LA SPIRITUALITÉ DU MYSTÈRE DE L’EUCHARISTIE,

MYSTÈRE DE FOI PAR EXCELLENCE

 

 

O. Parler de spiritualité chrétienne ou de vie spirituelle, c’est parler de l’Esprit Saint. Pour le disciple de Jésus, suivre le Christ, c’est vivre tous les aspects, toutes les dimensions de la vie dans l’Esprit Saint. Selon Saint Séraphim de Sarov, moine russe de la fin du 18ème et début du 19ème siècle, le but de la vie chrétienne « c’est l’acquisition de l’Esprit Saint...Voilà bien en effet ce qui nous fait « amis de Dieu », ce qui change en nous le corruptible en incorruptible, les ténèbres en lumière, l’étable où sont enchaînées nos passions, en temple de Dieu, en chambre nuptiale » (cf Le staretz Séraphim de Sarov  par Louis-Albert Lassus, O.E. I. L, Paris, 1984, pp. 97-98).

 

L’Eucharistie fait l’Église, l’Église fait l’Eucharistie mais, c’est l’Esprit Saint qui rassemble l’Église, Peuple de Dieu et Corps du Christ. L’Eucharistie est son oeuvre. L’acte le plus important de la prière eucharistique, nous l’appelons « épiclèse » ou prière d’intercession à l’Esprit Saint, de tonalité trinitaire. Dans la « Prière Eucharistique I pour la Réconciliation », nous nous adressons ainsi au Père: « Toi qui fais depuis les origines ce qui est bon pour l’homme afin de le rendre saint comme toi-même est saint, regarde ton peuple ici rassemblé, et mets à l’oeuvre la puissance de ton Esprit pour que ces offrandes deviennent pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus, le Christ, en qui nous sommes tes fils ». Et après la consécration, nous prions encore: « Regarde avec amour, Père très bon, ceux que tu attires vers toi, leur donnant de communier à l’unique sacrifice du Christ: qu’ils deviennent ensemble, par la force de l’Esprit, le corps de ton Fils ressuscité en qui sont abolies toutes les divisions ».

 

Si tel est le rôle de l’Esprit Saint dans la totalité de notre vie et dans le sacrement du corps et du sang du Christ, il n’y a pas d’Église, ni eucharistie, sans l’Esprit Saint. L’eucharistie est alors une adresse sûre pour aller à la Sainte Trinité, i.e. au mystère du Dieu-Amour Père, Fils, Esprit. Dans notre marche vers le Père, à la suite de Jésus, l’Église nous invite donc à VIVRE L’EUCHARISTIE DANS L’ESPRIT SAINT.

 

1- VIVRE L’EUCHARISTIE DANS L’ESPRIT SAINT, « MYSTÈRE DE FOI »

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme « mystère de foi ». En parlant des mystères chrétiens, cela ne veut pas dire « parler de choses qui doivent rester cachées ». S’adressant aux Ephésiens, qui sont des païens par rapport aux juifs, Paul leur dit que Dieu lui a dispensé pour eux la grâce de la révélation de la connaissance du Mystère. Il a, dit-il, l’intelligence du Mystère du Christ. À moi, le moindre des saints a été confiée, ajoute-t-il, « la grâce d’annoncer aux païens l’insondable richesse du Christ et de mettre en pleine lumière la dispensation du Mystère » (Eph 3, 8-9). Ce Mystère, à savoir, que la grâce de Dieu, le don gratuit de Dieu, est destinée à tous, et aux Juifs, et aux païens. À nous tous sans exception, ce Mystère, ce beau mystère qui avait été caché depuis des siècles, nous est maintenant révélé, communiqué. Ce dessein éternel que  Dieu a conçu dans le Christ Jésus, notre Seigneur, nous est révélé par le moyen de l’Église. L’Esprit nous donne d’oser nous approcher en toute confiance des mystères chrétiens par le chemin de la foi au Christ (Eph 3, 1-13). Paul demande « qu’on nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1).

 

La révélation en Jésus n’évacue pas le mystère car nous sommes limités, mais au contraire elle nous y fait entrer. En entrant dans le mystère des choses di­vines, nous n’y sommes pas comme des étrangers, mais nous y sommes chez nous. Non seulement le mystère de Dieu n’est pas évacué, mais également notre propre mystère d’homme et de femme se trouve ennobli, agrandi. Plus Dieu reste Dieu, plus la personne humaine devient elle-même, sans aucune aliénation qui la menacerait. La gloire de Dieu, pour citer Saint Irénée de Lyon, c’est l’homme vivant; et notre gloire à nous, c’est la vision de Dieu. Notre mystère humain et le mystère divin doivent être contemplés ensemble.

 

Non, les mystères chrétiens, dont le mystère eucharistique, ne nous demandent pas de laisser Dieu « rester chez lui » et nous-mêmes « chez nous ». « À vous, dit Jésus aux Douze Apôtres, le mystère du Royaume de Dieu a été donné »  (Mc 4: 11). Et quand les disciples lui demandent pourquoi il parle en paraboles, il leur répond: « À vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu » (Mt 13: 16). « Quant à vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient; heureuses vos oreilles parce qu’elles entendent. En vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont souhaité voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu! » (Mt 13: 16-17)

 

Mais attention! Nous n’entrons pas dans la maison du Mystère par nos seuls moyens. Comme dit Saint Syméon le Théologien: « la Maison, c’est le Père, la Porte, c’est le Fils, la Clef de la Porte, c’est l’Esprit Saint. » C’est donc la Trinité elle-même qui est Mystère, qui nous introduit dans son secret. « Qui me voit, voit le Père, » nous dit Jésus (Jn 14: 9). Mais, nul ne va au Fils si le Père ne l’attire (Jn 6: 44); et personne ne peut dire: « Jésus est Seigneur » s’il n’est avec l’Esprit Saint (1 Co 12: 3).

 

Cependant, le Mystère peut rester caché à ceux, celles qui se croient trop sages, trop habiles, trop intelligents pour s’arrêter aux choses du Royaume. Ce sont paradoxalement les tout-petits qui y ont accès car ils se reconnaissent pauvres et démunis, ayant faim et soif de ce qui peut combler leur vide et leur néant. Conscients de leur misère et fragilité, il crient « au secours ». Et Jésus dit merci à son Père d’avoir révélé cela aux petits: « Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir. Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 7: 25-27).

 

Accueillir notre radicale pauvreté et notre absolue dépendance de Dieu Père, Fils, Esprit, est une condition pour pénétrer dans le sanctuaire des mystères divins. L’eucharistie est l’un de ces mystères. Quand Jésus en parla aux Juifs, ils se mirent alors à murmurer, se demandant comment est-il possible qu’il se donne à nous en nourriture (Jn 6: 41-43). Les disciples eux aussi ont trouvé cette parole incompréhensible et inacceptable. Beaucoup se retirèrent et n’allaient plus avec lui (Jn 6: 60-66). Jésus laissa libres les Douze: « Vous aussi, vous pouvez partir et me laisser. » Heureusement que Simon-Pierre avait compris que face au Mystère de l’Amour qui se donne, la grande et vraie question n’est pas: COMMENT cela est-il possible? Mais POURQUOI? Pour­quoi l’Amour est Don de soi? Quel est son Sens? Simon répondit à Jésus: « Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6: 67-69).

 

2. Vivre l’eucharitie dans l’Esprit Saint, comme « le » mystère de foi « par excellence »

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, ce n’est pas seulement le vivre comme « mystère de foi »; c’est plus que cela: c’est le vivre comme « le mystère par excellence. » Mystère de « foi », donc langage de la croix. « Puisqu’en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants...nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1: 21-25).

 

Parler de « faiblesse » en Dieu, c’est montrer ce qui fait l’originalité de la foi et de la spiritualité chrétienne. La foi chrétienne se situe dans une logique qui est nouvelle par rapport aux autres religions. Elle ose parler de « la faiblesse de Dieu. » Pour le chrétien, la chrétienne, la première conversion, la plus radicale, une conversion qui est un véritable retournement (metanoia), c’est d’adopter la perspective de Dieu pour lire et interpréter le réel.

 

C’est précisément à partir de cette logique et de cette perspective de la foi qu’il faut comprendre l’eucharistie comme « le mystère de foi par excellence ». Mais n’avons-nous pas appris que les mystères de la Trinité et de l’Incarnation sont les mystères fondamentaux, à la base de l’Histoire du Salut? Oui, mais l’eucharistie nous offre la possibilité d’une lecture et d’une logique qui englobent toutes les vérités chrétiennes. La logique de l’Institution du mystère eucha­ristique nous donne le critère d’interprétation de l’Incarnation, de la Trinité, du Sacrifice de la Croix.

 

L’Institution de l’eucharistie, si nous considérons les Évangiles Synoptiques, veut nous faire saisir le mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ et toute la logique du salut. Ce n’est pas par hasard que l’Évangile de Luc, au chapitre 22: 25-27, place tout de suite après le récit de l’institution eucharistique l’épisode d’une dispute entre les  apôtres: Qui d’entre eux était le plus grand? voulaient-ils savoir. Voici comment Jésus répondit à leur contestation: « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler Bienfaiteurs. Mais pour vous, il n’en va pas ainsi. Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert! » (Lc 22: 24-27)

 

Telle est la logique qui a amené Jésus à instituer l’eucharistie. Ce mystère bouleverse et met en crise la compréhension qu’on se fait de Dieu à partir des catégories humaines de l’avoir, du pouvoir et du savoir. Le Dieu du Christ affirme sa grandeur, sa transcendance, non pas en prenant sa distance par rap­port à nous mais en devenant l’un de nous, en faisant alliance avec nous. L’euchristie nous donne la grille et le critère de lecture pour lire dans sa globalité le Mystère du salut: l’Incarnation, la Trinité, le Mystère Pascal. La pauvreté de Dieu, sa fragilité, sa faiblesse ne sont pas d’abord des appels pour nous inviter à l’humilité, ce sont des traits qui touchent son être lui-même. Le Dieu Amour que nous révèle Jésus, il est divine pauvreté, divine fragilité, divine faiblesse. Il est Don total tourné vers l’autre.

 

En renonçant aux privilèges de sa condition divine, en ne retenant pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, en s’anéantissant lui-même, prenant condition d’esclave, obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix, Jésus nous révèle qui est Dieu, un Dieu-Amour Père, Fils, Esprit (Ph 2: 5-11). Tout Fils qu’il était, Jésus apprit la souffrance et l’obéissance, fit l’expérience des clameurs et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sau­ver de la mort (He 5: 7-10). En Jésus, « nous n’avons pas une grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d’une ma­nière semblable à nous, à l’exception du péché » (He 4: 15). C’est pourquoi il ne rougit pas de nous nommer frères (He 2: 11) et au bénéfice de nous tous, il goûta la mort (He 2: 9).

 

Qui m’a vu a vu le Père, dit Jésus à Philippe. Centempler Jésus dans sa pauvreté et sa solidarité avec nous, c’est contempler l’anéantissement ou la Kénose de toute la Trinité. Dans l’anéantissement de Jésus eucharistique devenu pain vivant et notre serviteur, nous retrouvons la même logique que dans les mys­tères de l’Incarnation, de la Trinité, de la Passion. L’Eucharistie est le chemin pour lire l’Histoire du salut et l’être de Dieu lui-même.

 

C’est avec raison qu’après les paroles de la consécration: « Ceci est mon corps, prenez et mangez », « Ceci est mon sang, prenez et buvez », l’Église pro­clame: « Il est grand le mystère de la foi », voyant dans l’Eucharistie le mystère par excellence de la foi. C’est alors le cri joyeux de toute l’Assemblée litur­gique: « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Nous allons de la mort à la ré­surrection, et de la résurrection au retour glorieux du Sauveur. Toute l’histoire humaine est assumée et prend son élan vers la Vie en plénitude. Et, juste avant le « Notre Père » la prière du Christ, que l’Esprit nous fait adresser au Père, nous proclamons: « Par Lui, avec Lui, et en Lui, à Toi Dieu le Père Tout-Puissant, dans l’Unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. » Cette doxologie que populairement nous appelons « la petite élévation » montre que toute la célébration eucharistique, comme celle de toute liturgie et célébration chrétienne, a une structure trinitaire.

 

3. Vivre l’eucharistie dans l’Esprit-Saint comme mémorial

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme mémorial, comme mémoire non pas d’une idée, d’une doctrine, mais d’un événement salvifique, d’un geste qui demande notre fidélité à l’histoire. L’eucharistie est le mémorial par excellence. Elle n’est pas un simple souvenir puisqu’elle exprime et ré­alise au maximum l’économie du salut, i.e. la logique selon laquelle le Dieu chrétien se manifeste dans l’histoire. Le Dieu de Jésus n’est pas un Dieu qui est en compétition mais qui est en alliance avec nous. Il nous envoie son propre Fils, non pas pour nous dominer et nous considérer comme des mineurs, non pas pour se faire servir mais pour servir, au point de devenir notre nourriture et la source de notre salut. La logique qui est à l’oeuvre dans l’eucharistie, c’est celle du dévouement, du service, de l’amour gratuit et inconditionnel, et du don de soi.

 

Nous le répétons, le mémorial chrétien n’est pas un simple souvenir nostalgique, puisqu’il représente effectivement un événement salvifique et engage en même temps ceux et celles qui en font mémoire. Il est alors l’expérience d’une rencontre entre Dieu et la personne humaine. En effet, le mémorial chrétien ne fait pas que nous retourner au passé pour le passé; il nous y retourne parce que ce passé historique, qui est un événement du salut, juge notre présent et programme notre futur. Même si tous les sacrements chrétiens sont un mémorial, l’eucharistie explicite plus que tout autre mystère l’économie de l’Incarnation et du salut, devenant ainsi la norme selon laquelle tout disciple du Christ doit s’insérer dans la voie du salut.

 

4. Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint comme banquet

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme banquet, comme le « Repas du Seigneur ». Si, comme le faisait la communauté de Corinthe, il se produit des divisions, chacun prenant d’abord son propre repas, l’un ayant faim, l’autre étant ivre, ce n’est plus le Repas du Seigneur, dit Paul.  Pour moi, en effet, écrit-il aux Corinthiens, voici ce que je vous ai transmis: « Le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit: “Ceci est mon corps, qui est pour vous; faites ceci en mémoire de moi”. De même, après le repas, il prit la coupe, en disant: “Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi”. Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Ainsi donc, quiconque mange le pain et boit la coupe du Seigneur indigne­ment, aura à répondre du corps et du sang du Seigneur » (1 Co 11; 23-27).

 

Saint Paul parle donc du Banquet ou repas eucharistique pas comme d’un repas quelconque. Chacun(e) doit s’éprouver soi-même et discerner le Corps du Seigneur. C’est le Seigneur, le Ressuscité lui-même qui invite à ce Repas. C’est un moment constitutif de la communauté chrétienne où celle-ci doit vérifier si elle se construit et agit selon la logique que Dieu a choisie pour construire et sauver l’histoire. C’est la logique, rappelons-le, selon laquelle le premier se fait le dernier, le plus grand se fait le plus petit, le plus fort se fait le plus faible, et cela pour servir (cf. Lc 22: 24-27).

 

Les récits néo-testamentaires de l’institution interprètent le banquet eucharistique dans la perspective du mystère pascal du Christ. La dimension conviviale est un aspect déterminant du mémorial eucharistique. Par cette action salvifique, nous sommes invités dans le Christ à devenir le peuple de la nouvelle al­liance et à entrer dans la Grande Famille divine du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Le Christ devient le Frère aîné. Dans la célébration eucharistique, la communauté chrétienne est convoquée par l’Esprit Saint pour faire mémoire - dans un banquet, un repas - de la mort et de la résurrection du Christ. Le banquet eucharistique est la mémoire du mystère de convocation communautaire que Dieu a accompli dans le Christ.

 

La réunion eucharistique devient critère de vérification de la communion ecclésiale d’aujourd’hui. En recevant le repas du Seigneur, est-ce que nous som­mes en communion fraternelle entre nous, et avec Dieu, et avec la Nature? En dehors de cette triple communion, nous ne sommes pas des personnes en devenir. Le banquet eucharistique structure la communauté chrétienne sur la logique du « donner - pour être. » La communauté est la gloire de Dieu déjà présente dans l’histoire et dans le monde.

 

5. Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint comme sacrifice

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme sacrifice, i.e. passer de l’eucharistie- banquet à l’eucharistie-sacrifice. Banquet chrétien et sacri­fice chrétien ne sont pas étrangers l’un à l’autre. La célébration eucharistique est elle-même un sacrifice, et pas seulement le souvenir du sacrifice du Cal­vaire. Il y a un lien profond entre la dimension sacrificielle de l’eucharistie et sa dimension conviviale. C’est la logique de la croix qui crée un lien indissoluble entre l’aspect sacrificiel et l’aspect convivial du mystère eucharistique.

 

Quelle est cette logique de la croix? Nous l’avons déjà vue: c’est devenir grand en se faisant petit, donner pour être, servir pour donner la vie. C’est cela l’être et l’agir de Dieu. C’est à ce mode d’être et d’agir que doit tendre la personne humaine, si elle veut vivre  comme image de Dieu, s’épanouir et cons­tituer la communauté selon l’intention du Dieu communautaire et familial, qui est Père, Fils, Esprit. Mais, pour faire le lien entre eucharistie-banquet et eu­charistie-sacrifice, la croix ne doit pas être vue seulement comme une expiation. Elle est plutôt le plus grand signe d’Amour et de gloire de Dieu. Dieu nous aime jusqu’à l’extrême, au point d’accepter la mort la plus ignominieuse de son Fils. Cela par amour et pour son Fils, et pour nous, les fils et les filles.

 

Selon cette logique, le Dieu le plus grand se fait le plus petit, le Dieu des armées devient le Dieu désarmé, Dieu-le Premier devient le dernier, le Dieu Très-Haut devient le Dieu d’en bas, le Dieu Fort se fait faible; le Dieu Tout-Puissant ne l’est pas grâce à un pouvoir de domination et d’humiliation, c’est son Amour qui est tout puissant. Pour lui, seul l’amour est vainqueur du mal, du péché et de la mort. Jésus, par amour, meurt en croix; Dieu, par la force de l’Esprit qui est Amour, ressuscite son Fils. La croix est d’abord une logique d’amour et de solidarité de la part de la Très Sainte Trinité en faveur de la per­sonne humaine. La Croix devient ainsi la Gloire de Dieu et la plus grande exaltation que le Père puisse procurer à son Fils dans l’Histoire. Qui est Dieu le Père pour nous aimer ainsi? Qui est-Il Jésus, le Fils et notre Frère aîné, pour nous aimer ainsi? Qui est-Il l’Esprit Saint, l’Esprit d’Amour du Père et du Fils, pour nous aimer ainsi? L’amour de Dieu nous dit ce qu’est la croix du Christ.

 

La logique de la Croix structure la communauté chrétienne et permet de vérifier si elle se bâtit « chrétiennement » à la manière dont l’amour de Jésus ac­cepte de mourir pour nous. L’Eucharistie-banquet proclame que la communauté, quand elle est construite sur la fondation du Crucifié-Ressuscité, est signe efficace de salut dans l’histoire, même si ce salut est « un déjà-là et un pas-encore. » L’Eucharistie-sacrifice nous enseigne de quelle façon doit être formée la communauté chrétienne si elle veut devenir salvifique.

 

Dans cette perspective, le sacrifice du Christ devient libérateur et pour la communauté comme telle, et pour la liberté et l’épanouissement de l’individu. Si vraiment la communauté se construit selon l’enseignement et l’exemple du Christ, le bien commun et la liberté individuelle seront réconciliés; le don de soi au prochain et l’amour de soi (l’auto-affirmation, l’épanouissement personnel) ne seront pas en compétition mais en communion d’alliance.

 

Une croix qui ne déboucherait pas sur l’amour et le service ne serait pas chrétienne. C’est aussi le moment de rappeler que ce n’est pas n’importe quelle croix qui est volonté de Dieu et croix du Christ; ce n’est pas n’importe quelle croix que Jésus nous invite à porter à sa suite. Il y a des croix qui ne viennent pas de Dieu; il y a des croix qui sont contre sa volonté parce qu’elles menacent la vie de ses enfants. Ces croix, il faut les combattre au nom de Dieu lui-même. La croix du Christ, c’est celle-là qu’il rencontre en offrant sa vie pour que le mal, le péché, la mort disparaissent. Le Christ est « l’Agneau de Dieu » qui enlève le péché, le mal, la croix du monde. Il y a donc un mal et une croix à combattre. Par contre, quand nous nous trouvons en face d’une croix que nous n’arrivons pas à éliminer, telle que la maladie, la souffrance etc, Jésus veut la porter avec nous. Au fond, ce qu’il nous propose, c’est de faire avec nous l’alliance suivante: le laisser porter notre propre fardeau qui est trop lourd pour nous, et en échange, porter son fardeau à lui qui est léger. « Venez à moi, nous dit-il, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug...car je suis doux et humble de coeur...mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11, 28. 30).

 

La logique de la croix s’accompagne de souffrance et de peine, fait verser des gouttes de sang dans le processus de dépouillement, de mortification, d’abnégation et de renoncement. Mais, le sacrifice de la croix ne s’identifie pas avec la douleur qui l’accompagne. Quand viendra le temps de la Plénitude de la Vie, toute croix disparaîtra. Ce sera le Grand Banquet où l’Amour triomphera. Ce sera la Fête de Dieu et notre fête. La logique du don de soi, comme le seul chemin pour arriver à être soi-même et à s’épanouir, aura été efficace.

 

6. Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint comme une présence

 

Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme une rencontre affective, amicale avec Quelqu’un qui est vivant, présent, agissant. Le mystère de la présence eucharistique n’est pas d’abord une vérité à analyser, à investiguer, comme s’il s’agissait d’une réalité que l’esprit cherche à comprendre en quête d’efficacité. Si c’était cela la préoccupation première du croyant quand il s’agit de la « présence réelle », la question qui l’intéresserait au premier plan serait comment le pain et le vin deviennent-ils corps et sang de Jésus au moment de la consécration? La recherche du comment, du mode, de la nature, du moment de la présence réelle du Christ eucharistique ne laisserait pas alors beaucoup de place pour une rencontre avec l’Autre. Il y aurait peu de place pour le dialogue, l’écoute, l’admiration, le silence, l’adoration, la contemplation de la réalité elle-même.

 

C’est cette attitude d’investigation et d’analyse qui bien souvent occupe la première place dans les conversations entre deux personnes.  Je n’écoute pas l’autre, je veux lui imposer mes propres idées et arguments. C’est moi qui ai raison, la vérité est de mon côté. Ainsi, je n’arrive pas à la vérité car mon grand souci ce n’est pas le dialogue avec l’autre, mais sa domination. Le résultat, c’est la division, et dans le monde politique, et dans le monde religieux, et dans la vie communautaire.

 

[ a ]  Quand il s’agit de la présence réelle du Christ, les signes sacramentels du pain et du vin sont là pour nous désigner la présence du Christ comme pré­sence pour une rencontre, pour un dialogue, pour un service. Ils ne sont pas là seulement et d’abord pour nous dire: voici le lieu de la présence réelle. L’attitude d’écoute est capitale. Il ne s’agit pas de ne pas confesser la présence réelle du corps, de l’âme et de la divinité du Christ. Avec tous les fidèles il faut souligner cette conviction de foi. Il ne faut pas, cependant, souligner le fait, l’objectivité de cette présence au détriment de la présence personnelle. Affirmer la précieuse réalité, louer, adorer, dire merci, réparer les offenses faites à l’eucharistie, élever l’hostie et le vin consacrés après la consécration, faire des processions solennelles avec les saintes espèces, passer des heures d’adoration devant un autel décoré de jolies fleurs, dans un environnement de parfum d’encens, oui, tout cela est très beau et fait partie de notre foi, de notre piété liturgique et eucharistique. Aujourd’hui, plus que jamais les fidèles ac­cordent une très grande place à ces temps d’adoration silencieuse qui veulent corriger un peu nos cérémonies cérébrales, froides, desséchantes, moralisan­tes, idéologisantes. Le peuple de Dieu cherche à prier avec tout son corps, tout son être affectif dans différentes formes de piété eucharistique publiques, communautaires ou privées.

 

Cela, oui. Mais, il faut éduquer notre foi à un climat de rencontre, de dialogue entre le Christ présent dans l’eucharistie et nous. Sinon, c’est comme si, quand nous allons communier, nous allions pour « posséder », « capturer » le corps du Christ. C’est moins alors une rencontre et un temps de dialogue et d’écoute. Cette rencontre et cette écoute ne sont pas toujours faciles quand dans nos liturgies nous chantons beaucoup, du début à la fin de la messe, sans laisser des moments de silence, de « désert », de vide pour écouter ce que le Christ a à nous dire, et la mission qu’il a à nous confier pour aujourd’hui et pour demain.

 

N’oublions pas que les sacrements, en particulier l’eucharistie, sont source d’expériences spirituelles, sont école de spiritualité. Cela veut dire que l’eucharistie n’est pas seulement objet de contemplation, mais une aide pour comprendre la véritable nature de la contemplation chrétienne. La contem­plation chrétienne n’est pas pure admiration esthétique, pas pure extase, mais dialogue, participation, écoute. Le Christ eucharistique n’est pas seulement quelqu’un qui est là, présent, pour écouter nos paroles, mais il est surtout quelqu’un qui désire que nous l’écoutions. Il nous invite à écouter son message et à le traduire pour le service de la foi.

 

[ b]  L’attitude d’écoute va de paire avec l’attitude du silence. La présence du Christ eucharistique est une présence silencieuse. C’est le silence qui pa­radoxalement rend possible le dialogue et l’écoute. Le silence du Christ dans l’eucharistie nous renvoie à la logique de la Croix et au silence de Dieu. Jésus Crucifié est mourant et Dieu se tait. Mais le Père ne fait pas silence parce qu’il est insensible et impassible face à la détresse de son fils. C’est plutôt que Dieu n’a qu’une seule parole; cette parole, c’est le Verbe, c’est le Fils. Sa mort sur la croix nous dit que l’Amour du Père pour le Fils dans l’Esprit Saint est allé jusqu’à l’extrême et jusqu’à la fin. Le Père accepte par amour que son Fils meure pour nous. Il n’a plus rien d’autre à nous dire. Quand, par la force de l’Esprit, il ressuscite Jésus, nous comprenons que mourir par solidarité et par amour est le chemin pour aller vers la vie et vers la gloire.

 

Jésus a compris ainsi sa mission: il est envoyé par le Père pour nous révéler l’amour de Dieu pour nous. Rien, ni le péché, ni la haine, ni la mort n’arrêteront cet amour fou de Dieu pour ses enfants. Le silence eucharistique, comme celui de la croix, est un silence symbolique qui doit nous interpeller. Dialogue si­lencieux, écoute silencieuse entre Jésus et son Père, au service de l’amour. Ce doit être aussi notre façon chrétienne d’exister: dialoguer avec le Christ de l’eucharistie, l’écouter en silence, selon la logique de la croix, tout cela pour servir nos frères et soeurs.

 

Comme nous avons peur du silence! Peur du silence de Dieu, comme si son silence équivalait à sa non-existence, ou à son absence, ou à son mépris de ses enfants qu’il a lui-même créés et qu’il aurait jetés dans le monde et livrés à leur sort. Le silence de Dieu semblerait être aussi synonyme de son indiffé­rence face à notre monde qui souffre...Peur du silence des autres, car nous sommes toujours pressés d’entendre l’autre parler pour pouvoir tout com­prendre de lui et l’analyser, comme s’il était « une chose », quand ce n’est pas pour le prendre au piège et le condamner, à la manière d’un intégriste. Celui-ci croit avoir toute la vérité de son côté. Il est toujours prêt à juger celui et celle qui tentent une approche créatrice de la vie, les voyant comme ennemis de l’orthodoxie, et en dehors de la vraie tradition...Peur de son propre silence, car la fuite dans la parole peut être parfois le symptôme du refus d’écouter des aspects cachés et refoulés que mon être aimerait bien me révéler. Par exemple: peur de mon identité, honte de ma race, de mon pays, de ma couleur; peur et honte de mon passé; peur de créer; peur d’être libre et responsable; peur de vivre et de mourir, peur d’aimer, peur de la sainteté, peur de l’avenir. Alors, consciemment et/ou inconsciemment, nous nous perdons dans le bruit de la parole.

 

Et pourtant, le silence et la parole sont deux dimensions fondamentales pour devenir une personne humaine. Au plan de la foi chrétienne, le temps de la pré­sence silencieuse devant Dieu nous rend attentifs à la Parole. Et, sans la méditation et l’écoute de la Parole, le silence n’est pas fécond. La Parole nous conduit au silence et le silence à la Parole. Nos paroles les plus profondes et qui peuvent toucher le mystère de l’autre, ce sont celles qui naissent du silence et qui sont nourries par le silence. La parole sans silence peut être dangereuse; le silence sans parole peut être stérile. Il faut éviter une théologie verbeuse et tapageuse comme il faut éviter une spiritualité qui serait plus spiritualiste, plus intimiste (c’est-à-dire repliée sur soi) que spirituelle (c’est-à-dire ouverture vers l’autre).

 

Nous savons très bien que beaucoup de nos conversations sont stériles parce qu’elles ne prennent pas racine dans le silence. C’est malheureusement le cas de certaines de nos prédications et homélies qui n’aident pas l’assemblée ecclésiale à descendre dans sa profondeur pour prendre des décisions importan­tes et cesser de considérer la vie comme un pur « divertissement », pour utiliser un mot célèbre de Blaise Pascal.

 

Sans une articulation entre parole et silence, nous parlerons mal de Dieu, et difficilement avec Dieu. Pour arriver à faire naître la parole du silence, et écou­ter un silence qui a une parole à nous communiquer, la présence eucharistique du Christ Ressuscité est pour nous une bonne école. La présence (la parole) silencieuse du Christ eucharistique nous dit que le Christ est le « oui » du Père, la dernière parole que Dieu a à nous dire pour lire toute l’histoire du salut. C’est un silence éloquent qui attend notre réponse, pour ou contre l’Amour. C’est un silence qui ouvre l’espace pour un dialogue honnête et respectueux avec Dieu, avec les autres, avec l’univers, avec nous-mêmes. Le silence du Christ à l’eucharistie n’est autre chose que son oui et sa fidélité à son Père. Son silence à l’eucharistie et son silence à la croix, c’est la réponse à son amour pour son Dieu, et pour nous ses frères et soeurs. Le silence de l’eucharistie et celui du calvaire, comme le silence des grandes actions et des gestes d’amour, c’est la manière d’être, d’exister gratuitement. Nous avons à apprendre à croire et aimer le Christ pour ce qu’il est, et pas seulement pour ce qu’il dit et fait. Dans l’évangéliste Jean, au chapitre 17, Jésus se révèle comme un don que le Père nous fait, et nous considère comme un don que le Père lui fait.

 

C’est un amour réciproque et gratuit qui se vit dans l’Esprit Saint entre le Père et le Fils. C’est dans cette danse d’amour trinitaire que Jésus veut nous faire entrer. L’amour est gratuit ou il ne l’est pas. S’il est gratuit, il est efficace. C’est de cet amour gratuit que l’Église doit témoigner, si elle veut être l’Église de Jésus Christ. En aimant de façon gratuite tous les hommes et toutes les femmes sans exception, mais en donnant la première place aux plus petits et aux pauvres, à la manière de Jésus, l’Église accomplit sa mission. Cette mission est une acceptation gratuite et inconditionnelle de l’autre avant d’être une annonce; c’est une écoute respectueuse, gratuite, avant de se traduire en parole et en action.

 

Le silence eucharistique ne devrait donc pas nous faire problème. La présence silencieuse du Ressuscité dans le pain consacré, pain qui est le fruit de notre travail, est source de spiritualité, de contemplation et d’action. Nous connaissons cette parole du paysan du saint Curé d’Ars. « Qu’est-ce que tu fais de­puis tout ce temps devant le Saint Sacrement »? lui demande le St Curé d’Ars. « Je l’avise et il m’avise », répond le paysan. Entrecroisement de deux re­gards; silence et dialogue entre deux amoureux, rencontre affective entre deux coeurs qui s’aiment gratuitement sans aucun besoin de parole.  

 

[c]  La présence silencieuse du Christ eucharistique non seulement peut nous conduire dans une relation profonde avec Dieu, mais également avec nous-mêmes. Puisque nous sommes créés à l’image de Dieu Père, Fils, Esprit, nous sommes habités par Dieu. Et comme tels, êtres trinitairement programmés, il y a en nous un espace intérieur qui n’est jamais contaminé par le mal et le péché; un petit coin sacré, originel, où nous pouvons nous retirer par moment, ou mieux, où Dieu nous attire pour nous ressourcer à notre mystère divin. Il n’y a rien, ni personne, ni aucune misère, aucune déchéance qui puisse profaner cette terre vierge.

 

En visitant l’Arche de Jean Vanier, communauté de personnes avec un handicap mental, j’ai été plusieurs fois témoin de l’agitation chez ces personnes. In­capables sont la plupart d’entre eux de se tenir tranquilles un instant. Chez les plus blessés cela peut conduire jusqu’à la violence. Ce sont des scènes qui m’ont profondément affecté, touchant mes propres blessures et angoisses. Un jour, les responsables de l’Arche d’un petit village d’Haïti m’ont invité à me joindre à eux pour prier et adorer devant le Saint Sacrement de Jésus Hostie. Agréable surprise, joyeux mystère, bonne nouvelle: les personnes avec un handicap mental, violentes et agitées il n’y a qu’un moment, étaient là tranquilles, calmes, apaisées. Elles se sentaient rejointes par Quelqu’un. Décidément, le coeur peut toucher l’invisible, l’invisible de Dieu, et l’invisible de ce qui nous constitue au plus profond. En effet, même un aveugle et un sourd de la communauté avaient le sentiment qu’ils étaient enveloppés et habités par une Présence de tendresse.

 

Ce n’est pas une seule fois que j’ai eu cette grâce d’apprendre, avec des ami(e)s avec un handicap mental, à chercher Dieu dans le coeur. Notre effort per­sonnel peut nous conduire au silence mais la présence de Dieu qui habite notre coeur peut nous conduire à un silence plus profond, à ce silence-là qui apaise et pacifie, comme cela peut être constaté dans les communautés de l’Arche. C’est l’un des traits du Dieu d’Amour et de Miséricorde de se révéler prioritairement aux pauvres et aux petits. Il sait élever les humbles et fait des derniers de la société les premiers du Royaume. Tous ceux et celles qui ont reçu le don de Dieu de participer à la vie et à la prière des personnes avec un handicap, n’ont pas de difficulté de comprendre que les pauvres nous évan­gélisent. Ils nous évangélisent par le Dieu qui fait de leur coeur un lieu privilégié pour le rencontrer.

 

Cette capacité qu’ont des personnes avec un handicap intellectuel de trouver le silence, la sérénité, le calme et la paix devant le Christ eucharistique peut ai­der, je pense, à approcher différemment la question théologique et pastorale, à savoir, si un handicapé peut communier au corps et au sang du Christ. Peut-il comprendre la portée d’un tel geste? nous demandons-nous. Une distinction entre « comprendre » et « connaître » pourrait nous mettre sur une piste de réponse. Dieu ne nous demande pas de le « comprendre » mais d’être disponibles pour qu’Il se fasse « connaître » à nous. Dieu est mystère, mais il se ré­vèle et se fait connaître. Cependant, ce ne sont pas nécessairement les plus habiles intellectuellement qui ont accès à son mystère. Un assistant de l’Arche me raconta ceci: un jour, une personne avec un handicap mental, écoute la lecture du texte d’Isaïe 41: 13: « Je suis le Seigneur ton Dieu. Je te prends la main droite, et je te dis: « Ne crains pas, je viens à ton secours. » Tout de suite après la lecture, cette personne avec un handicap mental prend la parole, s’adressant à Jésus: « Jésus, s’écrie-t-il, ne crains pas, je te prends par la main, je viens à ton secours. »

 

Dans le même contexte de notre être profond, jamais profané ou violé par la misère, la détresse humaine, ou par une quelconque calamité, je me souviens de cette expérience vécue dans le métro à New York. Le train s’arrêta de station en station pour faire descendre et monter des passagers. Dans mon com­partiment rempli de gens, il y avait un ivrogne qui faisait pitié. Il faisait du bruit, lançait des mots obscènes. Il pouvait à peine tenir debout. Nous souhaitions tous qu’il descende à la prochaine station pour nous en débarrasser. Ce n’était pas le cas car il ne semblait pas savoir où il voulait aller.

 

Arrêt du train dans une nouvelle station. Un pauvre monte, c’est un mendiant aveugle, conduit par un jeune garçon. Le soûlard le vit, se ressaisit et redevint subitement comme une personne normale. Il regarda longuement l’aveugle, en eut pitié, lui donne un dollar qu’il sortit de sa poche. Pour un moment au moins, le soûlard avait retrouvé le fond de son être. Ce fond que ni rien, ni personne n’arrive à piétiner, constitue une sorte de réserve de notre milieu divin, et qui fait que pour Dieu et pour nous, nous sommes plus grands que ce qui apparaît. Nos possibilités dépassent de loin nos performances.

 

Ces deux expériences rapportées ici, dans le cadre d’une spiritualité de l’Eucharistie, de la Présence réelle et silencieuse du Christ eucharistique, expérience des personnes avec un handicap mental, et expérience d’un soûlard au métro de New York, ces deux expériences confirment que le silence du Christ eu­charistique, loin d’être problématique, peut nous préparer à découvrir notre vaste monde intérieur et y rencontrer le Dieu qui est plus grand que notre coeur (1Jn 3: 20).

 

[d] En me posant la question de la capacité d’une personne avec un handicap mental pour communier sacramentellement, me vient aussi à l’esprit une autre question très brûlante pour la pastorale. Comme prêtre, j’ai souvent reçu la confidence de chrétien-nes catholiques qui sentent un désir profond de commu­nier, de s’approcher comme on dit de « la sainte table » et qui ne peuvent plus le faire à cause de leur situation « irrégulière » dans l’église. Ces fidèles peu­vent être des divorcés depuis longtemps remariés, et en situation irréversible pour toutes sortes de raisons.

 

Il y a d’autres exemples de personnes qui ne peuvent pas rencontrer le Christ eucharistique. Elles ont des problèmes « avec l’église », toutes sortes d’empêchements qu’il n’est pas nécessaire de nommer ici. Elles désirent ardemment communier au corps et au sang du Christ eucharistique et veulent en même temps respecter la discipline de l’Église. Ce sont par ailleurs des membres de l’église de qualité et d’un très haut niveau de foi et d’engagement, re­connus et respectés dans leur milieu. Certains pasteurs suggèrent que de tels paroissien-nes aillent discrètement communier dans des paroisses où ils ne sont pas connus. Ainsi, ils ne seraient pas objet de scandale. À une maman depuis longtemps divorcée, par ailleurs très pieuse, fidèle à sa messe dominicale, priant chaque jour avec sa fillette, cette dernière dit quand arriva la date de sa Première Communion: « Maman chérie, ça va être le plus beau jour de ma vie, et ma plus grande joie sera que tu communies à mes côtés. » À une telle maman, des pasteurs qui respectent le règlement de l’église face aux personnes divorcées conseilleraient sans scrupule d’accompagner sa fille à la Sainte Table, au moins en cette occasion.

 

D’autres pasteurs préfèrent renvoyer à leur propre conscience ces personnes en difficulté avec les règlements de l’église. Personnellement je recours à l’approche pastorale et spirituelle suivante: à la « communion spirituelle » que j’appellerais de préférence « communion du désir », ou « communion du coeur ». Quand on se trouve dans des situations-limites qui coupent l’accès à la communion sacramentelle, l’honnêteté et la fidélité envers l’Église étant sauvegardées par ailleurs, il reste alors la possibilité d’entrer en relation profonde avec ce désir brûlant qui nous habite, désir d’entrer en communion avec le Christ. Ce désir profond du coeur vient de Dieu. La loi, la discipline et règlement de l’Église ont tout leur sens. Mais la grâce du Christ a plusieurs canaux pour nous rejoindre. Le sacrement de l’eucharistie est un lieu extraordinaire pour rencontrer le Seigneur réellement présent. Mais l’action du Ressuscité n’a pas de limite car sa grâce est surabondante.

 

La faim et la soif d’un fidèle qui veut sincèrement entrer en communion avec Jésus peut le porter à prier ainsi: « Seigneur Jésus, mon Sauveur et mon Frère, pour la raison que tu sais, je ne peux communier à ton corps et à ton sang dans le St Sacrement de l’autel, mais ton amour et ta miséricorde sont infinis et peuvent venir à moi là où je suis. Viens, viens, je t’en supplie, viens habiter ma pauvreté et communier à ma vie. » Une telle prière du coeur, faite avec foi et humilité, ne laissera pas Jésus insensible. Il entendra ce cri du coeur et ira l’habiter. La présence réelle du Ressuscité est une action réelle qui n’a pas de li­mite.

 

Si la communion du désir et du coeur peut être une communion efficace, elle peut se renouveler plusieurs fois durant la journée et selon les circonstances, chaque fois que l’Esprit qui habite notre coeur nous fait désirer entrer en communion avec le Christ. Bien plus, cette forme de communion au Christ est à recommander également à ceux et celles qui n’ont pas cet empêchement de communier sous l’espèce du pain et du vin. Elle nous permet de « faire mé­moire » de la communion sacramentelle et de demeurer avec le Christ. Elle peut devenir une grande source de spiritualité.

 

[e] Toutes ces pratiques de piété doivent nous permettre de retrouver le rapport qu’elles ont avec la messe et avec notre engagement chrétien. Ce qui a conduit le Christ à se rendre présent dans l’eucharistie, c’est le don de lui-même pour notre salut. Nous entrons en communion avec lui pour demeurer avec lui et donner la vie avec lui. Faites ceci, nous dit-il, en mémoire de moi. Et, rappelons-le, l’engagement et la mission auxquels nous envoie le Christ eucharis­tique, c’est selon la logique du don de soi aux autres. C’est la logique selon laquelle on n’est vraiment grand qu’en se faisant petit, on ne s’affirme qu’en se donnant, on ne gagne sa vie qu’en la perdant. Sans relier à la messe, (c’est-à-dire à la célébration de la mort et de la résurrection du Christ) toutes les for­mes de nos activités cultuelles, privées et communautaires, ainsi que nos dévotions et gestes de piété, la présence réelle ne sera pas une action réelle du Christ Ressuscité.

 

Présence réelle, action réelle au coeur de notre vie, telle est l’eucharistie, le sacrement de la foi par excellence. Dans une méditation que Henri J. M. Nou­wen fait sur l’eucharistie qui est au coeur de sa vie, il part du récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24: 13-35) pour montrer comment l’eucharistie est plus qu’une belle cérémonie. Elle est porteuse de vie, d’une vie qui a le pouvoir de vaincre la mort, et comme telle, elle occupe la place centrale dans la vie de Nouwen, sa vie de tous les jours.

 

L’eucharistie, écrit-il, rejoint les expériences humaines les plus fondamentales: la tristesse, la prévenance, l’invitation, l’intimité et l’engagement. Le récit des deux disciples d’Emmaüs nous parle de rupture, de présence, d’invitation, de communion et de mission, renfermant ainsi les cinq principaux éléments de la célébration eucharistique. C’est le récit d’un mouvement qui va du ressentiment à la gratitude, c’est-à-dire d’un coeur endurci à un coeur reconnaissant. Non, l’eucharistie n’est pas l’affaire d’un simple rituel. C’est une grande affaire qui nous invite à reproduire dans notre propre vie la même expérience que les deux disciples d’Emmaüs, si nous voulons l’intégrer dans tous les moments de notre vie quotidienne. Ce que nous célébrons est finalement la même chose que nous sommes appelés à vivre.

 

Le chemin d’Emmaüs retrace pour nous l’itinéraire à suivre dans la célébration de la messe:

 

(1) Seigneur, prends pitié de nous, pécheurs et pécheresses

 

(2) Donne-nous ton Esprit pour que nous puissions discerner ta présence dans la Parole de Dieu

 

(3) Donne-nous ton Esprit pour que dans l’étranger qui nous explique les Ecritures nous puissions t’accueillir, Toi, et confesser « Je crois en Dieu »

 

(4) Entre en communion avec nous en nous disant: « Prenez et mangez »

 

(5) Envoie-nous en mission, ta mission, en nous disant: « Va et proclame mon message. »

 

7. Vivre l’Eucharistie dans l’Esprit Saint comme célébration

 

[a] Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est la vivre comme une célébration. Elle est le sommet de toute célébration chrétienne. Dans la célébration eu­charistique la communauté chrétienne adore Jésus, Christ, fils unique du seul et vrai Dieu. Dans l’adoration nous affirmons notre dépendance de Dieu. Cette dépendance ne nous diminue pas et ne nous rabaisse pas comme personne libre et responsable. Dieu nous crée pour nous voir devenir chaque jour plus humains. Sa gloire, c’est la vie de l’homme. La gloire de Dieu, c’est la vie des pauvres, paraphrase Monseigneur Romero, évêque martyr du Salvador. En adorant Dieu, nous nous trouvons élevés et libérés, car la gloire de l’homme, c’est la vision de Dieu, ajoute Saint Iréné.

 

L’eucharistie nous valorise aussi quand notre relation à Dieu en est une de gratuité et d’action de grâce. Reconnaître Dieu comme Bienfaiteur n’est pas une attitude humiliante. L’action de grâce honore l’homme qui confesse que tout est grâce, tout vient de Dieu, Auteur de tout bien. Dieu nous donne tout gratuitement et se donne lui-même gratuitement. Bénéficiaires de dons gratuits, nous voulons nous-mêmes vivre gratuitement et donner gratuitement. Si tout est grâce, tout doit être action de grâce. Nous ne donnons aux autres que ce que nous avons reçu. Nous ne sommes propriétaires de rien ni de personne. Cette manière gratuite d’exister est source d’efficacité et de fraternité. Si l’humanité vivait selon la logique de l’eucharistie, elle serait plus fraternelle et plus juste.

 

Vivre le mystère de l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est également vivre dans une attitude permanente d’expiation et de pardon face à Dieu. L’eucharistie confirme la conviction chrétienne que le péché est offense à Dieu et offense à la création. Reconnaître la souveraineté et l’Amour de Dieu de­mande une exigence de réforme du monde. Mais en acceptant le saint sacrifice de la messe et de la croix comme expiation du péché, la justice divine suit la logique de l’amour qui est don, et non la logique de la revanche et de l’humiliation. Seul l’amour peut dépasser l’égoïsme et créer un monde juste. La célé­bration eucharistique intercède l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde et nous rappelle en même temps que la pénitence chrétienne engage à la conversion et à l’élimination du mal.

 

Comment adorer Dieu qui n’est Qu’Amour, comment lui dire merci sans haïr le péché qui le fait souffrir et fait souffrir nos frères et soeurs? Adoration, Ac­tion de grâce et demande de pardon sont des buts que poursuit la communauté chrétienne dans la célébration de l’eucharistie. Il y a aussi un quatrième but: la prière de demande. L’homme prie. C’est une manière de reconnaître que tout est grâce, tout vient de Dieu. Tout lui a déjà été donné dans et par le Christ. En adressant à Dieu dans l’eucharistie des prières d’intercession, nous lui demandons de rendre actuel pour nous, ici, maintenant, aujourd’hui ce qui nous a été déjà donné par le Christ. Dans notre prière de demande, nous ne renonçons pas à notre responsabilité. Nous ne remettons pas la solution de nos problèmes à la toute-puissance divine. Nous demandons à Dieu son Esprit qui nous aidera à prendre en main notre propre responsabilité. Éclairés et fortifiés par l’Esprit, nous ferons tout ce qui dépend de nous en comptant sur Dieu pour le bon résultat de notre travail. Dieu nous respecte assez pour ne pas nous remplacer.

 

[b] La célébration de la Présence réelle du Ressuscité nous envoie dans le monde pour le transformer par des actes de justice et de charité. Tel est le culte qui plaît à Dieu. Dieu n’est pas le concurrent de l’homme, il est son allié. D’où la nécessité de souligner la foi en la présence réelle et la foi en la présence du Ressuscité dans d’autres lieux de son Église. La présence réelle du Christ est multiple dans son Église. Il est réellement présent dans la prière de l’Église, dans l’exercice des oeuvres de miséricorde, dans les gestes de justice et de charité, dans l’annonce de la Parole, dans l’action de gouverner et de diriger le peuple de Dieu, dans la célébration des sacrements.

 

En définitive, nous rencontrons le Christ dans toutes les formes d’authentique vie chrétienne par lesquelles les baptisés introduisent le salut dans l’histoire. Chaque forme de vocation chrétienne met en oeuvre un aspect du mystère du Sauveur et révèle sa présence. C’est l’Esprit qui fait l’unité dans la diversité, et qui oriente ces différentes formes de vocation vers la communauté à construire dans la communion. L’eucharistie célèbre cette rencontre des diverses vocations et des multiples services. C’est le même Esprit qui fait que chaque vocation s’exerce selon son originalité tout en s’ouvrant à la même Église pour s’enrichir de l’apport des autres ministères. La multiplicité des vocations existe en fonction de l’unité de l’Église. De même, toute vocation doit être un signe de la catholicité, i.e. évoque des valeurs qui sont propres aux autres. Citons deux exemples: (1) la vocation au célibat consacré et la vocation au ma­riage doivent rester ouvertes l’une vers l’autre dans la même Église du Christ. Sur cette ouverture ecclésiale de chaque vocation se greffe ensuite leur ca­tholicité. Il faut donc éviter des attitudes d’opposition et d’antagonisme. Toute vocation chrétienne a une finalité eucharistique et est un chemin de perfection et de sainteté.

 

(2) Un autre exemple d’unité dans la diversité et la complémentarité, c’est le ministère sacerdotal des prêtres et le sacerdoce baptismal du peuple de Dieu. Le sacerdoce du prêtre ne doit pas être vécu en opposition avec le sacerdoce des fidèles. La célébration eucharistique condamne toute fracture entre le clergé et les laïcs. S’il existe une telle séparation de ces deux formes de sacerdoce, il manquera à la célébration eucharistique ce qui fait d’elle le sa­crifice de l’Église en même temps que le sacrifice du Christ. L’Église de Jésus Christ est une dans la diversité.

 

Chaque vocation chrétienne doit se vivre et servir en conformité avec ce qui a conduit le Christ à se rendre présent dans l’eucharistie: lui qui n’est vraiment grand qu’en se faisant petit, qui s’affirme en se donnant, qui gagne sa vie en la perdant. C’est seulement en entrant dans cette logique du Christ que les dif­férents modes de vocation existeront dans l’alliance et non dans l’oppositon et la compétition.

 

8. Vivre l’eucharistie dans l’Esprit Saint par le lavement des pieds

 

[a] Vivre le mystère de l’eucharistie dans l’Esprit Saint, c’est avoir le regard fixé sur Jésus de Nazareth qui place autour de ses reins le tablier des servi­teurs, se met à genoux devant chacun de ses amis pour leur laver les pieds. En nous lavant les pieds, notre Dieu se fait connaître dans sa gloire. Parce que le Fils est serviteur du Père, il est notre serviteur. « Ayant aimé les siens qui sont dans le monde, Jésus les aima jusqu’à l’extrême » (Jn 13: 1 et sq). Il nous a aimés et dans la limite du temps, i.e. du début à la fin, et dans l’intensité de l’amour, i.e. jusqu’à l’extrême.

 

C’est donc la pleine révélation. Il faut passer par ce geste inaugural du lavement des pieds pour arriver à l’institution eucharistique et à la mort en croix. Le geste inaugural, c’est le dépouillement du vêtement et le lavement des pieds. L’amour de Dieu a atteint sa limite et ne peut aller plus loin, car Dieu n’a plus rien à nous dire sur lui-même. Voulons-nous savoir qui est Dieu et comment Il est? Regardons Jésus nous laver les pieds. L’offrande de sa mort est antici­pée dans l’invention eucharistique qui elle-même a besoin d’être éclairée par Jésus-Serviteur, à genoux pour nous laver les pieds. Jésus mourra comme no­tre serviteur. Sa mort est célébrée dans le lavement des pieds. Il dépose ses vêtements à nos pieds, et sa vie dans nos mains. Il s’est donné à nous pour ne jamais se reprendre. La victoire de la croix, c’est la victoire de l’esprit de service sur l’esprit de domination. C’est à ce point que Dieu nous aime.

 

En nous lavant les pieds, Jésus nous dit: vous ferez les uns pour les autres ce que je viens de faire pour vous. Heureux êtes-vous, si vous faites comme je viens de faire. En se mettant à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds, le Fils-Serviteur inaugure le sacrifice de la nouvelle et définitive alliance. En ce sens, le lavement des pieds fait partie du geste eucharistique. L’Église et chaque baptisé entrent dans la célébration eucharistique dans une offrande sacrificielle de soi-même, par amour. Faites ceci en mémoire de moi, dit Jésus. Sacrifice de soi, sacrifice du service quotidien. A chacun(e) Jésus demande de faire don de sa vie dans l’humble service de Dieu et des frères et soeurs. Et c’est le pain de l’eucharistie qui nous nourrira et nous rendra forts dans ce service quotidien.

 

Jean Vanier, le fondateur de l’Arche qui accueille des personnes ayant un handicap mental, aime présenter la vie de Jésus de la manière suivante: (1) au dé­but de sa vie publique, Jésus apparaît comme le Maître, le bon Pasteur. Il instruit, il guide. Il est applaudi. Il est debout. (2) Vers la fin de sa vie, dans le dernier repas qui conduit à l’institution de l’eucharistie, il se met à genoux pour laver les pieds de ses disciples. Le maître se fait esclave, serviteur des ser­viteurs. Une telle attitude ne va pas dans la logique du monde. L’esclave est méprisé. (3) Le dernier jour de sa vie mortelle, il n’est ni debout comme maître, ni à genoux comme serviteur, mais couché sur la croix, comme s’il était maudit et rejeté par Dieu, selon l’interprétation d’alors.

 

[b] Il est donc clair que le lavement des pieds, l’eucharistie et la croix ne sont que trois aspects d’un seul et même amour, et pour Jésus, et pour nous, ses disciples. Communier au corps et au sang du Christ, c’est être prêt à laver les pieds de ses frères et soeurs, c’est être prêt à expérimenter la douleur de la croix. Comme maître et enseignant, nous pouvons rencontrer l’admiration car nous apparaissons forts. Par contre, être à genoux, courbés, ou  couchés sans défense, pendant que notre vie est dans la main d’un autre, nous fait apparaître comme des faibles. Mais, n’est-ce pas la faiblesse de Jésus qui nous révèle le vrai Dieu, le Dieu qui n’est qu’Amour?

 

Marie, la mère de Jésus, est la personne privilégiée, pour nous aider à faire le lien entre l’eucharistie et les grands moments du mystère du salut. D’abord, le lien entre l’eucharistie et le lavement des pieds, car Marie a lavé les pieds de Jésus son enfant, au moins quand ce dernier était bébé. Ensuite, la relation en­tre l’eucharistie et la croix, car Marie a porté sur ses genoux le corps ensanglanté de son fils descendu du bois de la croix. Enfin, la relation entre la sacre­ment de l’eucharistie et la Résurrection, car après la mort de Jésus, Marie a fait l’expérience que son fils est vivant.

 

C’est aussi Marie qui nous aidera à découvrir que le sacrement du Corps et du Sang du Christ Ressuscité est la meilleure adresse pour rencontrer la Très Sainte Trinité. L’Épouse de Joseph, c’est la même Marie qui est la mère de Jésus, Fils de Dieu le Père dans l’Esprit Saint. En elle, nous reconnaissons aussi notre mère, accueillie comme telle depuis que Jésus crucifié nous a dit du haut de la croix: je vous donne Marie, ma mère, pour qu’elle soit aussi votre mère.

 

Au début de sa vie publique, Jésus et Marie furent invités à un mariage à Cana en Galilée (Jn 2: 1-12). Or, au cours du repas de noces il manqua de vin. La mère de Jésus lui dit: « Il n’ont pas de vin. » Ce vin qui manque symbolise aujourd’hui toutes nos carences profondes. Nous rencontrons toutes sortes de situations humaines, personnelles, communautaires, nationales et internationales pour lesquelles nous n’avons pas de solution. Il nous faut partir de cette mi­sère et pauvreté pour nous en remettre à un Autre, à Jésus, qui seul peut nous sauver. Même si « l’heure » de Jésus n’était pas encore arrivée, il obéit à sa mère. Remplissez d’eau les cuves, dit-il aux serviteurs. Ce fut alors le vin en abondance, signe de la prodigalité du Fils en ce premier « signe ».

 

Ce premier repas de Jésus à Cana évoque pour nous, ses disciples d’aujourd’hui, le dernier repas où il a changé le vin en son sang. Quand, regardant tous nos manques actuels, Marie dira à son fils: mon enfant, ils n’ont pas de pain, ils n’ont pas de vin, Jésus nous offrira à l’eucharistie son corps et son sang. Forts de sa présence et de son Esprit, nous apprendrons à faire nous-mêmes du pain et du vin pour le repas de la fête. Mais n’oublions pas la logique du Règne de Dieu annoncée par Jésus de Nazareth: DONNER-POUR ÊTRE, ÊTRE-POUR SERVIR, N’EXCLURE PERSONNE DE L’AMOUR DE DIEU, MAIS PRIVILÉGIER LES PAUVRES ET LES FAIBLES.

 

P. Godefroy Midy, S.J.

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

Ma méditation sur l’eucharistie, mystère par excellence de la foi chrétienne, n’est en réalité qu’une lecture suivie de très près de l’article « Eucharistie » par E. Ruffin, dans le Dictionnaire de la Vie Spirituelle, pp. 336-348. À cette lecture j’apporte mes propres intuitions et mon originalité.

 

Dans ma méditation sur le sujet j’ai une grande redevance à Philippe Ferlay dans son livre Dieu Trinité dans notre vie, surtout au chapitre V, « un soir, à Jérusalem », pp. 40-48, nouvelle cité, Paris, 1985.

 

Redevance également à Henri J. M. Nouwen, dans Au coeur de ma vie, l’Eucharistie, Novalis, Ottawa, 1995, pp. 7-107.

 

Mes catégories de pensée rejoignent beaucoup Jean Vanier, fondateur de la communauté de l’Arche. Je lui dois beaucoup surtout dans sa lecture de la pauvreté humaine comme lieu profond de rencontre avec Dieu, avec les autres et avec soi-même.

 

J’ai cité aussi Saint Séraphim de Sarov, qui fait consister la vie chrétienne dans l’acquisition de l’Esprit Saint. Voir Le staretz Séraphim de Sarov, par Louis-Albert Lassus, O.E.I.L., Paris, 1984, pp. 97-98.