«Le désir» chez Ignace de Loyola1

 

par André Charbonneau s.j.

Haïti

 

            En Haïti, bien des jeunes viennent frapper à la porte des communautés. Dans la joie, on les accueille, conscients que la voix du Seigneur se fait entendre, mais ne connaissant pas exactement ceux et celles en qui cette voix se fait véritablement entendre. En parlant parfois longuement avec ces jeunes, on ne saisit pas toujours trop bien dans quelle mesure le candidat ou la candidate a fait une expérience de foi et d’amour de Dieu. Il faut bien admettre que ce n’est pas simple d’exprimer sa vie de foi et ce n’est guère plus simple de découvrir, pour celui qui écoute, quelle est la qualité de la foi de l’interlocuteur. On peut tellement se tromper! Mais encore faudrait-il se demander si c’est là le bon point de départ pour discerner une vocation. C’est sur ce problème que nous aimerions réfléchir.

 

            Pour amorcer notre réflexion, nous proposons une comparaison risquée. Quand un jeune homme et une jeune fille veulent se marier, on leur demande: «Vous aimez-vous beaucoup?» Ordinairement, la réponse ne se fait pas attendre: «Si on se marie, c’est parce qu’on s’aime; sans cela on ne se marierait pas!» Mais il peut arriver, même là, que la réponse soit moins claire: les pressions familiales, les intérêts, la peur de ne pas trouver un autre compagnon ou compagne peuvent jouer un très grand rôle et voilà qu’on s’aventure dans la vie conjugale. Ceux qui ont connu ce genre de personnes se disent: «C’est un peu triste, ce mariage! Espérons qu’ils seront heureux!» Pour les gens, il est clair qu’il faut s’aimer beaucoup pour se marier.

 

            La vie religieuse est aussi un contrat à vie: c’est une Alliance avec le Seigneur! Un contrat très sérieux qui a pour base la foi. Peut-on s’y aventurer sans avoir un grand amour et une foi profonde? Si la comparaison entre le mariage et la vie religieuse était complètement valable, la conclusion à tirer serait très simple: de même qu’on ne se marie pas sans s’aimer beaucoup, ainsi on n’entre pas dans la vie religieuse sans aimer beaucoup le Seigneur. Hélas, la simplicité du raisonnement ne rend pas justice à la complexité que cache l’appel du Seigneur! Le Seigneur peut très bien donner le goût à un jeune homme ou à une jeune fille de faire une démarche en vue d’entrer dans la vie religieuse, et en même temps, ces personnes, tout en ayant la foi, peuvent être encore peu avancées dans leur vie spirituelle. Comment discerner? Existe-t-il un critère qui pourrait nous guider et qui serait premier?

 

            Nous croyons que saint Ignace a eu sur ce sujet une intuition remarquable qui pourrait nous aider beaucoup dans nos discernements. Dans cet article, nous nous inspirerons de la pensée d’Ignace concernant le premier critère pour l’acceptation des candidats dans la Compagnie de Jésus. Pour Ignace, que faut-il d’abord pour qu’un candidat puisse être accepté dans la Compagnie? Dans un second temps, nous aimerions prolonger la pensée d’Ignace en montrant que ce qui est exigé pour entrer dans la vie religieuse, c’est aussi ce qui permet d’y persévérer.

 

            Dans cet article nous espérons apporter un éclairage utile aux religieux et religieuses qui sont à la recherche de critères valables pour l’acceptation des novices dans leur communauté. Nous savons que ces critères sont très nombreux et qu’aucun ne doit être négligé. Mais nous nous intéressons ici au critère qui serait le premier: celui dont on devrait toujours tenir compte avant de poursuivre le discernement.

 

 

Manière de procéder d’Ignace

 

            Avant l’entrée d’un candidat dans la Compagnie, Ignace prévoit une rencontre qu’il appelle Examen. Ainsi commence le Chapitre IVe de l’Examen:

 

«Quelques points qui, parmi les observances de la Compagnie, sont plus importants à connaître pour ceux qui y entrent. Voici le premier: On exposera aux candidats comment l’intention de ceux qui se réunirent les premiers dans cette Compagnie fut d’y recevoir des sujets déjà détachés du monde et décidés à servir Dieu entièrement... » (1)

 

            Pour les premiers pères, les candidats qui se présentent doivent déjà avoir fait une rupture avec le monde et leur amour du Seigneur doit être tel qu’ils sont décidés à servir Dieu entièrement. Voilà ce qu’on considère comme premier. Une telle manière de s’exprimer ressemble fort à ce que nous disions antérieurement: au point de départ, il faut un grand amour de Dieu pour entrer dans la vie religieuse, un peu comme dans le mariage.

 

            D’accord avec les exigences de ces premiers pères, Ignace expose au candidat quel est le chemin qui conduit à «servir Dieu entièrement»:

 

« De même que les mondains, qui suivent le monde, aiment et cherchent avec grand soin, la réputation et le crédit d’un grand nom parmi les hommes, comme le leur enseigne le monde, de même ceux qui marchent dans l’esprit et suivent vraiment le Christ notre Seigneur aiment et désirent intensément tout le contraire, c’est-à-dire de se revêtir du vêtement et de la livrée de leur Seigneur pour l’amour et le respect qui lui sont dus. A tel point que, là où il n’y a pas d’offense à sa divine majesté ni de péché imputable au prochain, ils désirent subir des injustices, des faux témoignages, des affronts et être tenus et estimés pour fous (sans en donner aucune occasion) à cause de leur désir de ressembler en quelque façon à notre Créateur et Seigneur Jésus-Christ et de l’imiter.. » (44)

 

            Le texte d’Ignace manifeste clairement que l’amour du Christ n’est pas une question secondaire pour l’acceptation d’un candidat dans la Compagnie. Cette question est première, elle est majeure. Il faut que le candidat en soit informé dès le point de départ et qu’il soit même bousculé par une exigence qui le dépasse. Ceux qui veulent entrer dans la Compagnie devraient désirer ressembler à leur Seigneur et l’imiter. De même que le Seigneur est passé par la Passion pour entrer dans la gloire, ainsi le candidat qui veut entrer dans la Compagnie. Déjà la configuration avec le Christ devrait être désirée par le candidat quand il se présente pour entrer dans la Compagnie. Quand les premiers pères parlaient de servir Dieu entièrement, cela signifiait pour Ignace, désirer servir à la manière du Christ en subissant « des injustices, des faux témoignages, des affronts». Il faut l’avouer, un tel langage est fort déroutant. Qui pourrait oser penser entrer dans la Compagnie de Jésus?

 

            Ignace ne niera jamais ce qu’il vient d’affirmer, mais sa foi lui permettra d’harmoniser la vision qu’il a d’un candidat idéal avec la manière de procéder de Dieu qui appelle même ceux qui n’ont peut-être jamais pensé à une configuration avec la personne du Christ avant d’entrer dans la Compagnie. C’est pourquoi, ce qui semblait premier, le désir de la configuration avec le Christ, cesse d’être premier et devient le but à atteindre. En effet, Ignace continue ainsi l’Examen:

 

«Au cas où, en raison de notre faiblesse et de notre misère humaine, il (le candidat) n’éprouverait pas ces désirs aussi enflammés en notre Seigneur, on lui demandera s’il a quelque désir de les éprouver et s’il répond affirmativement qu’il a bien le désir de ces désirs si saints, on lui demandera, afin que ce désir se réalise mieux, s’il est décidé et prêt à recevoir éventuellement et à souffrir patiemment, avec la grâce de Dieu, toutes les injustices, les moqueries et les affronts que comporte cette livrée du Christ notre Seigneur, ou tous les autres traitements de ce genre, soit de la part de quelqu’un dans la maison ou dans la Compagnie (où il veut obéir, s’humilier et gagner la vie éternelle) soit de la part de quelqu’un du dehors...»  (45)

 

            Ignace veut que le candidat qu’on recevra soit parfaitement informé du but que poursuit la Compagnie et qu’il connaisse les moyens qu’on prendra pour qu’il puisse «avec la grâce de Dieu», atteindre le but. Ce qu’Ignace ne trouve pas au point de départ (le désir de la configuration au Christ afin de servir Dieu entièrement), il compte bien le retrouver au terme d’un long processus où l’on aidera le candidat à progresser dans son désir naissant de servir Dieu. Pour Ignace, «le désir du désir» est le signe de l’appel du Seigneur. Mais, il faut aider le candidat, sinon le désir pourrait être sans lendemain. Il y aura donc entre la Compagnie et le candidat une espèce de contrat: le candidat consent à entrer dans une expérience où l’on prendra les moyens (qu’il convient d’adapter à la mentalité et à la sensibilité d’une époque) pour l’aider à progresser dans son désir d’aimer et servir le Seigneur.

 

            L’intuition d’Ignace est fort intéressante, mais on aimerait en savoir davantage sur la personnalité de celui qui dit avoir «le désir du désir» de la configuration avec le Christ. Suffit-il  que le candidat, pendant l’entrevue, ait senti en lui un tel désir ou s’agit-il de quelque chose de plus profond?

 

            Le contexte des Exercices spirituels nous semble très éclairant à ce sujet. Dans la contemplation du Règne, Ignace invite le retraitant à s’offrir au Seigneur. Dans son offrande l’exercitant exprime son désir de configuration avec le Christ:

 

                                                                                                «... je veux et je désire, et c’est ma décision délibérée pourvu que ce soit votre plus grand service et votre plus grande louange, vous imiter en endurant tous les outrages, tout blâme et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle, si votre très sainte Majesté veut me choisir et me recevoir en cette vie et en cet état. » (Ex. Sp. no 98)

 

            Mais pour que cette offrande ne soit pas que des mots vides, sans aucune vérité intérieure, Ignace a proposé une parabole où le retraitant est invité, avant de faire son offrande, à regarder les forces vives qui l’animent. Nous formulerions ainsi la parabole:

Un roi, estimé de tous et d’un grand prestige, a un projet, une conquête prodigieuse: il veut conquérir tout le monde des infidèles. Il appelle à le suivre ses hommes de confiance. Les conditions sont fort alléchantes: le roi sera toujours là avec les siens et il partagera la même peine avec eux, avant de partager avec eux la victoire. (Ex. Sp. no 93)

 

            Quel homme d’honneur pourrait refuser un tel projet?

 

            Avant que le retraitant ne fasse son offrande au Christ, Ignace veut qu’il regarde la qualité du dynamisme intérieur qui l’anime. Est-il un vivant, un homme capable de s’engager? A-t-il une personnalité riche, capable d’entrer dans un défi à long terme? Serait-il capable de dire oui à un grand projet humain? Ignace voit dans le dynamisme naturel d’une personnalité le point de départ humain où viendra se greffer, avec la grâce de Dieu, le désir de servir totalement le Seigneur. Avoir le goût de porter de grands projets humains et de les désirer, voilà en germe ce dont la grâce se servira pour conduire le retraitant à faire une offrande de qualité.

 

 

            Cette parabole des Exercices nous éclaire, croyons-nous, sur ce qui est prérequis pour qu’on puisse dire que quelqu’un a «le désir du désir» de la configuration avec le Christ. Il ne s’agit pas d’un enthousiasme superficiel, sans aucun appui humain profond. Seul celui qui a de la grandeur d’âme, celui qui est capable de sortir de lui-même, celui qui est capable de risquer, aura le goût ou le désir de s’engager dans un grand projet. Pour Ignace, l’appel du Christ a des chances de réussite seulement chez ceux qui ont d’abord le désir humain de porter de grands projets. La qualité naturelle de la personnalité, son dynamisme, a beaucoup d’importance pour entrer dans le projet du Christ, évidemment non sans la grâce du Christ.

 

            Peut-on décrire le candidat haïtien qui se présente pour entrer dans la vie religieuse et qui aurait un authentique « désir du désir »?  Il nous semble qu’une telle description soit possible.  Un tel désir devrait s’enraciner dans l’histoire du candidat. Il y a plus que le désir qui naît subitement, à l’occasion de la rencontre. On peut détecter, chez le candidat, la qualité de son désir lorsque, en causant avec lui, on s’aperçoit qu’il y a du dynamisme en lui. C’est un homme de cœur. Il est capable de don de lui-même. Ce n’est pas un homme centré sur lui-même: moi, mes livres, mes études, mes amis, mes détentes. Il est capable d’une grande magnanimité et il l’a déjà manifesté. Il a des forces qui bougent en lui. Il a le goût de projets difficiles où il apprend à se dépasser lui-même avec joie. Pendant ses études secondaires, il a pris plaisir à investir de son temps pour les autres: sans négliger ses études qui le passionnaient, il a travaillé auprès des jeunes dans le scoutisme, il a fait des camps où il était animateur, il a travaillé auprès des pauvres et des handicapés, il a travaillé en vue de l’alphabétisation, il a visité les prisonniers, il a participé à des mouvements d’Église. Dans son travail, il s’est véritablement donné et il en a éprouvé une grande joie. Quand un tel candidat dit qu’il veut consacrer sa vie au Seigneur, il a un passé qui appuie la vérité de ce qu’il affirme; on peut dire qu’il a « le désir du désir ».

 

La période du noviciat

 

            Nous décrirons de notre mieux le dynamisme intérieur qui devrait conduire le candidat à développer son « désir » naissant de configuration à la personne du Christ afin de servir Dieu entièrement. Dans ce processus d’évolution, l’accompagnateur a, à la fois, un grand rôle et doit, en même temps, s’effacer. Bien qu’accompagné très sérieusement, c’est le candidat lui-même, avec la grâce de Dieu, qui est l’artisan de son développement. On ne devrait pas avoir à pousser sur lui. On le suit de près, mais le dynamisme est en lui et dépend de lui, avec l’aide de l’Esprit-Saint. Cela suppose, au point de départ, qu’on soit en présence d’un candidat plein de maturité, très sérieux et très désireux d’entrer dans une expérience spirituelle authentique.

 

             Celui qui reçoit ce novice plein de dynamismes et de richesses humaines a un grand défi à relever. Avec quel respect et doigté ne faudra-t-il pas procéder pour que cette personne si prometteuse humainement puisse trouver dans la vie religieuse le lieu où ses forces vives pourront se déployer et où elle aura le sentiment d’avoir trouvé un chemin infiniment plus comblant que tout ce qu’elle avait désiré antérieurement?

 

            Il importe que le novice soit bien informé de ce que sa communauté poursuit et de ce que lui-même doit poursuivre: désirer servir Dieu entièrement et, pour cela, prendre le style de vie que le Christ a bien voulu prendre. C’est ce que saint Ignace appelle ce qui est premier. C’est le but que le novice poursuit, c’est ce qu’il désire.

 

            Pour le novice, le temps du Noviciat sera une période intense de rencontre avec le Christ. Le Christ, centre de sa vie. Une telle focalisation ne se fait pas sans ruptures. Sa famille n’est plus le centre et cette restructuration ne se fait pas sans douleurs: il est tellement attaché à sa famille. Un tel arrachement du cœur doit être bien fait. On ne touche pas aux liens naturels les plus profonds à coups de volonté. Il faudra que l’accompagnateur soit très compréhensif et en même temps très exigeant pour que l’essentiel puisse se produire: un grand attachement à la personne du Christ en vue d’un service dynamique dans l’Église. Le novice comprend que seul un grand amour de la personne du Christ peut opérer une telle rupture sans causer en lui de grandes blessures et il saisit qu’il doit développer beaucoup de goût pour la prière, la contemplation et l’intimité avec Dieu.

 

            Le novice découvre dans l’Eucharistie le lieu par excellence de la rencontre avec le Seigneur. La célébration quotidienne développe en lui sa vision de foi: il comprend que c’est à travers des signes qu’il peut rencontrer Dieu. Le Seigneur est visible, mais à travers des signes. L’Eucharistie est en quelque sorte la clé de tous les autres signes. En effet, pour que tous les autres signes le conduisent au Seigneur, il faut auparavant qu’il ait découvert la présence du Seigneur dans le signe de la fraction du pain, un peu comme les disciples d’Emmaüs. Pour le novice, cette rencontre n’est pas facile. Il prie pour que son « désir » du service de Dieu puisse se développer à travers des signes, spécialement à travers l’Eucharistie.

 

            Le novice saisit que la Parole de Dieu devient aussi un lieu de rencontre, mais toujours dans la foi. Son « désir » humain de servir se transforme en un désir de connaître la pensée de Dieu, de la trouver savoureuse. Il expérimente que le langage de Dieu parle au cœur. Il a de la difficulté à entrer dans une école qui ne soit pas exclusivement école de l’intelligence. Se mettre à l’école du Père à travers l’enseignement de Jésus éclaire sans doute l’intelligence, mais réchauffe surtout le cœur. C’est dans l’Écriture que le Seigneur lui parle; elle est signe de sa présence: c’est là qu’il apprend à l’écouter et à le suivre. Le novice devient curieux, il veut connaître la pensée de Dieu afin de se laisser transformer par elle. Il perçoit que sa vie est en train de s’unifier autour de Dieu et que sa vision du monde change. Loin de perdre son dynamisme, le novice fait l’expérience qu’il grandit et il ressent une grande paix et une grande joie intérieure. On pourrait dire qu’il a davantage l’impression de se retrouver lui-même que de changer. Il fait l’expérience de la liberté. Il perçoit que sa vie nouvelle exige de lui une grande intériorité: il a besoin de longs temps de prière et de réflexion. Il sent le besoin d’assimiler dans son cœur toute cette parole si riche de sens pour lui. Son « désir de servir Dieu entièrement » se développe.

 

            La présentation des vœux est un moment tout à fait privilégié. Le novice y découvre le style de vie que le Christ a choisi et qui deviendra le sien. Il découvre d’une manière saisissante qu’il aura une existence dont le style sera bien différent de celui du monde. Cela le fait réfléchir. C’est une rupture difficile. Il se pose bien des questions. Il trouve très exigeant le style auquel le Christ l’invite. C’est dans la prière qu’il demande au Seigneur d’être fidèle au « désir » de son cœur. Il ressent dans sa chair la difficulté de la configuration avec le Christ. Il saisit bien, pendant qu’on lui explique le sens des vœux, que ce n’est pas seulement de l’information qu’on est en train de lui donner; c’est sa propre manière de vivre qu’on décrit. Il voit qu’il ne pourra parcourir seul ce chemin si difficile.

 

            Dans ses retraites et récollections, le novice passe des jours  d’intimité intense avec le Christ. Il apprend à le mieux connaître afin de le mieux aimer et servir. Il a le goût de s’attarder d’une manière toute spéciale à la Passion-Résurrection du Christ; il contemple longuement le Seigneur dans son mystère pascal. C’est là qu’il est confirmé dans son désir de suivre le Christ, en prenant le style de Jésus. Il grandit dans la foi et l’amour. Il voit que la route sera difficile, mais qu’elle a du sens et que son désir d’être configuré  avec le Christ se développe et grandit. Sa joie intérieure lui manifeste qu’il ne s’est pas trompé dans son choix.

 

            L’étude des Règles de la communauté révèle au novice la manière de procéder de sa communauté. A travers les textes fondateurs, le novice voit la richesse de la tradition dans laquelle il entre. Il assimile lentement le style de sa communauté. Il n’est plus étranger à son langage qui correspond à son désir de servir Dieu entièrement. Il voit qu’il doit intérioriser cette pensée qui est nouvelle pour lui.

 

            Et la vie communautaire? Le novice l’aime bien. Il se fait de bons amis, des personnes qui font le même cheminement que lui et qui le stimulent. Mais il découvre rapidement que la variété et la richesse des personnalités ne sont pas toujours faciles à harmoniser. Il voit que sa vie communautaire c’est le pôle visible de l’amour de Dieu. C’est aussi un lieu où il expérimente sa fragilité. Il se trompe souvent et les autres aussi. La communauté devient pour lui le lieu où il vit intérieurement la nécessité du pardon qui lui permet de grandir.

 

            Un jour, le novice apprend qu’il part en expériment pour plusieurs semaines. Sans doute, il est heureux au noviciat, mais il ressent une grande joie de pouvoir en sortir! Le novice sait que l’expériment est un lieu de croissance et qu’il doit bien poursuivre le but recherché dans l’expériment: il doit avoir une grande pureté d’intention. S’il est avec des malades, il veut vivre une grande proximité avec eux et partager dans son cœur une chaleureuse amitié. S’il vit avec des handicapés intellectuels, le novice devient tout affection pour eux, sachant bien que c’est le seul langage qu’ils comprennent parfaitement. Dans son service, il agit à la manière du Christ et en ressent une grande joie. Dans son travail, le novice ne se traîne pas les pieds, il donne son plein rendement et à la fin de la journée il est heureux de se reposer. Le novice sait que, dans son expériment, son cœur doit être spécialement en exercice, un cœur ouvert à une grande miséricorde et compassion. C’est toujours la configuration avec le Christ qu’il recherche et le désir de servir Dieu entièrement.

 

            Il est facile de saisir que la vie religieuse est une entreprise difficile. On ne peut s’y aventurer sans un guide et sans avoir avec lui une grande transparence. Construire, avec la grâce de Dieu, un grand amour, suppose qu’on puisse se raconter pour vérifier le sérieux de sa démarche. Celui qui cherche seul son chemin vers Dieu, rapidement fera l’expérience d’être dans l’illusion et que ce style de vie ne mène à rien. Mais dans une rencontre régulière avec son accompagnateur, le novice fait l’expérience de la grandeur de l’appel qu’il a entendu et qu’il désire poursuivre. Cet accompagnement pourra durer plusieurs années et, peut-être, le novice découvrira-t-il qu’il doit durer toute la vie. La gestion d’un grand amour n’est pas facile et on a besoin d’un autre pour rester dans la vérité et dans la fidélité au sein de continuelles transformations.

 

 

L’après Noviciat

 

            Il est difficile de dire combien de novices sortent du noviciat  détachés du monde et décidés à servir Dieu entièrement. Toutefois, il nous semble que ceux qui, pendant leur noviciat, ont été fidèles à faire grandir le « désir » de leur cœur, avec la grâce de Dieu,  sont sur le bon chemin. Quoiqu’il en soit, tous passeront par une période difficile d’adaptation après la sortie du noviciat. Les changements de lieu, de compagnons, d’occupation produiront en eux un certain vide, une certaine désorientation et parfois un grand malaise. On ne sait plus trop comment se comporter.

 

            Long, le chemin vers Dieu. Comme le Christ sur le chemin d’Emmaüs, il faut tout reprendre à la lumière de ce qui est vécu. Les études, que le jeune religieux avait abandonnées avec douleur, sont devenues enfin au cœur de sa vie et elles le mobilisent maintenant tout entier. En même temps, celui-ci fait l’expérience que son goût pour l’Eucharistie et la prière, qui lui avait donné tant de consolations, est moins intense. Dans l’enthousiasme des études, il perçoit que son temps est précieux, qu’il ne doit pas le gaspiller et il perçoit aussi que ses études entrent souvent en conflit avec sa vie d’intimité avec Dieu. Il a de la difficulté à se situer et à saisir que ses études ne sont pas un absolu et qu’elles sont faites en vue de la qualité de son service de Dieu. S’il est fidèle, le jeune religieux finira par découvrir qu’il doit toujours avoir présent à l’esprit le sens de ce qu’il fait et qu’il doit développer une grande pureté d’intention.

 

            Le jeune religieux doit aussi revoir si, dans son nouveau milieu, le désir qu’il avait en entrant dans la vie religieuse est toujours resté vivant. Dans ses rencontres avec son accompagnateur, il n’oubliera pas d’aborder ce qui pour Ignace est premier: la configuration avec le Christ, le désir de servir Dieu entièrement, non pas théoriquement, mais à la lumière de son nouveau milieu de vie. Seul le jeune religieux fidèle pourra progresser dans son «désir» qui l’a conduit vers la vie religieuse.

 

 

Après de longues années de vie religieuse

 

            Le monde dans lequel vit le religieux n’est pas facile et cela vaut aussi bien pour les gens mariés. On a l’impression que le monde réussit à défaire les plus grandes amours. C’est comme s’il y avait quelque chose en lui qui rend fragile tout projet amoureux à long terme. Et cela est facile à comprendre: le Seigneur et le monde s’adressent au désir des hommes et des femmes de ce temps, mais avec des messages totalement opposés. Il y a une sorte de concurrence. Le Seigneur donne le goût de le suivre dans un chemin difficile et dans la fidélité, avec un cœur qui aime se donner dans un long projet. Le monde donne le goût de le suivre dans un chemin agréable où la fidélité semble plutôt ennuyeuse pour le cœur inconstant qui dans les difficultés aime bien le changement. Dans un tel contexte, un projet du cœur de longue durée est fortement ébranlé. La pensée du monde est très brillante, elle est bien exprimée, elle projette sur la vie une vive lumière qui attire. Le religieux peut finir par se fatiguer d’avoir toujours à se resituer, d’avoir à retenir ce qui est bon et d’avoir à rejeter ce qui ne convient pas à son « désir » qui lui a permis d’entendre l’appel. Il lui faut développer un grand esprit critique. Il ne peut rester passif. Intérieurement, il doit prendre position. Il doit savoir discerner. Il doit savoir ce qu’il mange et ce qu’il boit. Il n’y a que cette attention constante qui puisse lui permettre de garder vivant le « désir » profond qui a permis de suivre le Seigneur. La vigilance est nécessaire. C’est dans cette lutte constante et joyeuse que «le désir » d’aimer le Seigneur grandit et se développe pour se transformer en un grand amour. La parabole du bon grain et de l’ivraie a toujours son actualité. C’est dans ce monde ambiguë qu’il faut trouver Dieu. On ne peut enlever l’ivraie, mais on doit la connaître et tout faire pour qu’elle n’empêche pas de grandir dans notre désir qui nous a permis, dans la joie, de dire oui au Seigneur.

 

            Dans un tel contexte, on comprend que l’accompagnement soit nécessaire. On a besoin d’un compagnon à qui on fait confiance, avec qui on échange et partage les questions qu’on ne peut s’empêcher de se poser. On parle de ses blessures et de ses erreurs, mais aussi de ses joies. C’est ainsi que se construit lentement un grand amour. C’est un amour qui n’a rien de chevaleresque, il est humble, il connaît toute sa fragilité, et il continue toujours de s’enraciner dans un tout petit  « désir » qui est resté vivant, qui a grandi et qui cherche à servir Dieu entièrement à la manière du Christ, mort et ressuscité.

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André Charbonneau s.j.

Centre Pedro-Arrupe

Port-au-Prince, Haïti



                1   Bulletin de Liaison du

Centre Pedro-Arrupe, Port-au-Prince, Haïti.

Vol. VIII, no 1 (avril 2003).