L'examen spirituel du conscient

 

 

            La personne humaine fonctionne un peu comme une automobile.  Pour agir, elle a besoin à la fois d'un moteur et d'une direction.  Une voiture automobile sans moteur ne bouge pas, même si son volant est en parfait ordre.  Et, inversement, un moteur tournant à plein régime est terriblement dangereux s'il n'est pas assisté d'une direction qui en contrôle et oriente les énergies.  Dans la personne humaine, l'affectivité représente le moteur, l'intelli­gence assure la direction: il revient à l'intelligence de gérer les puissants dynamismes de l'affectivité.  Ces deux fonctions d'intelligence et d'affectivité doivent donc s'exercer de concert pour que l'action humaine puisse se produire et fonctionner

comme il faut.

 

                                                                                              Le discernement

 

            Au niveau spirituel, on parlera de la nécessité de conjuguer charité et discernement pour que l'engagement devienne possible.  La charité représente l'aspect affectif, l'élément dynamique de la vie spirituelle; le discernement, pour sa part, en désigne l'aspect cognitif ou l'élément intellectuel.  Le rôle du discernement est d'ordonner, d'orienter les forces de la charité.  Le discerne­ment agit un peu comme un thermostat, comme un régulateur de chaleur.  Lorsque, dans une pièce, la chaleur est trop intense, on se sent mal à l'aise et on risque de se déshydrater; par contre, quand il fait trop froid, la situation n'est pas meilleure: il y a danger de rhume et d'engelures.  L'important, c'est donc de bien calibrer, de bien équilibrer la température.  Ainsi en est-il de la charité.  On peut arriver à faire du mal avec du bien par une charité excessive, indiscrète et intempestive.  Pour ne pas appliquer sa charité à tort et à travers, il convient de bien juger des situations et de demeurer alerte, éveillé, vigilant.  C'est dire la nécessité permanente du discernement.  Tout comme quelqu'un qui n'est pas habituellement intelligent ne le sera pas davantage quand il aura de gros problèmes, ainsi celui qui n'a pas l'habitude du discernement ne saura guère discerner quand il aura de graves décisions à prendre.  En d'autres termes, une vie spirituelle équilibrée demande de se conformer toujours à la volonté de Dieu par une attention continuelle aux signes qu'il nous fait à travers les événements, les rencontres et surtout à travers ce que nous vivons au-dedans de nous.  Cette activité de l'intelligence spirituelle à la recherche du bon plaisir de Dieu se nomme discernement.

            A ce point, la question qui se pose est la suivante: comment arriver à développer cette attitude habituelle d'attention, cette disposition de tous les instants à reconnaître les signes que Dieu me fait et qui me permettent de bien diriger les énergies de ma charité?  Point n'est besoin de chercher longtemps une réponse à cette interrogation.  Il existe, en effet, une pratique traditionnelle que l'on retrouve dans toutes les traditions religieuses, sous une forme ou sous une autre, et qui a précisément comme fonction d'assurer le développement du discernement permanent.  Il s'agit de l'examen du conscient.  Cette pratique est à ce point commune dans toutes les religions et toutes les traditions spirituel­les que la personne religieuse se reconnaît pratiquement à la fidélité qu'elle met à s'examiner et à la qualité de l'attention qu'elle porte à lire son vécu.

            L'examen du conscient à se réserver, au cours de la journée, un ou deux temps d'arrêt, d'une quinzaine de minutes, pour revoir ce qui s'est passé depuis la dernière pause examen, et tirer profit de cette révision pour mieux vivre le temps à venir.  Saint François de Sales parle de cette halte comme d'une mini retraite quotidienne.  La fonction d'une retraite est, le mot le dit, de prendre une distance face à notre vécu pour mieux l'évaluer, pour renouveler notre goût de vivre et nous équiper pour l'avenir.  Ce qu'il s'agit de saisir, lorsque nous faisons l'examen, ce sont essentiellement les signes que le Seigneur nous fait de sa volonté pour que nous puissions bien orienter notre action.  Il ne s'agit donc pas d'une introspection psychologique ou moralisatrice,mais véritablement d'une recherche, dans l'Esprit, des intentions de Dieu sur nous.  L'important, en effet, demeure toujours moins ce que j'ai à faire pour le Seigneur que ce que le Seigneur veut bien faire en moi ou par moi.

 

                                                                                               Les cinq étapes

 

            Ignace de Loyola, dans ses Exercices spirituels (no 43), propose une grille pratique pour guider notre façon de faire l'examen.  Cinq étapes, qu'il faut parcourir graduellement, marquent le cheminement de l'expérience.  Ces étapes créent un environnement qu'il est essentiel de bien assurer pour conserver à la démarche son caractère proprement spirituel.  On doit au Père George Aschenbren­ner, S.J. dans son article déjà classique sur la question, «L'examen spirituel du conscient»[1], de nous avoir gratifiés d'une excellente présentation, intelligente et merveilleusement actualisée, de la démarche de l'examen telle que proposée par saint Ignace.  Les deux premières étapes, (1) demande de lumière et (2) action de grâce, ont pour but, pour ainsi dire, de déployer la toile de fond, de dresser le décor à l'intérieur duquel se déroulera l'expérience de l'examen spirituel du conscient.  C'est un peu comme si, au début, on ouvrait largement les bras vers le ciel dans une attitude de supplication, accueil et de reconnaissance.  Cette mise en situation de départ est nécessaire pour empêcher l'examen de prendre une tangente purement moralisatrice ou psychologisante.  Dans ce vaste contexte, la troisième étape, (3) l'examen proprement dit, peut alors se dérouler avec le profit spirituel poursuivi, en commençant par les appels de Dieu avant d'aborder les réponses que nous leur apportons.  Est-il besoin de le dire, l'examen des réponses ne saurait se limiter aux seules réponses négatives.  Il est tout aussi important de prendre conscience que nous avons pu correspondre aux invitations du Seigneur pour lui en rendre grâce, que de reconnaître, pour que cela ne se reproduise plus, que nous avons manqué les rendez-vous qu'il nous avait fixés.  L'étape suivante consiste à bien (4) assumer son passé, c'est-à-dire à sauver de l'oubli, en les nommant, les bonnes choses qui ont été vécues, et à se réconcilier, d'autre part, s'il y a lieu, avec le vécu négatif, en le transformant en positif par la contrition et le regret.  A ce point, il devient possible de passer à la dernière étape (5) centrée sur l'avenir qu'il s'agit d'envisager avec confiance: c'est la résolution chargée d'espérance.

            Cette démarche, quand elle est faite progressivement et dans une perspective spirituelle, dépasse la simple pratique de piété pour devenir un style de vie personnel, une manière pour la personne de vivre sa vie, éveillée, les yeux grands ouverts.  L'attitude permanente de discernement qui se développe introduit dans une aventure passionnante, celle de partir à la recherche d'un visage, celui du Ressuscité qui se donne à découvrir au coeur de notre vie, dans les événements et les rencontres qui peuplent nos journées.

 

Jean-Guy Saint-Arnaud, S.J.*

2370, rue Nicolas-Pinel

Sainte-Foy, Québec

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*Le Père Saint-Arnaud est collaborateur à la Villa Manrèse au Québec, directeur des Cahiers de Spiritualité Ignatienne, et supérieur de la communauté Jacques-Marquette à Québec, au Canada.



    [1] dans Cahiers de Spiritualité Ignatienne, 9 (1979) 30-42.  Titre originel: «Consciousness Examen» dans Review for Religious 31 (1972) 14-21.