Les Deux Étapes de l’Engagement Chrétien dans les Exercices Spirituels de Saint Ignace

 Dans un article paru dans le Bulletin de Liaison l’an dernier (vol. I, n. 3) et intitulé « Le radicalisme de la vie religieuse », je traitais de l’idée fausse et répandue selon laquelle la vie religieuse offre, plus que les autres styles de vie, une manière supérieure et plus radicale de vivre l’Évangile. Je concluais que l’initiation chrétienne initie une personne donnée au mode de vie radical qu’est la chrétienté. On ne peut radicaliser ce qui est déjà radical par nature. Le corpus paulinien, qui sans aucun doute se réfère à l’expérience de la conversion propre de Paul, exprime le radicalisme de l’initiation chrétienne en termes forts:

...Ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés? Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa Résurrection. Comprenons bien ceci: notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que soit détruit ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché...Considérez que vous êtes morts au préché et vivants pour Dieu en Jésus Christ (Rm 6, 3-11). (D’autres textes aussi forts se retrouvent en Ga 3,27; Col 2,12; 2Tim 2,11; Ep 2,6; Col 3,9-10; Ga 5,24; 6,14).

Comme Paul le suggère, la découverte du Christ par une personne persuadera celle-ci d’abandonner tout ce qui ne convient pas au développement d’une relation personnelle avec le Christ et l’incitera à se donner elle-même totalement à l’amour du Christ. Ce don de soi-même comprendra une vie radicalement nouvelle et le style de vie radical, nouveau qu’elle implique.

La conversion dans la Première semaine des Exercices

Les Exercices spirituels d’Ignace aident l’exercitant à entrer plus profondément dans la vie radicale nouvelle qu’est la chrétienté et à identifier le style de vie grâce auquel il la vivra. En fait, Ignace écrit, dans la « première Annotation », que les Exercices veulent favoriser le processus fondamental de la conversion, à mesure que l’exercitant fait l’expérience de son besoin de rédemption et du désir amoureux de Dieu de réaliser celle-ci (Exercices spirituels. 1). Les exercices de la Première semaine aident l’exercitant à se rendre compte combien le péché l’a dépravé lui-même et toute la création et combien Dieu désire nous sauver et nous racheter. Celui qui fait les Exercices contemple à la fois l’amour infini, la beauté et la bonté de Dieu et de la présence divine dans le monde et la déformation que cause le péché. Après avoir considéré la destruction que le péché a produite, l’exercitant fait face à l’ultime indignité qui révèle l’amour ultime: le Christ crucifié. Se situant face à ce paradoxe, l’exercitant est encouragé par Ignace à contempler l’immensité de l’amour de Dieu pour lui tel que l’exprime l’acte suprême du Christ, puis d’entrer en colloque avec lui. En fin de compte, il va causer intimement avec le Christ, à mesure qu’il considère

comment, de Créateur, il en est venu à se faire homme, à passer de la vie éternelle à la mort temporelle, et ainsi à mourir pour mes péchés.

Dans un second temps, Ignace demande à l’exercitant de se considérer lui-même et de se demander « ce que j’ai fait pour le Christ, ce que je fais pour le Christ, ce que je dois faire pour le Christ » (E.S. 53).

L’exercitant, à l’instar de saint Paul, est écrasé par l’amour du Christ. Il est devenu amoureux du Christ, à mesure que l’amour du Christ l’attire de façon profonde et pénétrante.

La première étape: l’engagement envers le Christ

La grâce de la Première semaine des Exercices pousse l’exercitant au désir ardent de répondre à l’amour du Christ, de l’aimer en retour. La contemplation de « l’appel du Roi » fournit un moyen de satisfaire le désir de l’exercitant. Le Christ, Roi éternel, invite tout le monde à l’accompagner dans sa campagne contre le mal. L’invitation du Christ à l’accompagner offre à l’exercitant ce qu’il désire: l’occasion de répondre à l’amour du Christ. Dans une scène remarquable par sa solennité, Ignace offre à l’exercitant une prière d’offrande de soi qui exprime le mystère de l’initiation chrétienne. Dans un paroxysme d’amour l’exercitant désire se libérer de tout égoïsme et rejoindre son bien-aimé jusqu’à l’imiter. Il répond à l’exhortation de Paul adressée à tous les chrétiens: il embrasse le crucifié, et, par amour pour lui, il embrasse aussi la croix. Ici, comme dans « la contemplation pour parvenir à l’amour », Ignace demande à l’exercitant de se placer dans la cour divine, en présence de Marie et de tous les saints. Il s’offre totalement et sans réserve au Christ, répondant à l’invitation du Christ de peiner avec lui pour le salut du monde, et en exprimamt son désir d’imiter le Christ « en endurant tous les outrages, tout blâme et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle... ». L’engagement que prend l’exercitant est une ratification de celui de l’initiation chrétienne. L’Église célèbre cet engagement sacramentellement dans le baptême, la confirmation et l’eucharistie.

Engagement pour un style de vie

L’engagement pris dans la contemplation de « l’appel du Roi » est radical, mais demeure indéterminé. L’exercitant s’engage à accompagner le Christ et à souffrir avec lui, mais il ne sait pas encore tout à fait comment. C’est encore un néophyte qui doit apprendre davantage sur le Roi auquel il s’est donné lui-même, en vue de déterminer plus précisément comment il va l’accompagner, ce que, concrètement, il va faire. Pour qu’il le connaisse mieux, Ignace recommande, à la fin de l’exercice, de lire L’imitation de Jésus Christ, les évangiles et/ou la vie de quelques saints. La Deuxième semaine des Exercices, avec ses contemplations du ministère public du Christ, les Deux Etendards et les Trois classes d’hommes, l’élection et les Trois degrés d’humilité, fournit des occasions de recevoir la grâce pour laquelle on prie au cours de cette semaine, la grâce d’une « connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin que je l’aime et le suive davantage ». L’exercitant cherche à mieux connaître la personne qui l’aime tant, la personne à qui il vient tout juste de donner tout son être, de manière à apprendre comment l’aimer en retour. La Tradition observe cela dans la mystagogie, ou la réflexion priante sur la foi chrétienne, qui suit les sacrements d’initiation. Ignace offre une large vue d’ensemble et un résumé du mystère de Jésus Christ à travers les contemplations des récits de l’enfance, durant les quelques premiers jours de la Deuxième semaine. Dans le « préambule pour considérer les états », qui termine les contemplations des récits de l’enfance et précède immédiatement la « méditation sur deux étendards », Ignace observe que Jésus sert de modèle pour tout engagement chrétien. Les premières années de la vie de Jésus, qu’Ignace appelle « le premier état », correspond à l’état radical mais encore informe de l’engagement chrétien exprimé dans le don de soi dans la contemplation sur « l’appel du Roi » et célébré dans les sacrements de l’initiation. C’est le stade où l’on observe les commandements et l’on apprend à mieux connaître le Christ. L’histoire du jeune Jésus enseignant dans le Temple (Lc 2,41-50) représente « le second [état] . qui est celui de la perfection évangélique ». Ici, Jésus « resta dans le Temple, laissant son père adoptif et sa mère selon la nature pour se consacrer au pur service de son père éternel » (E.S. 135). Jésus commence à chercher comment il va vivre son engagement radical envers son Père. De même,

nous commencerons, tout en contemplant sa vie [ de Jésus] à chercher et à demander en quelle vie ou en quel état de vie sa divine Majesté nous veut à son service (E.S. 135).

C’est ce qu’il appelle l’état de la « perfection évangélique ». Tout comme le néophyte chrétien explore les conséquences de son initiation, l’exercitant explore les conséquences de son engagement à accompagner le Christ. Il commence « l’élection », ou le discernement de sa vocation spécifique, i.e., il cherche comment, précisément, en quelle forme ou quel état de vie il vivra son engagement chrétien. On peut parler d’un nouvel engagement, ici, seulement dans le sens qu’on choisit un style de vie et/ou un travail spécifiques grâce auxquels on précise l’engagement général chrétien sacramentellement célébré dans l’initiation chrétienne.

Aides pour vivre l’engagement chrétien

Ignace sait que l’engagement chrétien peut être éprouvé par la tentation et la corruption. C’est pour cela qu’il nous propose la « méditation des deux étendards et des trois classes d’hommes » (E.S. 136-157). Dans ces exercices, l’exercitant considère comment les assauts du démon essaient d’affaiblir son engagement chrétien radical, son don total au Christ qui l’accompagne en toutes circonstances. Ignace demande à l’exercitant de considérer trois degrés de tentation qu’il distingue dans le processus de corruption: les richesses, l’honneur et l’orgueil. Il invite aussi l’exercitant à réfléchir et à prier afin de prendre les armes que le Christ nous offre pour combattre ces tentations:

la première, la pauvreté à l’opposé de la richesse; la deuxième, l’opprobre ou le mépris à l’opposé de l’honneur mondain; la troisième, l’humilité à l’opposé de l’orgueil. Et à partir de ces trois échelons, elles doivent amener à toutes les autres vertus (E.S. 146).

Les « Troisième » et « Quatrième Semaines » des Exercices, durant lesquelles l’exercitant contemple la passion et la résurrection du Christ, aident l’exercitant à revoir et à confirmer son Election. Il accompagne le Christ dans l’ultime expression de l’Amour qui aboutit au triomphe définitif de l’Amour. Durant la troisième semaine, Ignace presse l’exercitant à peiner avec le Christ qui peine pour l’amour (E.S. 195). Ce travail de l’exercitant va se continuer pour le reste de sa vie, ayant été uni au Christ dans sa passion, il est uni avec Lui dans sa résurrection. Ignace, comme éventuellement toutes les congrégations religieuses, a puisé dans les « conseils évangéliques », identifiés par la Tradition de l’Eglise, pour créer une structure dans laquelle, lui et ses compagnons jésuites, continueront le travail expérimenté dans la prière durant les Exercices. En effet, la plupart des fondateurs et tous les chapitres généraux subséquents ou les congrégations générales des congrégations religieuses ont travaillé ardûment pour articuler comment les conseils évangéliques peuvent aider les membres de leurs congrégations à « peiner » avec le Christ, à vivre leur engagement à accompagner le Christ d’une manière spécifique. Pendant des siècles ils ont offert une riche variété de styles de vie et d’apostolats, en interprétant et utilisant ces conseils pour favoriser le charisme de leurs fondateurs et de leurs fondations. La Tradition, cependant, n’a aucune intention de limiter aux congrégations religieuses la sagesse et la grâce que ces conseils offrent, pas plus qu’Ignace n’a réservé les Exercices spirituels aux religieux et religieuses. Le temps est venu pour nous d’examiner comment les conseils peuvent aider les chrétiens qui ne sont pas membres de congrégations religieuses dans leur effort pour vivre « le second état » des Exercices, celui de la peine fournie avec le Christ à travers sa passion, de manière à le rejoindre dans sa résurrection. L’Esprit Saint inspire une myriade de charismes qui s’épanouissent dans une pléthore de congrégations religieuses, dont chacune fait un usage judicieux des conseils évangéliques, en vue de promouvoir un style de vie particulier comme envisagé par Ignace dans l’élection. Le Saint Esprit, de même, inspire une myriade de manières dont les gens qui ne sont pas membres de congrégations religieuses peinent avec le Christ et pourraient profiter d’une variété d’interprétations des conseils évangéliques. Il revient aux églises locales de réfléchir sur la grande Tradition et de proposer des manières concrètes dont les conseils peuvent aider ces gens.

 

Donald Maldari, S.J.

Le Moyne College

1419 Salt Springs Rd

Syracuse, NY 13214-1399

USA

courriel : dcm3@lemoyne.edu