« Heureux ceux qui mènent le deuil, car ils seront consolés » (Mt 5, 5)

 

Le lecteur qui parcourt les commentaires de cette béatitude, reste sur son appétit. Il a l’impression que la richesse du texte lui échappe. C’est comme si le texte n’avait rien de tellement important à nous communiquer. Ce qui serait fort étonnant! On voudrait donc en savoir davantage, tout en respectant, cela va sans dire, la pensée de l’auteur. On ne peut jamais imposer à un texte un sens, si beau soit-il, qui ne soit pas en harmonie avec la pensée de l’auteur. C’est lui qui doit toujours nous guider.

Une première remarque s’impose concernant la traduction présentée dans le titre de l’article. Si nous n’avons pas retenu comme traduction « Heureux les affligés « , (c’est ainsi qu’on traduit souvent cette béatitude), c’est que cette version nous semble moins en harmonie avec les béatitudes de Matthieu. En effet, la béatitude ou le bonheur chez Matthieu est le fruit de la qualité de la vie intérieure qui permet au disciple d’avoir dans son comportement une relation vivante soit avec Dieu soit avec le prochain. La traduction  « les affligés » ne pourrait être porteuse d’un tel sens.

Si nous renonçons à traduire le verbe pentheô par « être affligé », il faudra se laisser guider par Matthieu pour voir si un autre sens est possible. Matthieu n’emploie que deux fois le verbe grec pentheô: dans notre béatitude et à Mt 9, 15, texte qui aura sans doute beaucoup d’importance pour éclairer le sens de notre béatitude. En Mt 9, 14-17, on demande à Jésus pourquoi les disciples de Jean et les pharisiens jeûnent alors que ses disciples ne jeûnent pas? La réponse de Jésus ne peut manquer de nous saisir: « Les compagnons de l’époux peuvent-ils mener le deuil tant que l’époux est avec eux? Mais viendront des jours où l’époux leur sera enlevé; et alors ils jeûneront » (Mt 9, 15). Jésus, d’une manière voilée, annonce sa mort. Pour les compagnons de l’époux, la présence de Jésus est un temps de joie et il n’est pas question de jeûner; mais cette période sera suivie d’un « enlèvement », de la mort de Jésus, et alors suivra un temps de jeûne, manifestation extérieure du deuil vécu à l’intérieur. Selon Mt 9, 14-17, le temps qui suit l’enlèvement de Jésus devrait être compris comme un temps de jeûne et de deuil, à cause du départ de Jésus.

 Est-ce que la béatitude de Mt 5,5 ne pourrait pas être interprétée à la lumière de Mt 9, 14-17: le deuil que Jésus a annoncé avant son « enlèvement » ne serait-il pas vécu pendant le temps de l’Église et ne serait-il pas devenu l’objet d’une béatitude: « Heureux ceux qui mènent le deuil, car ils seront consolés »? Dans les deux contextes où le verbe « mener le deuil » (s’affliger) est employé, il serait relié à la personne de Jésus. Notre béatitude aurait donc un sens christologique: elle proclamerait le bonheur du disciple qui pendant sa vie « s’afflige » ou  « mène le deuil » à cause du départ de Jésus dont il est à la recherche. Mais, question d’importance, est-il possible, dans le contexte des béatitudes de Matthieu, que la béatitude de ceux qui « mènent le deuil » ait un sens christologique? Est-ce qu’une telle interprétation convient au contexte des béatitudes chez Matthieu?

 

Si l’on regarde attentivement les béatitudes de Matthieu, on s’aperçoit qu’au moins une d’entre elles est porteuse d’un sens christologique. La neuvième béatitude (Mt 5, 11), qu’on appelle la béatitude de la persécution, serait mieux présentée si on l’appelait « la béatitude de la persécution à cause du Christ ». En effet, dans le texte, ce n’est pas de n’importe quelle persécution qu’il s’agit, mais de celle qui a son origine à cause du lien du disciple avec le Christ; il s’agit de souffrances endurées à cause de celui qu’on aime. C’est le lien avec le Christ qui rend la persécution porteuse de bonheur. « Heureux êtes-vous quand on vous insultera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi... » (Mt 5, 11). Cette béatitude suppose qu’il y a un lien ferme avec le Christ. La béatitude de la persécution est christologique: la persécution, en effet, est infligée par les ennemis à cause du lien du disciple avec le Christ. Les ennemis n’aiment pas le Christ et n’aiment pas le disciple parce que celui-ci a un comportement qui ressemble à celui du Christ. La persécution a son origine dans une option pour le Christ. Le disciple n’opte pas pour la persécution mais pour le Christ et cette option pourra être cause de persécution. Il semble bien qu’on pourrait dire la même chose des « persécutés pour la justice » (5, 10): la justice étant le comportement qui plaît à Dieu, ce comportement a été révélé par le Christ dans ses paroles et son agir. Le disciple a intériorisé la parole de Jésus qui devient pour lui source d’un agir qui plaît à Dieu, mais déplaît aux adversaires.

 

Le sens christologique des béatitudes doit être poussé plus loin encore. En effet, le sens profond de certaines béatitudes de Matthieu nous échapperait totalement si elles n’étaient pas comprises à la lumière du Christ. De fait, au moins deux béatitudes décrivent d’abord l’intériorité et le comportement de Jésus. On ne pourrait, en effet, saisir le sens de la béatitude des « doux », si nous ne comprenions pas le sens de ce mot à la lumière de la personne de Jésus. En effet, les deux autres emplois matthéens de l’adjectif « doux » décrivent la personnalité de Jésus: « ...mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur... » (Mt 11, 29); «  ...voici que ton Roi vient à toi; doux, il monte une ânesse... » (21, 5). La douceur, avant de se trouver chez le disciple, a son lieu propre dans la douceur de coeur du Christ: une douceur compréhensive, qui n’écrase personne, qui cherche à faire grandir, enfin, qui n’est pas violente envers personne. Il en est ainsi pour la béatitude de la  « miséricorde »: c’est le Christ qui dévoile le sens de cette béatitude. Quand les deux aveugles de Jéricho (Mt 20, 29-34) crient vers Jésus « Seigneur! aie pitié (eleèson) de nous, fils de David! », la réponse de Jésus nous éclaire sur la qualité requise pour qu’il y ait une véritable miséricorde: « Pris de pitié, (splangkhnistheis), Jésus leur toucha les yeux et aussitôt il recouvrèrent la vue » (v. 34). La miséricorde de Jésus a sa source dans son coeur: pour Jésus, la véritable miséricorde part du cœur et elle trouve son expression dans un agir. C’est donc la personnalité du Christ qui nous révèle le véritable sens de la béatitude des doux et des miséricordieux.

 

Il n’y a pas d’hésitation possible: certaines béatitudes chez Matthieu ont un lien avec le Christ soit explicite (les persécutés à cause de Jésus) ou implicite (les doux et les miséricordieux). Mais est-ce que cela s’accorde avec la pensée de Matthieu que la béatitude de « ceux qui s’affligent » soit centrée sur le Christ: le deuil causé par le départ de Jésus. Est-ce qu’une telle interprétation est en harmonie avec la pensée de Matthieu? Un regard attentif sur les béatitudes de Matthieu peut apporter un éclairage précieux. En effet, que dire de la première béatitude (Mt 5, 3)? Elle est centrée sur Dieu: ‘Le pauvre en esprit’, c’est celui qui fait l’expérience de sa propre pauvreté intérieure, il fait l’expérience d’un manque, d’une inadéquation entre ce qu’il est et ce qui est exigé de lui. Conscient de sa pauvreté, ce pauvre se tourne vers Dieu, il met sa confiance en Dieu, il veut être fidèle à Dieu et agir selon sa volonté. Cette béatitude a donc un sens théologique, elle est centrée sur le Père, et c’est bien de Lui qu’il s’agit dans tout le Sermon sur la Montagne où la prière du Notre Père est située au centre. Il n’y a pas d’expérience de bonheur si on ne met pas toute sa confiance dans le Père et si, par son agir, on ne plaît pas au Père.

 

Si la première béatitude est centrée sur la personne du Père et sur la confiance qu’on doit mettre en sa présence agissante, il demeure que c’est Jésus qui révèle le Père: « Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27). C’est donc à travers Jésus que le disciple découvre le Père en qui il doit mettre sa confiance. Le disciple ne pourra donc rejoindre le Père par son agir que s’il ne cesse de rechercher la figure du Christ mort-ressuscité: pour Jésus, voilà ce que signifie « mener le deuil », il s’agit d’une recherche de Jésus. C’est peut-être ce sens christologique de la béatitude « sur le deuil », qui a amené plusieurs copistes à placer, dans leurs manuscrits, la béatitude de ceux qui « mènent le deuil » immédiatement après la béatitude des « pauvres en esprit ». On comprend ce déplacement: si la première béatitude est centrée sur la recherche du Père, il convient bien que la seconde béatitude soit centrée sur le Christ mort-ressuscité qui révèle le Père.

 

Est-il possible de préciser le sens du verbe « s’affliger » ou « mener le deuil »?

 

On laisserait le lecteur sur son appétit si l’on se contentait d’affirmer que « le deuil » dont il est question dans la béatitude de « ceux qui s’affligent » est relié à l’absence de Jésus que le disciple ne doit cesser de rechercher. On doit donc s’efforcer de décrire de notre mieux ce qu’est « ce » deuil provoqué par le départ du Christ.

 

Puisque le deuil est d’abord une expérience humaine qui affecte toute personne qui a perdu un être cher, il importe de dire quelque chose de cette expérience avant de parler du deuil que doit mener tout chrétien après le départ du Seigneur. Cette expérience chrétienne, en effet, a bien des chances d’être à la fois semblable et à la fois bien différente de l’expérience vécue par une personne qui a perdu un être aimé. Il est normal, quand on parle du Christ, que les mots n’aient pas le même sens que dans le langage courant.

 

Quand un être cher disparaît, la dimension extérieure de la relation (la présence physique de la personne) est coupée. Mais cette personne disparue continue d’être présente à l’intérieur de soi et c’est comme si on ne voulait pas la laisser nous quitter. On vit alors comme un arrachement violent dont le temps seul finira par guérir la plaie. D’où l’importance de bien faire le deuil afin de pouvoir dire un jour: « Mon deuil est terminé. » Lorsque la plaie est guérie, la vie normale peut recommencer. Reste alors le souvenir d’une personne qu’on a aimée mais qui a cessé d’être source de douleur parce qu’on a cessé de la retenir en nous.

 

Historiquement, après la mort de Jésus, les disciples et les femmes qui accompagnaient Jésus ont dû faire une expérience en tout semblable à celle que vit toute personne qui a perdu un être aimé. Le soir du Vendredi-Saint et pendant la journée du Samedi-Saint, la rupture de la présence visible de Jésus a dû produire une grande déchirure intérieure. Ceux et celles qui ont connu et aimé Jésus et qui ont assisté à sa mort, ont mené, sans aucun doute, un grand deuil ou se sont affligés.

 

Mais, après la résurrection de Jésus et son retour vers le Père, que se passe-t-il ? Est-ce que les disciples doivent continuer à « mener le deuil » comme on le fait pour une personne décédée? Est-ce que le Ressuscité veut qu’on le pleure comme s’il était encore mort? Quel est ce type de deuil qui doit durer jusqu’au retour du Seigneur? Est-ce que l’évangéliste Matthieu ne pourrait pas nous éclairer dans notre réflexion?

 

Chez Matthieu, le Seigneur, avant son départ pour le ciel, déclare: « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (28, 20). C’est la dernière parole du Seigneur. L’Évangile s’arrête là. Le Seigneur n’est plus visible. Mais si l’on prend au sérieux la parole du Ressuscité, on peut dire qu’il est à la fois là et qu’il n’est pas là, puisqu’il nous a quittés. N’est-ce pas ici que se situe l’expérience du deuil dont parle Jésus dans la béatitude de « ceux qui s’affligent »? Essayons de décrire cette expérience du Ressuscité qui est à la fois présent et à la fois absent.

 

Le chrétien, dans sa vie de foi, fait une expérience très mystérieuse. Le Ressuscité manifeste sa présence en lui et le disciple n’y est pour rien. C’est le Seigneur qui a l’initiative. Il n’a rien de spécial à dire, il se contente d’être présent: c’est joyeux, c’est paisible. Sa présence peut être courte ou longue. On ne peut le retenir et quand il est parti, on ne peut le faire revenir. Il va, il vient. Il n’y a pas de contrainte, c’est la liberté. On s’attache à ce Visiteur tellement étrange. Le Ressuscité se creuse une place à l’intérieur du disciple et celui-ci commence à goûter cette présence qui finit par lui devenir plus précieuse que la présence des personnes les plus connues et les plus aimées. C’est le Seigneur! Il illumine la vie, il ouvre la route et le disciple découvre qu’il faut le suivre, sinon la vie n’a plus de saveur. Le disciple fait l’expérience de la présence de l’absent. Il ne peut douter de son expérience, mais celle-ci demeure une expérience de foi. Le disciple voudrait bien voir le visage du Ressuscité, mais il est absent. Cette expérience, bien que joyeuse, est aussi un certain deuil puisque celui qui est aimé n’est pas visible.

 

Cette expérience de foi, si comblante, se transformera sans doute un jour en un deuil douloureux, pour un temps que seul le Seigneur connaît. On ne peut éviter le moment où le Ressuscité éduque son disciple à une foi plus profonde. Un jour, le Ressuscité commence à se taire et le disciple ne fait plus l’expérience de la présence de son Seigneur. Non seulement le Seigneur n’est pas présent extérieurement, mais il est aussi absent intérieurement et cette dernière absence est ressentie comme un grand vide. C’est un tournant dans la vie du disciple: il est maintenant invité à passer à l’âge adulte dans la foi. Deux chemins, aux visages multiples, s’ouvrent alors pour le disciple.

 

Comme il arrive dans le deuil, il est possible que l’absence prolongée du Ressuscité finisse par relâcher les liens entre Jésus et le disciple. Celui-ci fait alors l’expérience d’un refroidissement de sa relation avec le Seigneur. Cette situation déroute le disciple, mais ne réveille en lui aucun dynamisme, il reste passif et, de la présence vivante du Ressuscité en lui, il passe imperceptiblement au souvenir du Ressuscité. Si sa présence a été une expérience extraordinaire, maintenant elle apparaît comme un rêve étrange d’où le disciple vient de sortir, une espèce d’illusion très forte qui a mobilisé toutes ses forces vives. Maintenant il a l’impression de s’éveiller comme d’un rêve: ´ Je me suis trompé. Je me suis laissé séduire par une ombre. C’est une erreur. Il me faut revenir à la réalité. ª L’expérience vécue a été bonne, mais elle se révèle, dans la réalité, comme un chemin vainement prometteur. Le Ressuscité n’a plus de consistance. Le deuil est terminé, la vie peut continuer sans Lui.

Toutefois, un autre chemin peut s’ouvrir. Si le Seigneur ne se manifeste plus au disciple d’une manière sensible, il se manifestera d’une autre manière que le disciple cherche à découvrir. Le disciple se transforme en un chercheur du Ressuscité. Il devient un peu comme la bien-aimée du Cantique:  « J’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai pas trouvé! » (Ct 3, 1) C’est dans cette recherche même que le disciple fait d’une autre manière l’expérience de la présence du Ressuscité. S’il est fidèle, il découvrira que sa constance à chercher le Seigneur ne peut lui venir que du Seigneur qu’il expérimente pourtant comme absent. S’il est fidèle à communiquer la parole du Ressuscité, il éprouvera une grande joie, malgré l’absence du Seigneur. La communion avec les frères et les sœurs pourra aussi devenir un lieu de joie profonde. Même si le Seigneur continuait à se taire, un jour, le disciple découvrira que, dans son service de la charité, c’est le Ressuscité qui est présent et qu’au fond il n’a jamais été abandonné. Cette période sera sans doute vécue comme un deuil difficile mais la vie du disciple finira par déboucher dans la sérénité et la joie de la foi.

En interprétant la béatitude de ceux qui « mènent le deuil », nous avons fait effort pour être fidèle à la pensée de Matthieu. Il nous a semblé que l’effort en valait la peine. Si notre interprétation est juste, on peut constater que le message de cette béatitude se situe au cœur de la vie chrétienne. « Heureux ceux qui mènent le deuil! » On a là l’invitation lancée par le Ressuscité à tout disciple pour l’attirer dans une expérience fondamentale: tout disciple est appelé à faire de sa vie une recherche du Seigneur vivant « avec » lui, dans l’Église. C’est cette recherche du Ressuscité qui permet au disciple de se tourner vers le Père et d’avoir un agir confiant et un comportement qui plaît au Père.

André Charbonneau, S.J

Haïti