LA DOCTRINE CATHOLIQUE OFFICIELLE

 

SUR L'ENVIRONNEMENT

 

par

 

Roger Bergman

 

 

            Dans les années 1980, les évêques catholiques des États-Unis ont fait deux fois la une de la presse séculière avec la préparation et la publication de longues lettres pastorales sur des questions d'intérêt public et de politique gouverne­mentale: The Challenge of Peace [Le défi de la paix] en 1983 et Economic Justice for All [Une justice économique pour tous] en 1986. Au cours de la dernière décennie, il est devenu de moins en moins sincère de parler de l'enseignement social catholique comme du "secret le mieux gardé de l'Église[1]". Cette expression s'appliquerait plus justement aujourd'hui à l'enseignement officiel de l'Église sur l'environnement. Dans le présent essai je donnerai une vue générale, à la fois historique et thématique, de l'enseignement du magistère sur l'environnement et commenterai son document principal par le pape Jean-Paul II.

 

 

Origines et thèmes

 

            Dans ce qui peut avoir été un lapsus, un évêque américain a décrit récemment notre sujet comme "l'enseignement social catholique sur l'environne­ment". À vrai dire, l'attention originelle du magistère à l'environnement était partie intégrante des documents et des perspectives d'enseignement. Dans l'ency­clique Octogesima Adveniens de 1971, connue aussi sous le nom d'Appel à l'action, le pape Paul VI incluait un bref paragraphe intitulé "L'environnement". Le pontife fait observer que "par une exploitation mal comprise de la nature [l'homme] risque de détruire celle-ci et de devenir à son tour la victime de cette dégra­dation". Et il poursuit: "C'est là un problème à large portée qui regarde la famille humaine tout entière[2]." Le souci principal de Paul VI concernait l'impact sur l'humanité, non la dégradation de la nature elle-même.

 

            Cette même année, le Synode des évêques publiait Justice in the World [La justice dans le monde], dont on se rappelle la phrase: "l'action pour la justice et la participation dans la transformation du monde nous apparaissent tout à fait comme une dimension constituante de la prédication de l'Évangile[3]". Les évêques font remarquer que

 

                        les hommes [sic] commencent à ... se rendre compte que leur ressources, de même que les trésors précieux de l'air et de l'eau - sans lesquels aucune vie n'est possible - et la petite biosphère délicate du complexe entier de la vie sur terre, ne sont pas infinis: au contraire, ils doivent être sauvegardés et préservés comme un patrimoine unique qui appartient à toute l'humanité[4].

 

           

            Si ce passage fait voir une grande appréciation de l'écologie - la nature est une "petite biosphère du complexe entier de la vie sur terre -, l'accent n'en est pas moins mis clairement sur la nature comme ressource pour la société humaine. Une note centrale de la doctrine catholique sur l'environnement apparaît ici pour la première fois en contexte semblable. On a longtemps pensé que les biens de ce monde constituaient un patrimoine de Dieu confié à toute l'humanité, comme notre héritage collectif légué par le Créateur et, par conséquent, qu'il fallait partager de façon juste. Cette doctrine, cependant, prend une signification nouvelle, comme dans le passage de Justice in the World,  dans le contexte de la dégradation et de la crise de l'environnement. Les nations hautement industria­lisées détiennent une responsabilité particulière en rapport avec ce problème:

 

 

 

                        ... telle est l'exigence relative aux ressources et à l'énergie adressée aux nations riches, qu'elle soient capitalistes ou socialistes, et tels sont les effets de leur acte de traiter l'atmosphère et la mer comme des décharges que cela causerait un dommage irréparable aux éléments essentiels de la vie sur terre, comme l'air et l'eau, si les hauts taux de consommation et de pollution, qui sont en croissance constante, s'étendaient à l'ensemble de l'humanité[5].

 

 

            Voilà un excellent exemple de la manière dont les enseignants officiels de l'Église élargissent leur analyse sociale de façon à y inclure les questions environnementales. Cette approche est développée par le pape Jean-Paul II et les évêques américains dans leurs déclarations de 1990 et 1991 sur l'environnement[6].

 

 

Le pape Jean-Paul II

 

 

            Dès sa première encyclique, Redemptor Hominis (Le rédempteur de l'homme [sic]), la première année de son pontificat, le pape actuel a indiqué la direction que son enseignement à venir tout entier prendrait en situant "la menace de la pollution de l'environnement naturel dans les régions de rapide industrialisation"  carrément dans le contexte de la plus fondamentale des doctrines chrétiennes, celle du péché originel. Le pape pose, de manière emphatique, mais aussi avec passion, la question suivante, avec référence aux crises modernes comme celle de la pollution:

 

 

 

 

 

 

                        Nous, du vingtième siècle, ne sommes-nous pas convaincus des paroles extrêmement éloquentes de l'apôtre Paul concernant "la création (qui) jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement" et "en attente aspire à la révélation des fils de Dieu", cette création qui "a été assujettie à la vanité [par le péché d'Adam][7]?

 

 

            Tout comme, dans une perspective catholique, les problèmes sociaux sont radicalement des problèmes moraux, de même les problèmes environnementaux sont non seulement sociaux, mais aussi moraux. Pour ceux d'entre nous qui avons lu notre Reinhold Niebuhr - ou notre St. Augustine -, cela ne paraîtra pas une vue bien pleine d'espoir ni bien encourageante. Tout de même, elle situe bel et bien la doctrine environnementale catholique très près du coeur de la doctrine catholique en général. Le souci de l'environnement ne peut, alors, se séparer de la vie de la foi chrétienne[8].

 

            Dans Redemptor Hominis, Jean-Paul II introduit un autre thème que tout enseignement chrétien sur l'environnement pourrait se sentir incité à aborder. Il est ironique que peut-être la perspective la mieux connue sur la relation de la foi chrétienne à la crise écologique ne soit pas celle du magistère catholique ou d'autres théologiens chrétiens, mais plutôt celle de l'historien du moyen âge Lynn White. Dans un essai de 1967, repris en 1971 sous le titre de "The Historical Roots of Ecological Crisis" [Les racines historiques de la crise écologique[9]], White proposa la thèse selon laquelle la chrétienté, "la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue[,]... en détruisant l'animisme païen, ... a rendu possible d'exploiter la nature dans une attitude d'indifférence à l'égard des sentiments des objets naturels[10].

 

                        Il y a à peu près un siècle [White a écrit il y a 30 ans], la science et la technologie, jusque-là des activités distinctes, se sont unies pour conférer à l'humanité des pouvoirs qui, à en juger par un grand nombre des effets écologiques, sont aujourd'hui incontrôlables. S'il en est ainsi, la chrétienté porte un immense poids de responsabilité... Pendant près de deux millénaires les missionnaires chrétiens ont abattu des bosquets sacrés, qui sont idolâtres en tant que supposant un esprit dans la nature[11].

 

 

            D'une certaine manière, je ne pense pas que ce soit là ce que Jean-Paul II a à l'esprit, lorsqu'il relie la dégradation de la nature au péché originel. Quand même, dans Redemptor Hominis il relève au moins indirectement le défi lancé par White. Tout en affirmant "la supériorité de l'esprit sur la matière[12]", il critique l'interprétation du thème de la domination de la nature, dans la Genèse, qui permet de devenir un "exploiteur" ou "destructeur" insouciant, plutôt qu'un "«maître» intelligent et noble et un «gardien» du monde naturel[13]". C'est là l'image bien connue de l'intendant. Comme la chose le suggère, cependant, à l'accusation que la chrétienté soit la religion la plus anthropocentrique qui soit, on peut imaginer le pape y répondre: "Un instant, un instant!"

 

            À un autre défi de White, Jean-Paul II répondit de façon plus affirmative. Historien du moyen-âge fier d'un des siens, pour ainsi dire, White nous demande de "bien considérer l'homme le plus radical de l'histoire chrétienne depuis le Christ, saint François d'Assise". "La clé de la compréhension de François, selon son savant champion, est sa croyance en la vertu d'humilité, non seulement chez l'individu, mais aussi chez l'homme [sic] en tant qu'espèce[14]." Soutenant que "nous continuerons à avoir une crise écologique toujours plus grave, aussi longtemps que nous ne rejetterons pas l'axiome chrétien selon lequel la nature n'a aucune raison d'exister, si ce n'est pour servir l'homme [sic][15]", White nous incite à adopter, en lieu et place, une humilité franciscaine. À cette fin, il "propos[a] François comme saint patron des écologistes[16]". Précisément, en 1979,  la première année de son pontificat et seulement une douzaine d'années après que la suggestion de White fût publiée dans la revue Science, le pape "proclamait saint François d'Assise patron céleste de ceux qui promeuvent l'écologie", expliquant que François "offre aux chrétiens un exemple de respect véritable et profond à l'égard de l'intégrité de la création[17].

 

            Apparemment, pour ce pape, champion des droits humains universels, y compris "le droit à un environnement sans danger[18]" et d'un "respect dû à la nature[19]", il n'existe aucune contradiction entre l'anthropocentrisme chrétien, l'humilité franciscaine et une attention véritable pour la nature. Cette perspective, si contradictoire pour un critique comme White, est la clé de l'intelligence de la doctrine catholique officielle sur l'environnement dans ces premiers documents.

 

 

La crise écologique: une responsabilité commune

 

 

            Après avoir suggéré, en considérant ses débuts, quelques-uns des thèmes principaux  de cet enseignement, j'aimerais maintenant me centrer sur son expression unique la plus importante, le message de Jean-Paul II pour la Journée mondiale de la paix de 1990, intitulé La crise écologique: une responsabilité commune. La déclaration de Jean-Paul II présente un intérêt particulier parce qu'elle insiste sur l'ordre de la nature et le désordre que le péché humain a introduit dans le monde.

 

 

 

                        Faits à l'image et à la ressemblance de Dieu, Adam et Ève avaient à exercer leur domination sur la terre (Gn 1, 28) avec sagesse et amour. Au lieu de cela, ils ont détruit l'harmonie existante en agissant délibérément à l'encontre du plan du Créateur, c'est-à-dire, en choisis­sant le péché[20]... Lorsque l'homme [sic] tourne le dos au plan du Créateur, il occasionne un désordre qui a d'inévitables répercussions sur le reste de l'ordre créé[21]."

 

 

            Notez que le désordre se trouve au sein de l'humanité, que ce désordre a de fait des répercussions dans le monde naturel, mais que la création de Dieu, qui est bonne, conserve son bon ordre essentiel. Ce qui devient encore plus clair lorsque le pape observe que non seulement la philosophie et la science, mais aussi la théologie "parle d'un univers harmonieux, d'un 'cosmos' doué de son intégrité propre, de son propre équilibre interne, dynamique[22]. Et parce qu'il en est ainsi, "nous ne pouvons intervenir dans une sphère de l'écosystème sans porter l'attention voulue et aux conséquences de cette intervention dans les autres sphères et au bien-être des générations à venir[23]. Tout en reconnaissant que, en raison du péché, "la création tout entière a été assujettie à la vanité[24], le pape insiste pour dire que la création elle-même conserve sa bonté, son harmonie, son dynamisme, son équilibre et son innocence. C'est comme si Jean-Paul voyait la nature comme fraîche sortie des mains de Dieu. C'est comme si, pour emprunter un langage mythologique, la civilisation humaine n'avait pas été chassée de façon absolue du Jardin, puisque aussi bien le Jardin lui-même, c'est-à-dire la nature, conservait quelque chose de sa beauté et de son intégrité venues de Dieu, en dépit du mal que nous lui faisons. En réalité, dit ce pape qui fait de longues promenades et du ski, "notre contact même avec la nature détient un profond pouvoir de restauration; la contemplation de sa magnificence nous confère paix et sérénité[25]. On ne peut que penser au poème de Gerard Manley Hopkins, God's Grandeur [La grandeur de Dieu] et à son affirmation: "La nature ne s'épuise jamais;/Là vit la plus riche fraîcheur au plus profond des choses[26]."

 

            En semblable perspective explicitement et religieusement appréciative de la nature, Jean-Paul II semble nous demander de considérer le "péché originel" plus comme une tentation permanente au désordre en nous qui s'exprime dans nos attitudes et nos gestes à l'endroit de la nature, comme à l'endroit les uns des autres, que comme un défaut ontologique introduit originellement et de façon permanente dans l'ordre créé lui-même. Dans la perspective de Jean-Paul II, la création n'est pas "tombée" avec l'humanité, dans le sens qu'elle n'est pas impliquée dans notre culpabilité. Notre rébellion continuelle contre le plan du Créateur, manifeste dans notre consommation, notre oppression envers les pauvres, nos technologies débridées, la violence de nos guerres, est la source unique de la dégradation de la nature. Malgré la destruction par le genre humain de l'harmonie originelle[27], la théologie peut encore parler d'un univers harmonieux. Pour paraphraser Hopkins, la nature rebondit. La création mérite encore le jugement de Dieu qui la prononce "bonne" en elle-même, en dépit de notre incapacité à nous élever de façon substantielle et pratique à semblable appréciation. Le plan de Dieu, évidemment, comprend maintenant la rédemption dans le Christ et cette rédemption s'étend à la nature grâce au respect dû et renouvelé manifesté par une humanité rachetée. Nous avons ici le coeur de l'enseignement environnemental du pape: l'ordre écologique ou le dynamisme imparti à la création de la part de Dieu est encore fondamentalement intact et doit être respecté par les créatures humaines de Dieu. Selon Jean-Paul II, "le respect de la vie et de la dignité de la personne humaine s'étend au reste de la création[28]".

 

Roger Bergman

Justice & Peace Studies Program

Creighton University

2500 California Plaza

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USA

 

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courriel : rbjps@creighton.edu



    [1] Catholic Social Teaching (Maryknoll, NY, Orbis, 1988), décrit comme "«the Cliff's Notes» on         on CST" par Peter J. Henriot, S. J., un de ses auteurs, portait le titre de Our Best Kept          Secret dans les éditions précédentes.

    [2] David J. O'Brien et William A. Shannon, Catholic Social Thought: The Documentary Heritage         Marykknoll, NY, Orbis, 1993). [Désormais cité comme CST].

    [3] CST, 289.

    [4] CST, 289.

    [5] CST, 290.

    [6] Jean-Paul II, "The Ecological Crisis: A Common responsibility"; United States Catholic             Conference, "Renewing the Earth", l'un et l'autre dans Drew Christiansen, S. J., et Walter          Grazer, éd., 'And God Saw That It Was Good': Catholic Theology and the Environment                 (Washington, DC, United States Catholic Conference, 1997) [Désormais cité comme "Good".]

    [7] Jean-Paul II, Redemptor Hominis (Washington, DC: United States Catholic Conference, 1979,         23.

 

    [8] "Les chrétiens, en particulier, se rendent compte que leur responsabilité au sein de la            création et leur devoir envers la nature et le Créateur constituent une partie essentielle          de leur foi." Jean-Paul II, "The Ecological Crisis: A Common Responsibility", on "Good", 222.

    [9] Dans son Dynamo and Virgin Reconsidered: Essays in he Dynamism of Western Culture (Cambridge,         MA: MIT Press, 1971).

    [10] Ibid., 86.

    [11] Ibid., 90.

    [12] Redemptor Hominis, 51.

    [13] Ibid., 47.

    [14] Dynamo and Virgin, 91.

    [15] Ibid., 93.

    [16] Ibid., 94.

    [17] "Good", 222.

    [18] "Good", 219. (Souligné dans l'original.)

    [19] "Good", 215.

    [20] "Good", 216. (Souligné dans l'original.)

    [21] "Good", 217.

    [22] "Good", 218.

    [23] "Good", 217. (Souligné dans l'original.)

    [24] "Good", 216.

    [25] "Good", 221.

    [26] Le document des évêques américains, Renewing the Earth, cite ce même poème de Hopkins dans          sa conclusion.

    [27] Cette harmonie originelle, évidemment, est un mythe, dans une perspective scientifique,          évolutive. Il n'a pas existé de Jardin d'Éden, ni d'Âge d'or, aucune époque précédant              l'apparition de la mutabilité et de la mort, dans la perspective darwinienne. "L'équilibre"          de la nature a toujours été tellement dynamique, au moins dans une perspective cosmologique,          qu'on pourrait même demander en quel sens il faudrait utiliser le mot équilibre dans ce            contexte, vu qu'il suggère un équilibre stable ou une "moyenne dorée". Comme le font observer         Gaudium et Spes et la Constitution pastorale sur l'Église dans le monde moderne de Vatican          II, "la race humaine a passé d'une conception plutôt statique de la réalité à une autre plus          dynamique, évolutive." (CST, 168) On se demande si la théologie catholique a encore è              incorporer pleinement cette vue dans ce contexte. On ne peut douter, cependant, que               l'humanité accélère toujours plus cette mutabilité naturelle. Il y a toujours eu des espèces          qui se sont éteintes depuis "les débuts", mais jamais auparavant ne l'ont-elles fait dans          la proportion provoquée par la civilisation moderne.

    [28] "Good", 222.