L'exhortation post-synodale

Vita consecrata

du Pape Jean-Paul II

et la formation[1]

 

1. Introduction

 

            Le document comprend de nombreux rapports à la formation. D'une part, il contient quelques paragraphes où l'on parle directement de la formation; d'autre part, on peut dire que le document tout entier a à voir avec la formation, dans la mesure où il présente précisément l'objet vers lequel tend l'activité formative, à savoir, la vie religieuse. Par souci de clarté, nous présenterons en premier lieu ce que le document affirme directement en rapport avec la formation, puis nous examinerons les implications que l'ensemble du document présente pour l'activité formative.

 

2. Les paragraphes sur la formation (nos 63 à 71)

 

2.1 Les vocations

 

            Comme cadre de référence, on affirme l'appartenance indissoluble de la vie religieuse (VR), en tant que partie de la vie consacrée, à l'Église. La VR ne pourra faire défaut à l'Église, même si un institut particulier pouvait arriver à disparaître. Le plus important, en l'occurrence, est que la VR ne s'affaiblisse pas. Il y a un appel à la confiance et à la prière pour que le Maître de la moisson envoie des ouvriers.

            Très valide est la règle d'or de la pastorale des vocations: «venez et voyez» (Jn 1, 39). La meilleure promotion des vocations est le témoignage convaincant, comme nous le savons tous très bien. Egalement important est l'insistance avec laquelle se présente l'attrait de la personne du Seigneur Jésus, de son imitation. Nous sommes ici en face d'aspects substantiels de la promotion des vocations. Du reste, on nous prévient pertinemment contre une pastorale des vocations précipitée en raison du manque de vocations.

            On propose la pastorale des vocations comme insérée dans l'ensemble de la pastorale diocésaine. Très positive est la considération selon laquelle la pastorale des vocations est un travail de l'Église tout entière, et non seulement de chacun des instituts. Et l'on prévient contre le danger de préjuger de l'activité vocationnelle de chaque institut. De même, faudra-t-il prendre soin de ne pas prétendre à une uniformisation des charismes. Pour sûr, la pastorale des vocations devra être ecclésialement ouverte, mais non uniformisante. Très valide est l'affirmation selon laquelle le meilleur cadre de la pastorale des vocations est une pastorale adéquate des jeunes.

 

2.2 La formation initiale

 

            L'objectif central de la formation est très bien présenté: consécration à Dieu, imitation de Jésus, service dans la mission, pourvu que ces trois éléments se prennent toujours dans leur ensemble et dans leur unité intime: consécration, imitation, mission. Il me paraît absolument certain qu'aider les jeunes religieux à vivre ces trois aspects et croître avec eux est l'objectif central de la formation et, par conséquent, de l'activité des formateurs. Très importants sont les principes pratiques de totalité et d'intégration, par rapport aux divers aspects de l'activité formative: humaine, culturelle, spirituelle et pastorale, de façon qu'il en résulte une formation unitaire, si importante pour la personne elle-même et pour son activité apostolique.

            L'appropriation du charisme et de la mission particuliers à chaque institut est l'aspect spécificateur de la formation de chaque institut.

 

2.3 Les formateurs

 

            À juste titre on souligne le rôle des formateurs, qui, s'il ne donnent pas la grâce de croître dans la consécration, l'imitation et la mission, collaborent tout de même avec le Père et l'Esprit dans la tâche de connaître, aimer et suivre Jésus dans la VR. En lien avec l'objectif central de la formation, comme on le disait plus haut, on demande que les formateurs soient spécialistes des chemins qui mènent à Dieu. Les formateurs doivent acquérir la vraie sagesse de l'Esprit, afin de pouvoir reconnaître ces chemins du Seigneur en chaque situation historique et culturelle, dans le concret, ici et maintenant.

            La formation des formateurs doit compter avec un appui de la part des instituts. On mentionne une condition importante pour ce service: que le formateur se prépare en contact avec la culture dans laquelle il exercera sa fonction de formateur. Cela va de pair avec l'inculturation, que l'on souligne en d'autres parties du document. Le document met l'accent sur la valeur de la conversion personnelle, en tant que «principal instrument de formation», qui exige chez les formateurs une préparation adéquate en vue de l'utiliser judicieusement. Ici survient, en un sens plus général, le grand défi de l'accompagnement pédagogique des futurs formateurs au cours du processus de leur formation, lequel, comme on sait, ne se réduit pas, tant s'en faut, à la conversion personnelle.

 

2.4 La formation communautaire et apostolique

 

            On fait bien ressortir le rôle privilégié de la communauté dans la formation. Nos communautés doivent être des communautés formatrices - ce qui, évidemment, ne sort pas le sujet en formation de son lieu premier en tant que sujet principal de sa formation. On souligne bien l'obligation que la communauté a de montrer au sujet en formation le caractère intrinsèquement missionnaire de la congrégation. Aussi, on ne parle pas de communautés intimistes. Dans ce contexte, on pourrait ajouter le rôle formateur de la communauté chrétienne, du peuple de Dieu, comme nous l'avons expérimenté déjà, au cours des années.

            De nouveau, en lien avec l'exigence de l'inculturation, on parle de former les jeunes religieux et religieuses au moyen de certaines expériences concrètes, «en dialogue avec la culture ambiante», de sorte que par là ils développent leurs qualités pour la mission. Pas question, par conséquent, de garder les candidats en formation dans une bulle biosphérique, surprotégés contre «la culture ambiante». Tout de suite on avertit que le sujet en formation devra apprendre à être évangéliquement critique face aux valeurs et anti-valeurs des cultures.

            On souligne très bien la nécessité que le sujet en formation acquière et conserve une unité de vie adéquate. Cela est fondamental pour sa propre intégration personnelle, de même que pour son mûrissement comme religieux et missionnaire. Prière et apostolat doivent, donc, s'intégrer adéquatement. La manière d'obtenir ces fins est laissée à la créativité et à la tradition pédagogique de chaque institut.

            Enfin, la nécessité s'impose d'élaborer un projet de formation efficace (ratio institutionis), adapté aux nouvelles générations, cultures, situations géographiques, avec attention aux signes des temps. C'est un défi à la créativité et à l'initiative des instituts, qui s'oppose à l'immobilisme et au simple regard sur le passé, et donc il s'agit de regarder en avant, dans la direction des signes des temps. Sans aucun doute, tout projet de formation doit mener à la profonde appropriation, de la part du sujet en formation, du charisme originel, mais dans un contexte de considération des défis du présent et de l'avenir. Ce projet doit proposer une «sagesse spirituelle et pédagogique», afin que le sujet en formation intériorise réellement les valeurs qui s'offrent à lui et non simplement qu'il les accepte par voie externe, que ce soit l'autorité, la loi ou sa sanction, ou la pression du milieu.

 

2.5 Formation permanente

 

            À très bon droit on propose cette formation comme une exigence intrinsèque de la consécration. Déjà, le Père Arrupe[2] considérait la formation permanente comme une manière de vivre dans une continuelle attitude de discernement apostolique. On demande que ce chapitre soit inclus dans le projet de formation. Comme il semble bien, l'expérience montre que l'aspect de la formation permanente n'est pas parmi ceux qui se présentent le mieux dans nos projets de formation. Cette formation est très nécessaire, en plus de l'aspect apostolique, pour parvenir à la communication adéquate entre les diverses générations. Bien souvent l'impossibilité du dialogue entre générations découle, de la part des aînés, d'un manque de formation permanente, qui mène à la paralysie et à l'étroitesse d'esprit face aux signes des temps.

            D'autre part, c'est là la manière de toujours poursuivre sa croissance dans les aspects mentionnés comme centraux dans la formation: la consécration, l'imitation et la mission. Aussi, en mentionnant les dimensions de la formation permanente, on indique la vie dans l'Esprit comme prioritaire. On peut attendre divers fruits d'une formation permanente vécue avec efficacité: identité et sérénité profonde; liberté et maturité affective; application de méthodes et réalisation d'objectifs apostoliques; mentalité ouverte et flexible.

            Un aspect plus humain du document est la présentation des diverses étapes de la vie religieuse, avec leurs défis et leurs dangers. Parlant de la formation en général, le document donne un principe pédagogique très sage: que l'on présente avant tout l'aspect positif de la vocation, tout en signalant aussi les dangers. Il faudrait dire la même chose des étapes de la VR. Il est très important que, à chaque étape de la VR, on comprenne sa signification au sein de l'ensemble de la vie d'un chacun, de même que les occasions de croissance qu'elle offre, dans les divers aspects de la vie. Aussi, sans doute, faut-il signaler les dangers auxquels chaque étape est exposée, afin de mieux les prévenir et les surmonter.

 

3. L'ensemble du document et la formation

 

            J'indiquerai quelques-uns des aspects de la formation implicites dans l'ensemble du document. Je n'ai pas l'intention d'être exhaustif, ni d'indiquer les choses dans le détail, encore que cela élargirait indubitablement la présente réflexion. En toute hypothèse, dans une réflexion plus prolongée on peut descendre dans le détail et poser des défis pratiques pour la formation qui découlent du document.

 

3.1 Fidélité créatrice.

 

            Cette attitude, inculquée par le document comme nécessaire pour l'application de ses enseignements, est conforme à la rénovation adéquate (renovatio accomodata de Vatican II). Il faut toujours se rappeler les principes donnés par le Concile, et repris par le document actuel, dans la recherche continuelle des chemins par lesquels doit passer la formation. Ces chemins sont, comme on le sait très bien, le retour au charisme des origines et les signes des temps. Ce qui est loin, évidemment, de tout intégrisme fondamentaliste, qui ignore les signes des temps, et aussi de l'intention de partir de zéro, se détachant du charisme des origines.

 

3.2 L'histoire.

 

            Vita consecrata commence par un bref parcours historique des origines et du développement de la VR. Il est de la plus haute importance que les sujets en formation connaissent et comprennent l'histoire de la VR, et pas seulement celle de leur congrégation propre. Ainsi, ils comprendront plus à fond leur vocation propre et le charisme des origines, et en même temps, le sens de la VR dans l'histoire de l'Église et de l'humanité. Cela les place de façon constructive face aux grands apports de la VR dans ladite histoire, à la fois avec ses erreurs et même avec le péché de la vie religieuse. D'autre part, ils seront de la sorte davantage préparés à s'ouvrir aux défis du présent et de l'avenir.

            En tout projet de formation on devrait accorder une place importante à la vision historique. Au début de la VR, on a l'habitude de donner une vision historique, surtout du charisme propre. Cette vision pourrait s'élargir un peu pour atteindre au milieu historique plus général. Mais, jusqu'à la fin de la formation, il semble qu'il soit très opportun de s'adonner à une réflexion nouvelle sur l'histoire de la VR. À ce moment-là, on s'assurera une plus grande expérience, avec plus de questions et avec une expérience vécue (vivencia) plus profonde.

 

3.3 L'optique trinitaire.

 

            Le fait de souligner l'origine trinitaire de la VR et, par là, le caractère également trinitaire de l'expérience de cette vie, donne une grande profondeur à la présentation de la VR. Dans ce contexte se posent la vocation, les conseils évangéliques, la mission, la vie communautaire - en fraternité.

            C'est un grand défi de la formation que de développer une authentique mystagogie pour aider les sujets en formation à rencontrer et à vivre cette optique trinitaire dans leur vie comme religieux. Sans cette profondeur, la VR demeure en surface, les options deviennent faibles et provisoires, l'engagement n'est pas aussi fort et désintéressé et, finalement, la vie ne sera pas ancrée dans l'espérance chrétienne ni dynamisée par elle. Il est tout à fait obvie que nous ne parlons pas d'une optique «intimiste» de la vie religieuse, comme on dit communément. L'expérience trinitaire, quand elle est authentique, place les sujets en formation en contact profond avec la mission et ses exigences.

 

3.4 Marie.

 

            Dans le contexte d'une optique trinitaire de la VR, le document nous présente Marie comme un modèle de la consécration et de l'imitation de Jésus. Dans la formation, il est indispensable de souligner le rôle de Marie dans la vie de chaque sujet en formation et dans le processus même de sa formation.

 

3.5 Sentir avec l'Église.

 

            Il y a, dans le document, une forte insistance sur ce point, présentée sous diverses formes: fidélité au magistère du pape et des évêques; insertion dans l'Église locale; la pleine participation à la vie ecclésiale en toutes ses dimensions. On fait référence au témoignage inspirateur des fondateurs. On parle de «forces centrifuges et désintégratrices, particulièrement actives de nos temps». On mentionne en particulier les religieux qui détiennent des fonctions enseignantes: catéchèse, recherche théologique, enseignement, publications.

            C'est là un défi important de la formation. Il est certainement fondamental d'inculquer chez les sujets en formation un authentique esprit de communion ecclésiale. Les formateurs doivent faire attention à la problématique actuelle autour de ce point. Ce n'est pas un chemin adéquat que de négliger les limites ecclésiales qui peuvent faire difficulté. Bien plutôt, il importe de fournir des éléments sérieux pour les établir adéquatement et y répondre avec un esprit ecclésial. Sur ce point, le témoignage des fondateurs constitue un éloquent appel à passer par le même chemin, mises à part les différences de contexte historique entre eux et les religions actuelles. Il est indispensable de fournir certains éléments sérieux d'ecclésiologie aux sujets en formation, à diverses étapes de la formation et d'une manière qui correspond aux dits moments. À n'en pas douter, durant l'étude systématique de la théologie on pourra offrir ces éléments sous une forme plus complète, mais il paraît nécessaire d'offrir ceux-ci peu à peu, dans les étapes antérieures.

            Dans le champ théologique, il est très important que les sujets en formation connaissent à fond les apports du concile Vatican II aux différents aspects de la vie chrétienne, y compris ici le thème de l'Église et celui de la VR. Vatican II a été un jalon ecclésial et théologique auquel il faut toujours se référer.

            La communion ecclésiale se propose à tous les niveaux: entre religieux et évêques, entre religieux et clergé séculier, entre les instituts religieux eux-mêmes. On fait référence au document Mutuae relationes, sur les relations entre évêques et religieux, de 1978. Comme nous le savons par expérience, cet aspect de la communion, tout en étant quelque chose de fondamental dans l'Église, est une réalité qui se vit dans un «tension dynamique» continuelle.

            À la formation  se présente le défi d'aider les sujets en formation à mûrir dans cet esprit et à vivre adéquatement l'inévitable tension entre charisme et institution, à tous les niveaux. Il est de plus en plus fréquent que les sujets en formation s'insèrent de façon apostolique dans les plans de pastorale des diocèses. Il faut les aider à vivre la collaboration mentionnée, sans que cela signifie de laisser se diluer leur charisme propre, puisque aussi bien celui-ci est un don de l'Esprit à l'Église. D'où, bien intéressante est la proposition que fait le document selon laquelle les religieux devraient connaître à fond la spiritualité du clergé diocésain et vice versa. Il vaudrait la peine de mettre en pratique cette proposition dans la formation des religieux, comme cela se fait déjà en certain séminaire diocésain. Pourquoi ne pas inviter quelque prêtre diocésain à exposer la spiritualité diocésaine aux religieux en formation? Cela enrichirait les jeunes religieux et, comme on l'espère, contribuerait à un rapprochement entre le clergé diocésain et la VR.

            Reste un défi plus institutionnel, dans ce champ des «relations mutuelles»: c'est celui de la collaboration entre Conférences épiscopales et Conférences de religieux. Ce thème est mis en relief depuis Medellín et Puebla. Nous savons que l'histoire de ces relations n'a pas toujours été facile. Peut-être pouvons-nous nous interroger sur la projection que cette histoire a eue et a encore sur nos sujets en formation et sur la manière dont nous pouvons les aider (en partant toujours de la vérité) à l'assumer de manière constructive et à agir en conséquence, lorsqu'il leur arrive de faire partie de ces organismes.

 

(à suivre dans le prochain numéro)

 

Francisco López Rivera, S.J.*

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* Le Père López Rivera est professeur de théologie et recteur de l'Instituto Teológico à Mexico, au Mexique.  Il a été maître des novices et le délégué du père provincial pour la formation dans la Province du Mexique de la Compagnie de Jésus.



    [1] Traduit de l'espagnol par le Père Ernest Richer, S.J.

    [2] Le Père Pedro Arrupe était le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de 1966 à 1981. Note de l'éditeur.