De la croix à la gloire

 

« Le paradoxe chrétien »

 

L’apparition de Jésus dans l’histoire déclenche, sans conteste, un événement nouveau. C’est ce que déclare le Message du Prophète des derniers temps, qui prétend: « Heureux, ceux qui ont vu cette Heure de plénitude et d’accomplissement ». Il y a à la fois de l’Inouï et de l’Imminent, et plus encore, du décisif dans ce que Jésus apporte. « Le Royaume de Dieu est proche, convertis­sez-vous, et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 15). Ce temps que l’homme de Galilée annonce n’est pas tout à fait celui de Jean-Baptiste: « Le Dieu-qui-vient n’est pas juge, et vengeur mais il est Révélation d’amour et tendresse ». Il nous importe de saisir le mystère caché, qui germe dans les entrailles du monde par la présence de cet homme de l’histoire, qui est à la fois un Fils d’homme et l’expression eschatologique de l’amour de Dieu.

 

 

Le Messie qui a reçu l’onction Messianique de l’Esprit-Saint lors du Baptême au désert n’est ni un guerrier, ni un expert de la torah, ni un conquérant, ni un in­venteur de théocratie, mais il est le prophète ultime, qui est envoyé pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, délivrer les captifs, libérer les prisonniers, annon­cer l’année de grâce. Ce n’est finalement que le Fils de l’homme, sans gîte, sans demeure. Cet homme est la concrétisation d’un événement sans précédent, L’irruption libératrice et salvatrice de Dieu, dans l’histoire: « Allez dire ce que vous avez vu et entendu, les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux humbles » (cf.Mt 11, 4-5).

 

 

La vie de cet homme, qui, certes, nous fascine, nous déroute à la fois. Devant le prophète puissant en paroles et en actes, nous sommes pourtant totalement dé­paysés. Il est à peine possible de lui appliquer des schémas, il les fait tous sau­ter. Voudrait-on le voir comme un nouveau Moïse, il s’avère plus que ce meneur et ce législateur du peuple choisi: ´Il a été dit, mais moi je dis (cf. Mt 5, 21-22). Jésus semble constituer la loi et les prophètes, il en est leur plénitude et leur ré­alisation. Voudrait-on faire de lui un Maître de Sagesse, cette tentative est en­core un échec; il n’invite pas à le suivre, comme un maître spirituel ordinaire; il ordonne plutôt de partager son destin, donne mission d’annoncer le Royaume, de chasser les démons, de livrer à sa cause sa vie, son destin, sa personne. Il n’apprend pas une tradition à transmettre, mais il nous communique le pouvoir et le charisme de participer à l’Evénement de la libération du nouveau peuple de Dieu. Il est vrai que les titres qui caractérisent Jésus sont « Messie », « Fils d’homme » et « Fils de Dieu ». Mais il est à remarquer que Jésus rectifie tou­jours, et ajoute à ses différents noms la connotation du « Serviteur de Yahvé », du « juste souffrant ». Jésus est un Messie souffrant, un Fils d’homme, qui est un juste persécuté, et le Fils Unique de Dieu, son Fils Bien-Aimé, qui est en même temps l’élu et le serviteur de Dieu.

 

 

Ce que Jésus annonce et actualise, c’est le Banquet Messianique, auquel sont invités et participent les Publicains, les pécheurs, et les exclus de la religion et de la société. Jésus mange et prend contact avec ceux qui sont au ban de la reli­gion et de la société, les « déclassés ». Le Prophète n’est ni ascète, ni moine, ni dévot; il est un homme libre et ouvert qui partage le destin des hommes et mange avec eux. Le titre de Fils de l’homme connote à la fois la réalité du destin humain et du jugement dernier. Il est indéniable que l’événement de la présence de Jésus dans l’histoire humaine représente l’initiative ultime de Dieu qui se tire au clair. Il est la dernière parole de Dieu, l’ultime interpellation, qui met l’homme en possibilité d’interpréter son histoire ultime. L’Évangile de Jésus paraît à la fois être pour les exclus, les excommuniés, les méprisés, les pauvres. Sur ces lais­ser-pour-compte il fait le pari suprême d’être la nouvelle création de Dieu, la nouvelle humanité.

 

 

Heureux celui pour qui je ne serai pas un objet de scandale! C’est ce que pro­phétiquement Jésus annonce. Ce défi, en toute réalité, constitue une mise en garde et une mise en demeure. Voici, précisément, un Prophète itinérant entouré de vagabonds et de gueux, qui se prétend le tournant de l’histoire. Il n’est ni prince, ni détenteur de pouvoir mais un pauvre homme dont toute la vie est d’être livré à Dieu et à la cause des hommes. Il est essentiellement l’être-pour-les-hommes, et plus encore un pauvre gueux qui prétend que le choisir c’est choisir le Dieu qui vient pour libérer et rendre à l’homme le bonheur, la justice, et la vé­rité.

 

 

L’inouï, le nouveau commencement fait irruption dans l’histoire par Jésus, le pro­phète, puissant en paroles et en actes. Ce n’est ni la religion officielle, ni les scri­bes, ni les pharisiens, ni la caste sacerdotale, qui apporte le Royaume de Dieu, les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Face à cette société religieuse ancienne, face à ce système sacré, Jésus et son entourage de pauvres, d’exclus font figure de minables et de parias. Jésus est dénoncé comme faux prophète et blasphé­mateur.

 

 

Il y a pourtant une contradiction inévitable entre la vieille étoffe et la nouvelle étoffe de la nouvelle humanité. Il n’y a pas d’irruption des temps nouveaux sans cataclysme, sans apocalypse. Les tribulations dernières sont indissociablement liées à l’avènement des temps nouveaux. Jésus est prophète et Fils de Dieu. Comme tous les prophètes, il doit connaître les affres et la mort. ´Il ne convient pas qu’un prophète meure en dehors de Jérusalem, dit-il, le sommet de son his­toireª. C’est toute la vie de Jésus qui est une marche vers la croix, itinéraire d’une vie, qui est essentiellement pour les pauvres et les exclus de ce monde, vie qui est livrée et donnée pour le salut de la multitude.

 

 

Ainsi, Jésus ne pourra que lier sa mort à l’avènement du Royaume. Le temple ancien doit disparaître pour que naisse le temple nouveau, qui est Jésus lui-même devenu, lieu de rassemblement de toute l’humanité. Celui qui est venu essentiellement parce qu’il aime, et qu’il a décidé de servir et donner sa vie en rançon pour la multitude pour sauver le peuple et le remplacer dans le sacrifice et le don de soi dans l’amour, est le même qui fera naître le Royaume et la nou­velle humanité. La croix devient le lieu de la victoire et de la gloire, la résurrection en est la signification, la fécondité et le fruit. Nous savons que la puissance de la libération du monde n’est, ni dans la violence, ni dans la vengeance, ni dans la haine, ni même dans la lutte des classes, mais dans l’amour. « Il a fallu que le Fils de l’homme souffrît et mourût pour entrer dans la gloire ».

 

 

Ce chemin de Dieu n’est pourtant pas facile à comprendre. Dieu se révèle dans la croix, dans le chemin historique et conflictuel du Jésus de l’histoire. Dieu choi­sit le risque de l’incarnation. Il s’immerge dans l’histoire et il l’assume intégrale­ment dans toute sa contradiction. Le Fils de Dieu au sommet de son itinéraire historique doit être mis à mort par les représentants d’un Dieu, qui est celui de la religion installée, des rites, des prescriptions juridiques et légales, d’un Dieu qui aliène et asservit l’homme. Jésus apporte la libération au nom du Dieu qu’il an­nonce et qui vient pour restituer à l’homme écrasé, humilié, exclu, méprisé, sa grandeur et sa dignité. C’est au nom des prestiges et de l’intégrité de la religion que Jésus est liquidé. Le Dieu qu’il annonce et qu’il révèle ne se découvre que du haut de la croix; sa souveraineté et sa puissance, c’est l’amour.

 

 

Parler de la croix du Christ comme chemin de la gloire, c’est équivalemment an­noncer comme saint Paul le paradoxe et le scandale du Dieu crucifié. On ne connaît le Christ de la foi, le Premier-Né de la nouvelle création, que par le che­min du Jésus de l’histoire. Le prophète de Galilée meurt, à la fois, accusé par le tribunal religieux de la religion officielle et par le tribunal politique de l’occupation romaine comme blasphémateur et agitateur politique. Malheur à ceux-là qui an­noncent un Christ au nom duquel ils tuent et exploitent les fils de Dieu, car le Christ de la croix est immanipulable. Malheur à ceux-là qui annoncent un Christ qui ne soit pas vérifié par le Jésus aux prises avec les forces du mal! La croix n’est pas le dernier mot de Dieu, de ce Dieu de l’avenir, ce Dieu qui vient, qui est promesse, révélateur de la résurrection de la nouvelle humanité, victoire de l’amour sur la mort.

 

 

Fritz Wolff, S.J.

 

Haïti