Noël: réalité ou mythe
Le fait de « Dieu fait Homme »
d’il y a deux mille ans est ré-actualisé, chaque année. Nous sommes très peu
habitués à cette idée d’un Dieu si proche tellement proche que nous ne pouvons
le rencontrer que dans les limites et l’obscurité de l’Histoire humaine. Le
fils de Dieu vient dans la fragilité et la douceur des traits d’un fils
d’homme, d’un enfant. ´Un enfantª nous est donné, qui est tout à la fois
Libérateur et Frère Aîné. Ses annonciateurs sont des bergers et son Signe, le
Signe du temps et de l’histoire est une mangeoire d’animaux. On ne peut éluder
la Réalité.
Dieu se révèle dans un fils d’homme,
de façon tragiquement humaine, démuni et anéanti. Celui qui est Seigneur et
Fils de Dieu ne peut être manipulé ou idéalisé sous des concepts abstraits ou
vides d’humanité ou de divinité de rêves; Sa présence, sa Révélation exige la
vérification concrète de l’histoire des démunis, des pauvres et des opprimés.
Dieu n’assiste pas du dehors, il « se salit les mains ».
La Philosophie occidentale nous a
appris à trouver Dieu au dernier sommet de l’abstraction, au haut de l’échelle
des réalités, voici que le paradoxe de l’Histoire du Salut est tout à fait
autre, Dieu est dans les profondeurs de la réalité, au cœur de l’histoire, dans
la trame d’une naissance et d’un itinéraire d’homme; le Messie de Noël, Nouveau
Moïse et Nouveau David comme l’Évangile l’annonce sous la lumière rétro-active
de Pâques ne se manifeste, que dans un vagissement et un sourire d’homme: Fils
de Dieu parce que Fils d’homme donné radicalement à la cause de Dieu et la
solidarité humaine. Le Fils Unique de Dieu se fait manifestement le Premier Né
des frères et des sœurs de la terre. L’occident n’a jamais rien compris de
cette logique de Dieu, cette option de radicalité humaine pour se révéler, car
il a toujours été monophysite ou docétiste: Dieu est là-haut et ne se mêle pas
de l’histoire humaine; il fait semblant d’être homme, joue la comédie humaine,
mais ce n’est qu’une livrée de circonstance. Il nous faut décidément accepter
que le lieu par excellence de la Révélation de Dieu, du Fils de Dieu, est cet
Homme, ce fils d’homme pauvre, démuni, qui est Jésus de Nazareth, l’enfant de
Bethléem.
L’Événement de la naissance du Fils
de Dieu nous interpelle encore davantage. Noël nous indique que le lieu par
excellence de la Présence réelle de Dieu, le lieu théologique de sa Présence,
cachée, prophétique et ultime est la condition authentique du pauvre, de
l’homme. Seul l’itinéraire du Jésus de l’histoire dans sa situation historique
et conflictuelle peut nous amener au Christ de la Foi, Libérateur et Seigneur.
C’est cela la pédagogie de Dieu, le chemin porteur d’Espérance et de Vie; la raison
de croire à la Victoire de notre bataille d’homme pour le triomphe du droit et
de la Justice. Noël est la relecture de la Naissance d’un enfant-Messie, d’un
enfant donné au monde à la lumière de l’Histoire du Prophète ultime, du Juste
souffrant, du Serviteur de Dieu, donné livré en rançon pour la multitude, pour
le Peuple.
Il serait mal venu de laisser sous
silence ce que comporte cette irruption du nouveau, du Futur, de la Promesse au
cœur du destin, de l’indéchiffrable et incompréhensible destin. Le Jésus de
l’histoire a pénétré les profondeurs abyssales du Destin, cette pénétration
inconcevable dans la radicalité d’une naissance d’homme est une remise en
question de la Cosmologie, une défatalisation de l’Histoire. Tout recommence,
plus encore tout recommence, on ira de surprise en surprise. Malheurs à ces
Princes de la terre, ces petits despotes inconfortables dans leur peau et qui
se croient les maîtres du Monde. Ce qu’apporte cet Enfant, qui nous est donné
est exclusif et sans analogie. Nous avons tellement l’habitude de slogans, de
ritournelles, de redites, de formules, de clichés, que nous n’avons encore rien
compris de ce Messie Merveilleux, Prince de la Paix, de cet Enfant qui est
l’Inouï de Dieu. Il est essentiellement Promesse et Avenir du Monde, la clé de
l’histoire. Les empires qui se déroulent dans la trame du Destin avec leur
physionomie terrifiante de monstres disparaîtront mais ce petit Fils d’homme
nous sera donné sous le signe de la pauvreté, de la douceur, et de la tendresse
humaine.
Il est vrai que Noël n’est compris
qu’à la lumière de Pâque, du Sommet de l’Itinéraire de Jésus de Nazareth, de la
fin de l’Histoire qui, indiscutablement, détermine le commencement.
L’itinéraire de Jésus nous enseigne qu’il est l’Ultime Prophète, qui ne doit
pas mourir hors de Jérusalem, qu’il est le Serviteur de Dieu livré et donné en
rançon pour la multitude, en un mot essentiellement l’être pour les autres. Il
est mort comme Prophète, Serviteur Souffrant et écrasé, comme Messie, comme
Fils de Dieu, comme Libérateur, Semence de l’Homme Nouveau, pour être exalté
comme Christ et Seigneur. Ce n’est qu’à partir de ce lieu Pascal, de ce sommet,
qu’on peut lire Nazareth et Bethléem. Ce qui nous déroute vraiment de ce
mystère de Noël c’est l’Inouï de la Proximité de Dieu en contraste avec sa
présence déconcertante, cachée et obscure du Fils de Dieu. Les théophanies de
la nuit, le Message et le chœur des Anges: « Gloire à Dieu et Paix aux
Hommes », l’effroi des bergers et la pauvreté de l’Enfant qui est pourtant
« Christ et Seigneur », tout ce décor impressionnant n’est là que
pour signaler la Révélation de Dieu dans l’histoire très bouleversante,
conflictuelle de l’homme, authentiquement Prophète et Serviteur obéissant
jusqu’à la mort de la Croix et qui a été déclaré Seigneur et Christ. Le
Crucifié pour la cause de Dieu et le service inconditionnel de l’homme est le
Nouvel Homme, Avenir du Monde, l’Enfant qui nous a été donné. Ainsi, s’est
manifestée la Gloire de Dieu sur la face d’un Homme, son Enfant donné aux fils
d’hommes parce que Dieu est essentiellement Amour et Pardon et non Pouvoir et
Violence. Seigneur, nous avons vu que tout était nouveau, que tout pouvait
recommencer, parce que tout était remis en question.
Fritz Wolff, S.J.
Professeur Université Notre-Dame et
Centre Pedro-Arrupe, Secteur
spiritualité
Haïti, Port-au-Prince