Bulletin de Liaison

 

Centre

Pedro-Arrupe

 

 

Vol X , no 2                                       Juin 2005

 

 25 gourdes

 

 

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Table des matières

 

 

Jésus, source de fraternité et de paix

par  Gontrand DÉCOSTE s.j.........................page 3

 

 

Conseil de rédaction

André Charbonneau s.j.

Donald Maldari s.j.

Gilles Beauchemin s.j.

 

 

 

 

Rédaction

Centre Pedro-Arrupe,

CP 1710

HT 6110 Port-au-Prince, Haïti (W.I.)

Téléphone: (509) 245-3132

 

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Jésus, source de fraternité et de paix Centre Pedro Arrupe, Port-au-Prince, Haïti.

 

par Joseph Gontrand DÉCOSTE s.j.

 

Journée de ressourcement donnée à des jeunes religieux

 

Introduction

 

            Parler, aujourd'hui de Jésus comme "source de fraternité et de paix", c'est avant tout reconnaître l'actualité de Jésus ou son impact réel dans notre société, notre culture, notre histoire et notre vie personnelle et communautaire. En effet, la fraternité et la paix sont, sans aucun doute, ce que nous désirons et recherchons le plus, aujourd'hui dans notre vie de tous les jours.

 

            D'un autre côté, parler, aujourd'hui, de Jésus comme "source de fraternité et de paix", c’est mettre l'accent sur la dimension ou la portée sociale (et donc politique !) du mystère de Jésus, de son message (kerygma), de son Évangile, de la foi en Jésus-Christ, de la sequela Christi, du christianisme, du catholicisme, de la vie spirituelle chrétienne, de la vie religieuse, de l’enseignement de l’Église, etc. Pour bien des raisons (historiques, culturelles, philosophiques, etc.), nous avons été portés (et nous sommes encore portés!) à négliger cette dimension, pourtant extrêmement importante. «On a souvent mis l’accent, trop exclusivement, sur la relation verticale entre Dieu et l'individu, et ceci, à son tour, a influencé notre interprétation de l’Eucharistie et de la Messe, des sacrements en général, de la nature et de la vie de l'Église, et en même temps des principaux dogmes de notre credo. De ce fait, nous avons été amenés à séparer l'enseignement théologique de l’Église de son enseignement social, d'où le divorce entre le service de la foi et la promotion de la justice. Les conséquences pratiques de ce divorce ne sont que trop évidentes, si nous regardons le monde autour de nous et les conditions de vie de tant de sociétés et de nations qui se disent chrétiennes» (Arrupe, 1985, p. 57).

 

            La fraternité et la paix constituent un idéal élevé que nous devons, en tant qu’êtres humains et disciples de Jésus-Christ, poursuivre de toutes nos forces. Nous ne pouvons pas nous y refuser. «Car si nous nous y refusons, nous sommes en train de tourner le dos à la civilisation et d'opter délibérément pour un monde de cupidité, d’égoïsme, de haine et de violence» (Arrupe, 1985, p. 53), un monde chaque jour plus inhumain, plus injuste, plus égoïste et plus violent. En tant qu’êtres humains, disciples de Jésus-Christ et religieux, nous sommes appelés à être les témoins de la fraternité et de la paix. Notre crédibilité en dépend énormément: «L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’ils écoutent les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins.» (Paul VI). Nous devons prendre très au sérieux les paroles très dures de Gandhi à propos des disciples du Christ: «J'aime le Christ, mais je méprise les chrétiens parce qu'ils ne vivent pas comme le Christ».

 

            Mais travailler pour la fraternité et la paix n'est-ce pas plutôt poursuivre une ombre, un rêve, une utopie, quelque chose d'irréalisable? Et pourtant la poursuite de la fraternité qui engendre la paix, est une dimension constitutive de la vie chrétienne, une exigence même de 1’Évangile, de l'amour de Dieu, une conséquence logique de la conception chrétienne de l'homme (tout être humain est créé à l'image de Dieu et à sa ressemblance; tout être humain est un fils de Dieu, le Père des tous les hommes. «Un amour de Dieu qui n'est pas contresigné par l’amour fraternel sera (donc) toujours suspect» (Arrupe, 1986, p. 32). La relation de l'homme à Dieu le Père et la relation de l'homme à ses frères sont intimement liées. En tant que religieux nous avons la responsabilité de nous engager avec courage et persévérance dans la poursuite de la fraternité et de la paix. Il s'agit d'une tâche apostolique particulièrement difficile à cause des défis auxquels nous devons faire face, mais combien nobles! Mais «en nous engageant avec courage et persévérance dans cet apostolat, nous aurons  la grande consolation de hâter 1’avènement d'une ère nouvelle où tous les hommes auront le bon espoir de vivre pleinement la dignité qu’ils ont reçue de Dieu. En entreprenant cette tâche nous témoignerons d'une façon vivante et visible de la validité, de l’intégrité, de la crédibilité et de la qualité du message chrétien dans un monde de plus en plus sceptique sur la sincérité des chrétiens, sinon sur le christianisme lui-même» (Arrupe, 1985, p. 109).

 

 

1 - En quel sens Jésus est-il source

de fraternité et de paix ?

 

            Jésus est «source de fraternité et de paix» tout simplement parce que la fraternité et la paix (l'unité ultime des hommes et des femmes!) trouvent leur commencement, leur origine en Lui le Révélateur du Père et de son Amour premier pour 1’humanité. Jésus est l’Amour même, ce qui met en mouvement vers.

 

            Jésus est Celui qui, en sa personne, par sa vie sa mort et sa résurrection, nous révèle que Dieu est Amour (Deus caritas est), que Dieu n'est qu’Amour, que Dieu nous aime le premier (1Jn 4:19). Il nous révèle que «Dieu est le Père de tous les humains ; Il veut que nous vivions comme frères et sœurs d'une même famille. Réellement, nous sommes frères et sœurs. Non sur une base romantique: le «Tous les humains deviendront frères» de Schiller et Beethoven; non plus sur le fondement abstrait d'une idéologie humaine. Notre fraternité ne vient pas du sang ni d'une impulsion de la chair, c'est une réalité divine» (Van Breemen, 1986, p. 35). Jésus est donc Celui qui nous révèle que nous sommes tous fils ou enfants d'un même Père (et que donc tout être humain est un fils du Père!) et que nous constituons en Lui, le Christ, une seule et même famille (He 3) : la famille de Dieu. Ainsi, « la dignité de la personne humaine, l’unité de la race humaine et l’égalité de tous les hommes font partie de l’essence même de l’Évangile (annoncé par Jésus), lequel proclame notre commune origine, notre commune rédemption et notre commune destiné» (Arrupe, 1987, p. 105). Cette révélation faite par Jésus que Dieu est Père et que les hommes sont ses fils constitue le premier fondement de la fraternité, et donc de la paix. Ceux qui ont Dieu pour Père sont frères entre eux. «Jésus a fait accepter lentement ce message en répétant obstinément des déclarations axées sur ce refrain "votre Père qui est aux cieux"» (De Candido, 1983, p. 449).

 

  «En Jésus-Christ Dieu même se fait notre frère» (Boff, 1982,  p. 87) à tous et fait de nous tous des frères. Jésus est frère. Jésus est le frère universel. Il est premier-né parmi de nombreux frères (Rm 8:29 ; Cf. He 2:11).

Jésus, le Fils de Dieu incarné, révèle le caractère filial de tout être humain. Il nous révèle que nous sommes tous frères devant le Père et sous son regard.

 

Jésus restaure l’être humain dans sa double dignité originale: celle de fils (relation avec Dieu) et de frère (relation avec les autres). Il instaure une relation nouvelle («justice nouvelle») entre l'humanité et Dieu. Il nous enseigne ce qu'est être fils et frères. Être frères, c'est se recevoir ensemble du Père. C'est être, ensemble, fils. C'est vivre dans la reconnaissance d'être les enfants du même Père. C'est reconnaître ensemble que nous sommes aimés du Père (Cf. Col 3:12). C'est avoir, ensemble, le Fils (Cf. 1Jn 5:12). C'est croire, ensemble, au Fils du Père. C'est grandir, ensemble, en humanité. C'est trouver, dans nos relations les uns aux autres, notre relation au Père. C'est reconnaître que c'est la vie du Père qui est en l'autre. C’est se communiquer, se donner mutuellement la vie reçue ensemble du Père et dont le Fils, Verbe de Vie, est la manifestation historique (Cf. 1Jn. 1:1-2). C'est reconnaître que nous avons une origine, une vocation et une destinée communes. C'est prendre soin les uns des autres avec sollicitude. C'est se laisser prendre, ensemble, par le mouvement d'amour initié par le Christ Jésus, et décider, ensemble, dans le sens de ce mouvement, etc.

 

Jésus réconcilie tous les hommes (avec Dieu et entre eux) par le sang de sa Croix (Cf. Col 1:20-21; Ep 1:10; 2:14-17; Rm 5:10; 2Co 5:18-20). Il abolit toutes les frontières qui les séparaient (Ga 3:28). Il rapproche les hommes (l P 2:4). Il devient notre paix (Ep 2:14-17). Il instaure de nouveaux rapports entre les hommes en renversant les rapports dominants-dominés, maîtres-esclaves, oppresseurs-opprimés, exploiteurs-exploités, supérieurs-inférieurs, purs-impurs, justes-pécheurs, juifs-gentils (ou païens), etc. «La fraternité se fonde aussi sur la présence du Christ. Le Christ est celui qui mène au Père (Ep 1 :3-14 ; 2:11-12). Il est l'alpha et l'oméga (Ap 22:13): alpha et oméga sont la première et la dernière lettre de l'alphabet grec, et cette image veut indiquer que le Christ est le nouvel alphabet, la médiation pour établir les personnes dans une communion agissante, pour permettre un dialogue entre les individus qui veulent sortir de leur isolement ... Le Christ est donc le pont qui relie les personnes isolées et les autres individus; il est le médiateur d'une communion... Jésus est une présence dynamique, la force qui rend possible la réalisation de tout ce qu'il annonce aux disciples, et donc aussi la réalisation de la fraternité. Les baptisés constituent une communauté grâce à leur insertion par le baptême et par la résurrection dans le Christ» (De Candido, 1983, p. 449).

 

Jésus est Celui qui nous enseigne que «la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l'amour. À ceux qui croient à la divine charité, il apporte ainsi la certitude que la voie de l'amour est ouverte à tous les hommes et que l'effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n'est pas vain» (Gaudium et Spes, n. 38).

 

Jésus est Celui qui annonce, apporte, inaugure bâtit  la «basileia », le Royaume de Dieu, ce « Royaume de frères », signe de ce monde nouveau, dont nous rêvons tous et dont Lui-même rêve pour nous tous.

 

Jésus est Celui qui fonde,  dans son sang, l’Église cette « communauté agapique », cette « communauté de frères  » (signe du Royaume qui vient et qui est déjà là !) appelés, invités à participer à la ‘périchorèse’ de l'amour trinitaire, à s'aimer les uns les autres (cf. le ‘mandatum novum  de Jésus), à se laver les pieds les uns les autres, à se pardonner sans cesse, à se corriger mutuellement, à n’avoir qu'un cœur et qu’une âme, à ne faire qu'un dans le Christ (Cf. Jn 17), à prier et célébrer ensemble. ‘Communauté de frères’ qui «est le projet visible de l’amour de Dieu pour l’humanité» (Paul VI, discours du 22 juin 1973). ‘Communauté de frères’ qui «dévoile et en même temps réalise le mystère de l'amour de Dieu pour l'humanité» (Gaudium et Spes, 45: 1). ‘Communauté de frères" unis entre eux par la même foi, la même charité et la même espérance (Cf. 1Th 1:3.10; 4:16-18; 1Co 1:7-8 ; Ep 1:12). ‘Communauté de frères’ qui s'édifie par l'amour mutuel de ses membres. Jésus institue l’Église comme signe de fraternité (Gaudium et Spes n.9), comme communion fraternelle (Gaudium et Spes, n.32).

 

Jésus est Celui qui, dans sa chair, en sa personne, par sa mort sur la Croix (et donc par l'excès de son amour) a détruit le mur de séparation : la haine (Ep 2:14-16). L’Eucharistie et la Croix sont les lieux où Il « a tué » la haine. «Les quatre recensions que nous avons de la dernière Cène dévoilent le sens que Jésus a voulu donner à sa mort. La nuit où on le livre, Il se livre. À ceux qui veulent sa mort Il donne la vie. Il se donne pour les faire vivre. La croix devient le signe du pardon et non plus la signature de la haine. Le paroxysme de la haine devient le paroxysme de l'amour. Dès lors le cercle est brisé. En ce lieu, la loi du sang qui appelle le sang est mis en échec. Quelqu'un a refusé de donner la réplique... Seul l’amour peut tuer la haine... Jamais Dieu ne se montrera tant Dieu que dans la croix du Christ et en sa résurrection...  Dieu, étant Dieu, le lieu de la haine est devenu le lieu du pardon...  Dieu sans haine rend vaine la haine de l'homme» (Joseph Thomas s.j.)

 

              Jésus est Celui qui a institué l’Eucharistie, la fraction du pain, ce repas fraternel (Cf. 1Co 11:17-34) en qui nous trouvons, selon Pedro Arrupe s.j. (1985), cette fraternité universelle, cet ordre spirituel nouveau, cette métanoia dont le monde a tellement besoin pour vivre dans la fraternité et la paix. Dans l’Eucharistie nous recevons l'esprit d'amour (qui est l’Esprit de Dieu) qui devrait marquer et inspirer toutes nos actions en faveur de la fraternité et de la paix, les moyens employés et les objectifs que nous poursuivons (Cf. Arrupe, 1987, p. 64). L’Eucharistie «est communion car elle comporte une rencontre du Christ sacramentel et des frères; elle pousse à sortir de l’individualisme, à reconnaître et à accepter la communauté fraternelle sous peine d'indignité et de péché (1Co 11:17-34). L’Eucharistie est la célébration du sacrifice de Jésus; elle incite à la solidarité avec le Christ présent dans le frère ou la sœur qui souffre (Mt 25:31-46), à lutter pour supprimer la douleur et sauver les personnes. L’Eucharistie est un mémorial, la répétition efficace de ce que le Christ a accompli; elle invite à recréer les situations d'amour et de communion qui ont qualifié le repas pascal; elle demande la réitération de ce qu’il a accompli, comme il l’a accompli, surtout le service et le don de sa vie pour ses frères» (De Candido, 1983, p. 456).

 

Jésus est Celui qui nous apporte la rédemption: celle-ci « redonne à l'homme la possibilité et la capacité de découvrir à nouveau l’image et la ressemblance de Dieu, en lui-même et dans ses semblables; elle lui permet d’accomplir un pas décisif vers Dieu dont il devient le fils; elle lui accorde d'appeler «frère» le Sauveur. Cette interprétation chrétienne ouvre la voie pour la fraternité parce qu'elle rachète la personne : ni peur, ni doute, ni fuite, ni manichéisme, ni ségrégation, ni asservissement envers elle ; et surtout, elle conduit à l'engagement pour le respect, la valorisation, la promotion de l'homme. C'est une interprétation qui rachète aussi la fraternité, car elle l'affranchit des puissances de la fraternité de Caïn» (De Candido, 1983, p. 455).

 

Jésus est la Parole de Dieu (Cf. Jn 1:14): celle-ci « est à la base de la fraternité parce qu'elle est unique et unifiante, et elle se situe comme un élément dynamique de convergence, d’union, de recherche commune. Comme force efficace, la Parole de Dieu est sacrement d'unité» (De Candido, 1983, p. 455).

 

Jésus est la source de la grâce sous l'effet de laquelle « Dieu Lui-même envahit l'intimité du sujet et devient Lui-même, dans l'échange réalisé entre les deux sujets par l’amour fraternel, leur vocation intime» (Rahner, 1982, p. 55).

 

Jésus est Celui qui nous communique l’Esprit du Père, lien, ferment et source de toute fraternité et de toute paix véritables. « La fraternité se fonde aussi sur l'action de l’Esprit Saint. L'action du Christ et celle de l’Esprit Saint sont complémentaires dans la réalisation du salut... La compréhension de la vérité christologique donnée par l’Esprit Saint débouche inévitablement sur la fraternité. L'Esprit est à la base de la fraternité parce qu'il fait devenir fils de Dieu (Rm 8:15-16), parce qu'il collabore au salut (Tt 3:4-7), parce qu’il unit au corps de l’Église (1Co 12:12-13). L’Église est une communauté de frères. L’Esprit forme le nouveau peuple, il permet aux disciples du Seigneur de se retrouver et de se découvrir frères... La communauté est avant toute renouvelée par l'Esprit et elle avance dans une voie inspirée par la fraternité (Ac 2:42-47)...  La fraternité, c'est le style de vie de la communauté chrétienne» (De Candido, 1983, p. 449).

 

 

2 - Quelques défis ou obstacles actuels

 à la fraternité et à la paix

 

Dans notre effort pour poursuivre sans relâche les idéaux (valeurs humaines et évangéliques) de fraternité et de paix et les faire passer dans la réalité (à tous les niveaux des institutions et de la vie, dans tout l'organisme ou le corps social, politique, économique, culturel, religieux, ecclésial, etc.), nous devons faire face (avec courage et persévérance) à bien des défis ou obstacles (qui lèsent la fraternité et la paix). Je me contente d'en citer quelques-uns ici.

 

            - L’intolérance: la non-acceptation (inconditionnelle!) de 1’autre (ou des autres) tel qu’il est (et non tel que je voudrais qu'il soit !) et pour ce qu'il est (et non pour ce que je voudrais qu’il soit, pour ce qu'il a, fait, dit, sait, etc.), de sa dignité comme être humain, comme personne, de son origine, de sa race, de la couleur de sa peau (intolérance raciale qui engendre le racisme, la xénophobie, les conflits interraciaux), de sa condition sociale, de sa culture (intolérance sociale), de ses convictions politiques (intolérance politique), de sa religion (intolérance religieuse qui engendre l’intégrisme, les croisades, l’Inquisition, etc.), de ses choix, etc.

 

            - La peur de l'autre, parce qu'il est différent et tient à sa différence ; une peur qui crée et cultive la distance, la méfiance, le soupçon, la suspicion, etc.

 

            - L’individualisme (une mentalité individualiste, une spiritualité individualiste, un style de vie individualiste) qui engendre l'égoïsme («  racine de tous les maux; la vraie racine du mal  », selon Dom Hélder Câmara), le repli ou la fermeture sur soi, l'autosuffisance, l'isolement, la vie en autarcie, l'indifférence: on place ses propres espérances en soi-même, on oublie ou on n'a pas conscience qu'on est membre d'une même famille: la famille de Dieu; d'un même peuple: le Peuple de Dieu; d'un même Corps: le Corps du Christ

 

            - Le capitalisme « sauvage » caractérisé par la recherche du profit exagéré, la globalisation, la mondialisation, etc.

 

            - Les idéologies ou systèmes collectivistes, égalitaristes, racistes, nationalistes, etc.

            - La recherche et l'exercice du pouvoir (politique, économique, militaire, moral, spirituel, religieux, intellectuel, culturel, etc.) dans la perspective de la domination, du contrôle, de la manipulation, de l'asservissement, de la domestication, de l'oppression, et de l'exploitation des autres. « Le pouvoir offre un substitut à la difficile tâche d’aimer. Il semble plus facile d’être Dieu que d’aimer Dieu, de contrôler les gens que d’aimer les gens, de posséder la vie que d’aimer à vie…Une chose qui m’apparaît clairement, c’est que la tentation du pouvoir est énorme lorsque l’intimité représente une menace. Plusieurs personnes qui exercent une tâche de leadership ne savent pas comment développer une relation d’intimité, préférant contrôler et dominer. De nombreux bâtisseurs d’empires chrétiens sont des gens incapables d’aimer et d’être aimés» (Nouwen, 1991, pp. 35-36).

 

            - Toutes les formes de paternalisme, de colonialisme, d'esclavage, etc.

 

            - Le pharisaïsme qui engendre et nourrit les relations inauthentiques, le mensonge, l'hypocrisie, etc. «Mentir détruit la confiance. Si notre vie devient un habile mensonge, nous détruisons notre propre bonheur. Le manque de sincérité nous emmêle dans un filet de plus en plus complexes de faussetés. Nous sommes confinés derrière des façades qui deviennent de plus en plus branlantes. Nous perdons ainsi de plus en plus d’énergie et ne trouvons jamais la paix véritable. Plus nous sommes limpides, plus nous rayonnons le bonheur» (Van Breemen, 2000, p. 47).

 

            - Les discriminations, les systèmes et les structures injustes, les inégalités profondes et scandaleuses dans la répartition des ressources matérielles, du pouvoir et de la responsabilité, les violations des droits fondamentaux des individus, des groupes et des nations entières, etc. Selon le père Pedro Arrupe (1985, p. 241), «cet état de choses conduit les hommes à des conflits violents et destructeurs, et menace même d’engloutir le monde dans une guerre globale».

 

 

3 - Pour que la fraternité

et la paix soient possibles

 

            1) La foi en Jésus comme source de fraternité et de paix. Une foi authentique qui fait que Jésus devient une réalité vivante et personnelle dans notre vie, Quelqu'un de proche, de contemporain, de central. Nous mettre résolument à son école. Le connaître intimement. L'aimer passionnément. Le suivre radicalement. Faire une option fondamentale de suivre radicalement le Christ Jésus et de vivre courageusement selon son Évangile (message) de fraternité et de paix. Cette option peut être source de conflits. Jésus nous en avertit: « N'allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre: je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère: on aura  pour ennemis les gens de sa famille» (Mt 10:34-36).

 

            2) La foi ou la confiance en l’homme. Faire confiance et crédit à l'homme; croire que l'homme est capable de fraternité et de paix. Croire que l'homme est capable de se comporter en frère de tous, et de considérer tout homme comme son frère en humanité.

 

            3) Croire en la fraternité et la paix. Croire dans la force de l'amour fraternel. Croire en l'aventure, en la cause de la fraternité et de la paix. Croire que la fraternité (ou l'amour fraternel) est un mystère insondable qui, d'une certaine façon, «se confond à proprement parler avec le tout de l’existence» (Rahner, 1982, p. 54). Croire en la fraternité comme «une donnée fondamentale dans la composante ontologique de l’être humain: l’homme est frère. Une des réponses aux exigences de la fraternité, c'est la personne humaine elle-même. La fraternité est découverte de la personne dans la perspective de 1’amour des frères (philadelphie)» (De Candido, 1983, p. 455). Croire que la fraternité et la paix sont possibles; par exemple: croire que la fraternité et la paix sont possibles (viables, envisageables) entre Palestiniens et Israéliens, entre Hutus et Tutsis (au Rwanda), entre noirs et blancs, entre Catholiques et Protestants en Irlande du Nord, etc. Croire vraiment que le sommet de la destinée de tout homme (et de toute l'humanité) est «une fraternité qui soit portée par l’amour de Dieu et qui trouve son accomp1issement dans cet amour» (Ibid., p. 61). Croire vraiment que «tous les hommes sont capables de parvenir à une relation fraternelle qui soit communication inépuisable de deux subjectivités illimitées dans l'absolu Mystère du Dieu infini, qui les englobe et les porte ; (croire que) une telle relation est possible pour tous, (et croire que) elle constitue même un devoir sacré, une inexorable exigence, même pour l'humanité normale, ordinaire, pour ceux qui assument péniblement leur existence, ceux dont les perspectives semblent terriblement limitées, ceux qui ne paraissent mus que par l'étroitesse des pauvres soucis de la vie quotidienne» ibid., p. 57).

 

Comprendre et vivre la fraternité comme «une manière concrète de réaliser l’amour de Dieu et non comme une obligation secondaire, imposée comme un commandement divin». (Rahner, 1966, p. 29).  Croire que «l’expérience chrétienne est inséparable de l’expérience du frère. Celui qui a l'expérience de Dieu comme Père, a l'expérience de l'autre comme prochain et du prochain comme frère. Le caractère de fraternité dans l'expérience du religieux n'est pas donné sans plus et par le simple fait d'être ensemble sous un même toit. Elle surgit au cœur de l'expérience de Dieu faite en et avec le frère, puisqu'en Jésus Christ Dieu même se fait notre frère. Toute expérience authentiquement chrétienne est une expérience de solidarité et de communion (fraternelle)» (Boff, 1982, pp. 86-87). Être prêt à prendre les risques ou les exigences d'une authentique fraternité (qui n'a rien à voir avec la sentimentalité!), tels: briser notre égoïsme, dépasser tout sectarisme, abnégation de soi, etc. «Car la fraternité ne cherche pas à retrouver, finalement son propre intérêt, mais à dire par amour «oui» aux autres, par-delà tous les intérêts personnels, à construire ainsi l'unité et enfin l’Église, à dire «oui» à l’Église précisément lorsqu'elle ne nous offre plus d'avantage...» (Rahner, 1966, p. 32).

 

4) Le témoignage. En tant que chrétiens et religieux, nous sommes appelés à rendre témoignage, par notre vie même (personnelle et communautaire) au message évangélique de fraternité et de paix dans le contexte du monde et de l’Église d'aujourd'hui. Ce témoignage de notre vie est indispensable. C'est par le témoignage, personnel et communautaire, que nous, chrétiens et religieux, pouvons et devons donner vie aux idéaux ou valeurs de fraternité et de paix (que nous enseignons ou présentons aux hommes et qui doivent informer leur vie), leur donner corps, les incarner, les rendre visibles et tangibles. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Nous comporter ou conduire fraternellement envers tous les hommes. Considérer tout homme comme notre frère dans le Christ et le traiter comme tel. Être un frère pour tous les hommes, frères du Christ et nos propres frères. Selon Vatican II, «nous ne pouvons pas invoquer Dieu comme Père de tous si nous refusons de nous comporter en frères envers les hommes qui sont créés à l'image de Dieu» (NA, n.5).Vivre la fraternité à l'intérieur de l’Église. Selon Rahner (l982, pp. 22-23.46) ), «il y a encore fort à faire pour qu'au sein de l’Église et de façon satisfaisante passe dans les actes d’un véritable esprit fraternel: une fraternité qui accueille avec confiance dans l’unique Église les individus et les Églises particulières, qui renonce à les contrôler anxieusement, qui leur permette de réaliser concrètement des formes de christianisme, peut-être  de prime abord étranges et presque incompréhensibles pour les Européens que nous sommes...  La fraternité doit désormais se manifester avec plus de force, concrètement, dans le style de gouvernement de l’Église».

 

Transformer nos communautés en oasis de fraternité et de paix. Bâtir ou construire ensemble des communautés fraternelles. Transformer notre vie commune en «école de l'amour » (schola caritatis). Transformer nos paroisses en communautés authentiques où l'on puisse vivre fraternellement du même Esprit qui édifie l'Église. Transformer nos liturgies ou célébrations en actes de la fraternité ecclésiale. Être des artisans de paix. Être un pacifique, un pacifiste. Faire de notre existence un appel, une invitation, une exhortation, une provocation à la fraternité et à la paix. Par ce témoignage, nous pouvons «opérer, tant dans les sociétés que chez les individus, des transformations radicales que ne peuvent produire la seule force ou vio1ence» (Arrupe, 1985, p. 239). Nous sommes conscients que ce témoignage n'est pas chose facile dans le contexte d'un monde qui sent le besoin de fraternité et de paix, mais qui, paradoxalement, est de moins en moins fraternel et de plus en plus injuste et violent. Tout d'abord, le témoignage exige le discernement évangélique. Il doit être fondé sur «une appréhension lucide et compréhensive des situations concrètes telles qu'elles sont» (Ibid., p. 242). En outre, porter témoignage, par sa propre vie, à la fraternité et à la paix, mettre sa vie au service de ces idéaux ou valeurs, peut coûter et, de fait, coûte toujours énormément. On peut avoir à souffrir beaucoup. On peut avoir à perdre même sa propre vie. En témoignent la passion et la mort de Jésus. En témoignent aussi les souffrances et le «martyre» de tant d'hommes et de femmes (authentiques apôtres de la fraternité et de la paix) au cours des siècles. Je me contente d'en citer quelques-uns ici: Mahatma Gandhi, Martin Luther King junior, Mgr Oscar Arnulfo Romero, Dom Helder Camara, la bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, saint François d’Assise, Nelson Mandela, Jean Vanier, l’abbé Pierre, etc. Et nous, sommes-nous prêts à souffrir, à «perdre» ou donner notre vie pour la cause (humaine et évangélique) de la fraternité et de la paix dans le monde d'aujourd'hui ?

 

 

4- Quel travail à faire ?

 

            1) Le travail d’acceptation : accepter l'autre (la vie de l'autre) comme un don, comme quelqu'un ayant du «prix » aux yeux de Dieu (Is 43:1-5). Apprendre à ne pas considérer l'autre comme un rival ou un adversaire, comme une menace, comme un instrument ou objet à utiliser, mais comme une personne à aimer pour elle-même.

 

            2) Le travail de réconciliation : « la réconciliation, cela signifie le dénouement des conflits, la paix, le baiser de paix, la détente... Réconcilier, cela veut dire aplanir, aplanir le chemin entre les parties en présence, jeter un pont entre les groupes antagonistes » (Anselm Grün, osb). Avant tout, réconciliation avec soi- même, parce que « c'est seulement si je suis réconcilié avec moi-même que je peux penser à la réconciliation avec ceux qui m'entourent et sont en conflit avec moi et avec d’autres encore. Ceux qui restent intérieurement divisés et irréconciliés susciteront autour d'eux aussi la division » (Id.). Se réconcilier avec soi-même pour devenir soi-même, non pas un facteur de dissociation ou de discorde, mais un agent, un ferment de réconciliation dans notre monde.

 


            3) Le travail de métanoia, c'est-à-dire de conversion radicale tant des hommes que des structures, des mentalités, de « total renversement intérieur, de changement profond du regard et du cœur » (Paul VI). Il s'agit d'une « conversion anthropologique »: conversion à l’homme; arriver à faire confiance et crédit à l'homme, au point de se considérer (et d'être vraiment) comme le frère de tous et de considérer tout homme comme son frère en humanité. Cette conversion doit se situer à divers niveaux: niveau intérieur: transformation intérieure radicale; niveau moral (« conversion morale »): changement radical de comportements ou d'attitudes à l'égard de l'autre; niveau mental ou intellectuel (« conversion intellectuelle »): changement radical de regard, pensées, de conceptions, de perceptions, de vues (négatives, pessimistes) sur l'autre; niveau affectif (« conversion affective »): changement radical du cœur, de sentiments, d'affects, d'affections envers l’autre ; niveau émotionnel (« conversion émotionnelle »): « convertir » les émotions que nous ressentons pour l'autre ou bien en sa présence ; niveau social et politique (« conversion sociale ») : changement radical des idéologies, des structures et des systèmes qui sont contre l'homme; changement radical des rapports (non fraternels et conflictuels) qui existent à l'intérieur de la famille, du groupe, de la communauté, de la société: par exemple: les rapports dominants-dominés, maîtres-esclaves, oppresseurs-opprimés, exploiteurs-exploités, supérieurs-inférieurs, riches-pauvres, grands-petits ; niveau écologique (« conversion écologique ») : arriver à avoir chez soi une conscience si forte de la fraternité qu'on applique (à la suite de saint François d’Assise) le nom de frère à toute la création (Cf. Cantique des Créatures).

 

            4) Le travail d’intégration : et non de rejet (ou d'ostracisme), d’exclusion, de marginalisation de l'autre.

 

            5) Le travail de guérison : « Nous sommes si blessés dans le domaine de l'amour et de la relation. Nous avons du mal à comprendre les autres et à désirer pour eux la croissance et la paix du cœur. Vite, nous les jugeons ou les condamnons. Nous les écartons, parce que nous en avons peur. Nous nous blessons mutuellement. Nous cherchons à contrôler les autres, à les utiliser ou à fuir pour nous cacher... Nous sommes tous et toutes des personnes blessées. Nous sommes donc un poids pour nous-mêmes et pour les autres. Je le répète: nous sommes un poids pour nous-mêmes, un poids pour ceux et celles avec qui nous sommes en interaction. Nous ne nous en sauvons pas. Il nous faut l'accepter. Nous devons nous laisser guérir par les autres et accepter cette guérison, cette correction et cette connaissance plus profonde de nous-mêmes. Nous devons aussi accueillir les autres comme des personnes blessées, les supporter et contribuer à leur guérison, en évitant à tout prix une attitude condescendante» (Van Breemen, 2000, pp. 115-116). Guérir (comme individus et comme famille humaine) des blessures du péché, d'intolérance (raciale: racisme; sociale: discriminations, préjugés; politique, religieuse, etc.), de la non-acceptation, du non-amour, de l'indifférence ou de l'insensibilité, de la condescendance, de l'irrespect, de l'indélicatesse (rudesse), du mépris, du rejet, de l'exclusion, de l'individualisme, de l'égoïsme, de la suffisance, de l’isolement, de la solitude, de l’orgueil  (insolence, impertinence, arrogance, impiété), de l'envie, de la jalousie, de la trahison, du soupçon ou de la méfiance (qui conduit au jugement, à l'accusation), du mensonge, de la haine, de la division, de la séparation, de la distance, de l'absence, de l'ingratitude, de la violence (verbale: jugements, critiques, réprimandes, médisances, calomnies, injures, insultes, moqueries, ironie, dénigrement; psychologique, morale, etc.), du mutisme, de l’hypocrisie, de l'amour possessif (captatif, égoïste), de l'esclavage, de l'oppression, du pouvoir, de la puissance (être puissant), de l'autoritarisme, de la tyrannie, de la domination, du colonialisme, du paternalisme,

 

            6) Le travail d’apprivoisement et d’humanisation : apprivoiser et humaniser la peur de l'autre, la haine de l'autre, l'hostilité, l'agressivité (les pulsions agressives), la colère et la violence à l’égard de l'autre, etc.

 

 

5 – Éduquer et se laisser éduquer


 

Le travail d’éducation à la fraternité et à la paix : un travail qui doit se faire, en profondeur (et non en surface, à la périphérie), et à tous les niveaux (tant personnel ou individuel que social ou communautaire). Éduquer et nous laisser éduquer à la fraternité et à la paix consiste à faire pénétrer ces idéaux ou valeurs évangéliques dans toutes nos activités (professionnelles, sociales, culturelles, politiques, économiques, religieuses, etc.) , à l'intérieur des vies, des familles, des couples, des écoles, des universités, des groupes, des associations, des églises, des communautés, des institutions, etc. Pour effectuer ce travail (personnel et communautaire) d'éducation, nous devons nous mettre à l'école de Jésus, le pédagogue, l'éducateur par excellence. Au sens étymologique, le terme éduquer signifie conduire hors de  (du latin ex: hors de; et ducere : conduire): nous laisser éduquer et éduquer à la fraternité et à la paix, c'est nous laisser conduire et conduire des autres hors de tout ce qui est obstacle à la fraternité et à la paix.

 

a) Nous laisser éduquer et éduquer au respect de l’autre : nous laisser éduquer et éduquer à aimer l'autre sans vouloir profiter de lui ; apprendre à ne jamais utiliser l'autre comme un moyen pour réaliser ses propres projets ou ses fins. Apprendre à ne pas réduire l'autre en esclavage. «Le respect est au cœur de l’amour» (Van Breemen, 2000, p. 47). «La fraternité exige que l'on tienne compte de la mentalité d'autrui, même si elle nous est étrangère» (Rahner, 1982, p. 33). Apprendre à accueillir et traiter l'autre comme un sujet, un mystère, insondable, insaisissable, une conscience et une liberté illimitées, capables de se perdre en Dieu, comme «le plus grand sacrement de Dieu. De là dérivent le caractère sacré et inaliénable de la personne, sa respectabilité sa  dignité. Au plus profond de l’être humain respire le Mystère, source de ce caractère mystérieux de la vie humaine» (Boff, 1982, p. 69). Reconnaître que «la base de la fraternité, c'est la personne. Comme être vivant, la personne abrite en elle-même un principe vital commun dans l’identité unique de chaque être. Le respect de cette individualité et de ce principe commun constitue le fondement de la fraternité» (De Candido, 1983, p. 455).

 

b) Nous laisser éduquer et éduquer à l’acceptation inconditionnelle de l’autre: et pour cela, il faut commencer par s'accepter soi-même de manière inconditionnelle en regardant en face la vérité qui est la sienne. «Qui reconnaît sa propre vérité cesse de chercher chez les autres les fautes qui sont les siennes. Il devient le frère, ou la sœur, de tout être humain, car en chacun il se reconnaît lui-même» (Anselm Grün, osb).

 

c) Nous laisser éduquer et éduquer à la confiance en l’autre: apprendre à dépasser la peur de l'autre, à vaincre la méfiance à l’égard de l'autre. Apprendre à accueillir la présence de l’autre comme une grâce, un don, un cadeau, une richesse. Apprendre à croire en l'homme, en sa grandeur et sa dignité inaliénables. Apprendre à nous approcher de l'homme dans un esprit de fraternité.

 

d) Nous laisser éduquer et éduquer à la relation, à la rencontre : c’est-à-dire à la capacité d'accueillir, de toucher et de se laisser toucher. Éduquer à établir et vivre des relations authentiques, profondes et durables. Dire non ou renoncer au pharisaïsme dans notre relation à l'autre.

 

e) Nous laisser éduquer et éduquer à l'écoute.

 

f) Nous laisser éduquer et éduquer à la communication et au dialogue.

 


g) Nous laisser éduquer et éduquer au pardon: parce que «c'est le pardon qui libère des offenses et qui guérit les blessures... Les offenses non remises sont paralysantes. Elles nous enlèvent  l’énergie dont nous avons besoin pour vivre... Sans pardon, aucune vie en commun n'est possible; que nous voulions ou non, en effet, nous ne cesserons jamais de nous blesser les uns les autres. Si nous tenons le compte de nos blessures, elles créeront un cercle infernal...  L’ange du pardon rompt le cercle infernal du talion. Il purifie l’atmosphère, et nous rend possible, à nous qui ne cessons d'être blessés et de blesser, une coexistence vraiment humaine» (Anselm Grüm, osb).

 

h) Nous laisser éduquer et éduquer à l'agapè. «L'agapè signifie que nous aimons une personne pour ce qu’elle est. Chacun a en soi un mystère infini. L’agapè pénètre ce mystère jusqu’au fondement le plus profond... L’agapè veut dire que nous ne réduisons jamais quelqu'un à ce que nous savons de lui» (Van Breemen, 1978, pp. 128-129). Savoir ou apprendre que «chaque personne a besoin de plus d’amour qu'elle n'en mérite» (Jörg Splett). Apprendre à aimer tout être humain comme un fils du Père et comme un frère dans le Christ. Reconnaître que tout être humain est aimé de Dieu, a été fait avec amour. Apprendre donc à traiter tout être humain en conséquence. Apprendre à tout faire par amour, comme nous l'enseigne saint Augustin. «Voici donc le court précepte qui t'est donné une fois pour toutes: aime et ce que tu veux, fais-le. Si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu parles, parle par amour; si tu corriges, corrige par amour; si tu pardonnes, pardonne par amour; aie au fond du cœur la racine de l’amour: de cette racine ne peut naître que le bien». Savoir, par ailleurs, que  «l'amour rend vulnérable» (Van Breemen, 1986, p. 33). Savoir aussi que «l’amour est la seule force capable de rendre l’homme authentiquement libre. Il est le seul préalable à l'établissement d’un nouvel ordre mondial» (Arrupe, 1987, p. 65). Reconnaître que ce n'est que dans l’amour fraternel (qui demeure un mystère insondable, parce que, d'une certaine façon, il se confond à proprement parler avec le tout de l'existence !) que l'homme rencontre effectivement son semblable en tant que tel, parce qu'une rencontre inspirée par la méchanceté cache à l'être humain des dimensions essentielles, en le frappant de cécité à leur égard. Reconnaître que « c’est en aimant qu’on  devient capable d’aimer » (Louf, 1980, p. 139).

 

i) Nous laisser éduquer et éduquer à la justice. Prendre conscience que « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité » (Gaudium et Spes, n.69 ; saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa, IIae, q.66, art.2). Savoir ou reconnaître donc que «tous les autres droits, quels qu’ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, sont subordonnés à ce principe: ils n'en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation, et c'est un devoir social grave et urgent de les ramener à leur finalité première» (Paul VI).

 

j) Nous laisser éduquer et éduquer à la koinonia: c'est-à-dire à la communion (unio animarum), au partage total (partage des biens, des richesses, des idées, des sentiments, des émotions, de la vie), à l'accueil inconditionné de tous. «Voici ce qu'est la koinonia: offrir toute sa vie de façon permanente, la donner vingt-quatre heures par jour pour que la communauté existe et grandisse» (Arrupe, 1985, p. 538).

 

k) Nous laisser éduquer et éduquer à la solidarité. Apprendre à renoncer au «salutisme personnel». Apprendre que l’être humain n'est jamais coupé du reste de l'humanité dont il fait partie intégrante. Qu'il le veuille ou non, il reste toujours en quelque sorte solidaire (dans le bien comme dans le mal) de celle-ci. Selon Jean-Paul II, «en vertu de cette solidarité humaine aussi mystérieuse et imperceptible que réelle et concrète, le péché de chacun se répercute d'une certaine manière sur les autres». Prendre conscience qu'on ne peut espérer son propre salut qu’en espérant le salut des autres hommes, ou que tous les humains sont unis dans la solidarité d'une même espérance de tous pour tous, parce que nous espérons dans le même Christ. «La fraternité suggère  immédiatement l’idée d'une présence qui garantit le dépassement de la ségrégation et de l'isolement: elle évoque un rapport de solidarité, c'est-à-dire une compagnie intelligente, une présence active, une communion»  (De Candido, 1983, p. 455).

 

l) Nous laisser éduquer et éduquer à la diakonia : c'est-à-dire au service qui «s'enracine dans l’amour ou, mieux, qui est lui-même amour» ( Arrupe, 1985, p. 538). «Servir est une religion; et j’avais embrassé cette foi dans le sentiment que ce n'était qu’en servant qu’on pouvait atteindre à Dieu» (Mahatma Gandhi).

 

m) Nous laisser éduquer et éduquer à la vérité.

 

n) Nous laisser éduquer et éduquer à la liberté: apprendre à être libre vraiment de cette liberté qui n'est pas «égoïste» (dénoncée par Emmanuel Kant), mais vécue dans la perspective du don de soi-même.

 

o) Nous laisser éduquer et éduquer à la non-violence active: être moralement convaincu de la nécessité de la non-violence active. Apprendre à choisir la voie non violente pour résoudre les conflits, les problèmes. Savoir refuser absolument toute violence contre la vie et la dignité des personnes. Savoir refuser absolument de combattre le mal par le mal. Apprendre à résister sans violence. Mettre davantage sa confiance dans la non-violence que dans les armes pour lutter contre l'injustice et l'oppression. La voie non violente n'implique d'aucune manière la passivité et l'inefficacité. C'est la conviction de tous les apôtres de la non-violence (cf. Mahatma Gandhi (1973). «La non-violence n'est pas, chez lui une loi passive, mais un mode de vie devant imprégner toute action et toute relation. Elle est non seulement un principe de vie, mais elle s'étend à l'action politique» (Robert Deliège). Cf. Dom Helder Camara (1984, pp. 99-101) : "ll y a de plus en plus de gens qui croient que la vraie libération passe par des combats sans haine et sans violence... Beaucoup de personnes ont choisi et choisissent la stratégie de la non-violence seulement parce que, quand on n’a pas d’armes, c'est la seule possible pour se libérer, la seule efficace... Les sacrifices acceptés par la non-violence préparent mieux l’avenir et la réconciliation que les sacrifices imposés par la violence». Cf. Mgr Oscar Arnulfo Romero, l990,  p. 37): « Nous n'avons jamais prêché la violence. Uniquement la violence de l'amour. Celle qui conduit le Christ à se laisser clouer sur une croix. Celle qui permet de vaincre l'égoïsme, de se battre contre les cruelles inégalités de chez nous. Cette violence-là n'est pas celle de l'épée ni celle de la haine. C'est la violence de l'amour, celle de la fraternité, celle qui veut changer les armes en faucilles pour la moisson».

 


p) Nous laisser éduquer et éduquer à la responsabilité politique : reconnaître que la fraternité authentique (celle chrétienne) «donne nécessairement naissance à la responsabilité politique, c'est-à-dire la responsabilité des conditions sociales et structurelles nécessaires à une vie qui soit digne de l’homme et si possible chrétienne, dans une société qui soit la mieux adaptée à un tel projet. Cette responsabilité – à la différence de ce qui se passait autrefois - ne peut plus être assumée uniquement par une minorité, mais elle concerne désormais tous les membres de la société… De nos jours, la politique n'est plus l’affaire d’une seule «autorité» ayant incontestablement reçu à ce sujet un mandat de Dieu, mais elle relève désormais de la responsabilité de chaque chrétien, même si elle s’exerce de mille manières différentes» (Rahner, 1982, pp. 40-42).

 

q) Nous laisser éduquer et éduquer au silence, à la solitude et à la prière: parce que «c'est dans une profonde solitude que je trouve la douceur grâce à laquelle je peux vraiment aimer mes frères pour ce qu'ils sont, et non pour ce qu'ils disent» (Thomas Merton, ocso). Et selon Van  Breemen, (l 978, p. 133), «dans la prière authentique, nous atteignons le fondement le plus profond de leur être. Dans la prière authentique, nous sommes tellement remplis de cet amour de Dieu que nous pouvons accepter même le plus petit de nos frères».

 

 

Conclusion         

 

Aujourd'hui on sent la réelle nécessité, tant sur plan social que religieux, d’une véritable culture de la fraternité et de la paix, d'une authentique «spiritualité fraternelle», d'une anthropologie et d’une théologie de la fraternité et de la paix. Les hommes et les femmes de notre temps en ont assez d'une culture de la haine et de la violence qui n'engendre que le désespoir et la mort. Ils ne veulent plus être acculés à vivre dans l'isolement. Leur constat est alarmant: «Aujourd’hui encore nous sommes des individualistes sur le plan religieux ; notre mentalité n’a rien de fraternelle» (Rahner, 1982, p. 50). Aussi ils ne désirent plus engager leur avenir dans un nouvel individualisme. Ils aspirent ardemment à «des communautés où l’Église ne se contente plus de satisfaire, le dimanche, les besoins religieux personnels d'une masse de fidèles, qui persistent néanmoins à demeurer, les uns par rapport aux autres, dans l'isolement religieux. On désire, pour des raisons authentiquement chrétiennes, porter ensemble le fardeau de la vie, on désire, sous l'effet d'une authentique inspiration chrétienne, vivre effectivement en frères, faire ensemble l'expérience de l'unité et avoir un rôle actif dans l'existence» (Ibid. pp. 46-47).

 

N'est-ce pas là aussi notre aspiration la plus ardente, le désir le plus profond qui habite notre cœur comme religieux ? Croyons-nous vraiment que le sommet de la destinée de tout homme (et de toute l'humanité) est «une fraternité qui soit portée  par l’amour de Dieu et qui trouve son accomplissement dans cet amour» ? (Ibid. p. 61).  Croyons-nous vraiment que la fraternité et la paix sont possibles et qu'elles sont pour nous, une exigence incontournable? La spiritualité qui nous nourrit est-elle réellement fraternelle ? L'anthropologie qui sous-tend notre théologie est-elle une anthropologie de la fraternité ? L'esprit qui nous anime est-ce vraiment l'esprit fraternel ? Sommes-nous persuadés que «tous les hommes sont capables de parvenir à une relation fraternelle qui soit communication inépuisable de deux subjectivités illimitées dans l'absolu Mystère du Dieu infini, qui les englobe et les porte, (que) une telle relation est possible pour tous, (et que) elle constitue même un devoir sacré, une inexorable exigence» (Ibid., p. 57), pour tous, et donc à plus forte raison pour nous religieux? Sommes-nous assez humbles pour nous mettre à l'école de l'amour fraternel et de la paix? Sommes-nous vraiment prêts à prendre ou assumer les risques d'une authentique fraternité: une fraternité désintéressée, ouverte (à toutes les personnes qui nous entourent ou que nous rencontrons), universelle, missionnaire, "confessante", à dimension sociale et politique? Sommes-nous capables d'être de véritables frères pour les hommes ? Sommes-nous capables de considérer tout homme comme notre frère ? Enfin, sommes-nous capables de donner ce témoignage évangélique de fraternité (communion fraternelle) et de paix (entre nous et avec tous les hommes) ?

 

Si oui, «les hommes verront que le rêve d’un monde meilleur, où chacun serait frère de l’autre, n'est pas une utopie, mais qu’il peut entraîner un commencement de réalisation» (Thaddée Matura, cité par Boff, 1982, pp. 284-285). Ainsi, «à travers la communion fraternelle enracinée et fondée dans l'amour, les membres (de chaque Institut religieux) seront un exemple de réconciliation universelle en Christ» (Code de Droit Canonique, can.602). Dans cette perspective, «la  communion fraternelle en tant que telle est déjà un apostolat, c’est-à-dire qu’elle contribue directement à l’œuvre de « l’évangélisation». Le signe de la fraternité est donc de très grande importance, parce qu’il montre l’origine divine du message chrétien et qu’il possède la force d’ouvrir les cœurs à la foi» (Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique).

 

 

Bibliographie

 

– Pedro Arrupe (1985). Enracinés et fondés dans l'amour in Écrits pour évangéliser, Paris-Montréal: DDB-Bellarmin, pp 489-511.

– Pedro Arrupe (1986). Comme je vous ai aimés, Namur (Belgique): Éditions du Mouvement eucharistique et missionnaire.

– Saint Augustin. Sur la lettre de saint Jean «aux Parthes».

– Leonardo Boff (1982). Qui a vu son frère a vu Dieu in Témoins de Dieu au cœur du monde. La vie religieuse, expérience actuelle, Paris, Le Centurion, pp 68-70. -- Dieu Père fait découvrir ses enfants comme des frères, Ibid. pp. 78-80. -- L'expérience de Dieu dans la fraternité, Ibid. pp. 96-87. -- Fraternité ouverte à tous ceux qui nous entourent, Ibid. pp. 284-285.

– Leonardo Boff (1983) Jésus-Christ libérateur. Paris: Cerf. La nouvelle évangélisation. Perspective des opprimés, Paris : Cerf .

– Dom Hélder Câmara (1970). Pour arriver à temps. Paris: DDB.

– Dom Hélder Câmara (1970). Révolution dans la paix. Paris: Seuil.

– Dom Hélder Câmara (1971). Le désert est fertile, Paris : DDB.

– Dom Hélder Câmara (1984). Des questions pour vivre. Paris: Seuil.

– Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique. La vie fraternelle en communauté. «Congregavit nos in unum Chriti amor». 2 février 1994, 54.

– Luigi de Candido (l983). La fraternité, in AA.VV. (l983), Dictionnaire de la vie spirituelle Paris: Cerf, pp.448-457.

– Mahatma Gândhî (1973). La non-violence, Paris, PUF

– Mahatma Gândhî (1990). Tous les hommes sont frères. Paris : Gallimard.

– Anselm Grün, osb (2002). Jésus, le réconciliateur, in Jésus, un message de vie, Paris : DDB, pp. 51-55.

– Jean-Paul II, Encyclique Le Rédempteur de l’homme, (Redemptor Hominis), 4 mars 1979.

– André Louf, ocso (l980). Fraterna  acies, Les rangs fraternels, in La voie cistercienne. À l’école de l’amour. Paris: DDB, pp. 130-149.

– Martin Luther King Junior (1963). La force d’aimer. Paris: Casterman.

– Henri M. Nouwen (l991). Au nom de Jésus. Réflexion sur le leadership chrétien. Québec: Novalis.

– Henri M. Nouwen (l998). Tendre vers nos sœurs et frères lointains… de l’hostilité à l’hospitalité, in Les trois mouvements de la vie spirituelle. Montréal: Bellarmin, pp. 79-140.

– Karl Rahner (1966). Dieu de mes frères in Appel au Dieu du silence. Dix méditations. Paris: Éditions Salvator- Mulhouse, pp. 97-105.

– Karl Rahner (l982). Qui est mon frère ? Paris: Éditions Salvator-Mulhouse.

– Mgr Oscar Romero (l990). L’amour vainqueur. Paris: Cerf.

– Pierre G. Van Breemen (l978). Le plus petit de mes frères in Comme le pain rompu. Paris : Fayard, pp. 123 -133.

– Pierre G. Van Breemen (1986). Tu as du prix à mes yeux. Montréal: Bellarmin.

– Pierre G. Van Breemen (2000). Seul l’amour compte. Contemplation chez soi. Montréal: Bellarmin.

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Joseph Gontrand DÉCOSTE s.j.

Centre Pedro Arrupe, Port-au-Prince, Haïti