreux et mène à ce que se réalise la normalisation annoncée par Élisée (v. 14-16; voir v.1: les prix usuels, peu élevés, qui supposent une offre abondante de nourriture).

À l'entrée de la porte se tiennent quatre lépreux, rejetés, condamnés à mourir de faim. Il existe des hommes qui, rejetés par les autres, sont chassés au-delà des frontières. À des époque difficiles où il faut se serrer la ceinture, plusieurs communautés se sentent obligées de s'occuper de ces gens.

À l'entrée de la porte, quatre lépreux sont pris entre deux feux: d'un côté, la faim et le rejet; de l'autre, les ennemis. Il est plus facile de supporter le mépris et la haine d'étrangers que l'insensibilité et le rejet des siens en qui on a confiance. L'abandon à l'adversaire a ses racines dans le traitement fait par la communauté.

À l'entrée de la porte il y a quatre lépreux à délivrer. Contrairement à leur compatriotes de la ville, ils connaissent leur responsabilité et agissent en conséquence. Leur annonce immédiate libère la communauté prisonnière derrière les murs dans l'angoisse et l'isolement et préparent la cessation de la famine.

Les quatre lépreux devant la porte sont un symbole pour tous ceux qui apportent de l'extérieur une nouvelle à une communauté prisonnière d'elle-même, fermée sur elle-même: ils rapportent l'information de la réalité qui ne peut être saisie à l'intérieur des murs de l'angoisse et de l'imagination. Ils racontent ce qui se passe hors de leur propre communauté - apparemment sur la défense et exposée à la mort - et peut apporter un changement. Ils apportent la bonne nouvelle d'une vie nouvelle et d'un espoir nouveau à des hommes qui, en raison de leur obsession de l'ennemi, ne tournent jamais le regard vers le bout de l'horizon de leur sécurité urbaine, sinon ils ne pourraient jamais croire.

Notre récit se déroule au milieu des démêlés entre l'État araméen et le Royaume israélien du Nord à la fin du 9e siècle avant JC, mais ne fut consigné que plusieurs siècles plus tard. Il met ses dires en relief en exploitant le cadre. L'annonce d'Élisée (v. 1) se bute à l'incroyance de l'officier royal du v. 2, qui se retranche derrière des expressions religieuses (Jahweh, les fenêtres du ciel; de même, dans Gen 7, 11; 8,2...).

Tout comme cet officier tient pour exacte sa propre (et fausse) estimation politique et militaire, de même, d'autres hommes sont prisonniers d'illusions: les lépreux désirent ´se rendreª (v. 4), mais ils ne le peuvent, en raison de la fuite des Araméens. Les ennemis prennent leurs jambes à leur cou, parce qu'ils interprètent faussement le bruit que Dieu leur fait entendre comme l'approche des rois héthéens et égyptiens (v. 6ss, où curieusement l'on exagère en utilisant deux fois le pluriel "les rois"). Le roi de Samarie prétend percer, de nuit et sans autres informations, ce que projettent les Araméens (v. 12).

Dans un monde semblable de savoir fictif, d'angoisses, de tromperies, d'obsession de l'ennemi, d'illusions, la Parole de Dieu demeure l'unique point d'appui. De son annonce (v. 1ss), on passe à son accomplissement (v. 17-20). La Parole de Dieu se réalise par les hommes qui se tiennent à l'entrée de la porte et par les serviteurs (les gardiens de la porte qui répandent la nouvelle, v. 10ss; les serviteurs dans v. 13), qui, en contact avec la vie, sont dans la réalité. Même s'ils n'en sont pas conscients, ils contribuent à l'accomplissement de la Parole de Dieu. Ici, dans 2R 7, les lépreux inconnus aident de cette manière la communauté à survivre. « Les gens du dehors » et « les gens d'en bas », les malades, les serviteurs et les solitaires ressortissent à cette catégorie.

Georg Fischer, S. J.

Professeur d'AT