L'exhortation post-synodale

Vita consecrata

du Pape Jean-Paul II

et la formation[1]

(suite)

 

 

 

3.6 Les voeux. Le document présente les voeux comme l'expression propre de la VR, de l'imitation de Jésus, de la consécration. Il est intéressant de constater que le document présente les voeux dans le contexte du caractère prophétique de la VR. Ce caractère prophétique lui vient de ce qu'elle est un témoignage de l'imitation de Jésus, en même temps qu'un cri contre les anti-valeurs de la culture dominante, surtout (encore qu'il soit évident qu'en toute culture il existe des valeurs et des anti-valeurs). La vie elle-même en communion fraternelle est un signe prophétique, face à un monde qui a la nostalgie de la fraternité et de la communion. Comme signe spécialement pertinent on mentionne le martyre, jusque auquel sont allés de nombreux religieux de nos temps. Le pape invite à compiler un martyrologe du XXe siècle, dans lequel on inclurait ces religieux.

 

            Concrètement, les voeux manifestent la primauté de Dieu et des valeurs évangéliques. À très bon droit on insiste sur la valeur anthropologique des voeux. Ils doivent se présenter et se vivre comme des possibilités d'authentique réalisation humaine - autrement, ils répugneraient, seraient même immoraux. L'on peut dire que le prophétisme des voeux, selon le document, est de caractère anthropologique. Grâce à ce caractère, les voeux vécus par les religieux constituent un apport très positif à une humanité déshumanisée par nombre de concepts.

 

            Or, au caractère prophético-anthropologique des voeux présenté par le document, il faut ajouter le caractère prophético-trasformateur-de-la-réalité. On parle de cette transformation de la réalité où l'on traite de la pauvreté. Au moyen de ces voeux on vit la pauvreté évangélique, à laquelle se joint, bien souvent, une lutte pour la suppression des structures oppressives et pour une victoire sur la faim et ses causes, en même temps que l'on promeut des projets de solidarité.

 

            Pour ce qui est du voeu d'obéissance, le document insiste sur la nécessité de scruter les signes des temps, pour être fidèles à la volonté de Dieu dans l'histoire. Cela renforce la valeur de l'attitude qu'on a appelée «obéissance primaire», ou obéissance à Dieu-en-son-projet. Cette attitude revient à tous les religieux, en commençant par la supérieurs, en tant qu'animateurs des communautés.

 

            D'autre part, le document réaffirme la nécessité du service de l'autorité dans la VR. Au cours de la formation, il sera important de porter attention à la problématique actuelle relative à ce point. Il sera très important que les supérieurs donnent le témoignage d'un nouveau mode d'exercer le service de l'autorité ("fraternel, spirituel, en dialogue", VC, n. 43). Ils ne peuvent abdiquer leur autorité, laquelle, en fin de compte, est un service nécessaire, encore qu'ils doivent l'exercer d'une manière renouvelée.

 

            Très opportune est l'invitation à présenter les voeux avant tout dans leur aspect positif, non comme une simple renonciation, encore que celle-ci fasse partie de la vie selon ces voeux. Dans la formation, il faut présenter les voeux dans toute leur richesse prophétique, dans l'optique positive mentionnée précédemment. Cette présentation peut se compléter au moyen des apports des théologiens de la VR qui ont enrichi le concept et l'optique des voeux.

 

3.7 Religieuses, religieux frère, sacerdoce et VR. Le document nous parle de "l'unité profonde et dynamique du sacerdoce et de la VR". Le religieux qui s'est senti appelé à la VR cléricale (étant lui-même prêtre), doit vivre dans cette "unité profonde et dynamique" son être de religieux-prêtre. Cela ne présente aucun sens de vivre de façon honteuse, comme en demandant pardon, l'être-religieux-prêtre.

 

            D'autre part, cependant, il est très important, dans la formation des religieux prêtres, de présenter adéquatement la consécration et le caractère sacerdotaux, de manière que le caractère sacerdotal «n'obnubile pas» l'aspect de VR. Il n'y a pas de raison pour qu'il en soit ainsi, du point de vue théologique, mais dans la pratique la chose se produit. Il est certain que la vie consacrée, et en elle la VR, "n'est ni cléricale, ni laïque" (CIC, can. 588; VC, n. 60). Par contre, vu d'un autre angle, on a dit avec raison que la VR laïque manifeste avec une grande transparence l'essence de la VR, précisément parce qu'en elle le sacerdotal n'occupe pas toute la scène de manière à pouvoir, comme je disais précédemment, «obnubiler» l'être-religieux. Sans tomber dans les anachronismes ni dans l'archéologie de la VR, il faut se souvenir que, à l'origine, la VR fut souvent laïque. Néanmoins, parfois le religieux peut vivre comme un prêtre diocésain qui par hasard serait religieux. Évidemment, le charisme diocésain comme le charisme religieux sont également valables, mais chacun doit vivre conformément au charisme qu'il a reçu de l'Esprit.

 

            De plus, il y a le risque de «la cléricalisation» de la VR. Celle-ci consiste en ce que, du point de vue socio-culturel, on accorde plus de valeur au religieux prêtre qu'au religieux frère, pour ne pas parler de la religieuse. Cette valorisation socio-culturelle est parfois assumée par les religieux-prêtres eux-mêmes, qui l'utilisent pour se considérer supérieurs aux religieux frères. C'est là une grande erreur théologique et chrétienne, évidemment. Le document indique comme certain que la VR laïque (masculine ou féminine) "est un état de profession des conseils évangéliques complet en lui-même" (n. 60). Dans ce contexte, ce que dit le document des religieux frères et des religieuses doit prendre toute son importance. À bon droit le document remplace la dénomination de religieux laïcs par celle de religieux frères, pour éviter la confusion avec les laïcs consacrés non religieux.

 

            Or, ce point exige que dans la formation on aide les sujets en formation, futurs frères ou futurs prêtres, à reconnaître, apprécier, accueillir et vivre leur charisme avec plénitude, sans tomber dans les erreurs mentionnées plus haut.

 

            3.8 Le laïcat

 

            Le document met à juste titre l'accent sur l'importance de l'intérêt renouvelé de la VR à partager son charisme avec les laïcs. Ce qui se réalise sous deux aspects: celui de la spiritualité personnelle et celui de la mission. Le document dit qu'"un nouveau chapitre a commencé, riche d'espérances, dans l'histoire des relations entre les personnes consacrées et le laïcat" (n. 54).

 

            Cette nouvelle relation poursuit la tradition de l'association des laïcs aux ordres antiques. Le contexte, cependant, est différent, à savoir, c'est le contexte de Vatican II et la réapparition des laïcs dans la vie de l'Église. Cela ne doit pas être un intérêt motivé principalement par la rareté des recours, mais avant tout par la place que les laïcs doivent tenir dans l'Église. L'Église elle-même a, elle aussi, un long cheminement à faire dans cette direction: le fait signalé par le document est patent. Il est très juste d'affirmer, avec le document, que cette nouvelle union des laïcs et des religieux renforcera les charismes eux-mêmes de la VR, en plus de produire d'excellents effets dans la vie et les travaux de l'Église.

 

            C'est un nouveau défi pour la formation que la formation à cette nouvelle et étroite collaboration avec les laïcs. Il faut donner aux sujets en formation l'occasion d'apprendre cette manière de se mettre en relation avec eux. Cependant, plus nécessaire encore se révèle que nous, les plus âgés, réapprenions la manière de nous mettre en relation avec les laïcs et de collaborer avec eux dans les termes mentionnés. C'est chez les plus âgés que se rencontre souvent une grande résistance à ce type de collaboration: grand défi pour la formation permanente!

 

3.9 Inculturation. Le document offre un traitement très explicite de ce thème, qui a acquis une importance particulière ces dernières années. La VR doit affronter ce défi, être une offrande culturelle pour nos cultures en vivant l'Évangile, à partir des divers charismes qui la composent. Selon le document, la VR en arrivera à être "une authentique culture de référence", afin que les cultures atteignent un plus haut niveau d'humanité et s'ouvrent à Dieu comme suprême garantie des valeurs humaines.

 

            Ce processus demande de vivre le radicalisme évangélique à partir du charisme propre et de l'idiosyncrasie des divers peuples. C'est un processus qui implique "du discernement, de l'audace, du dialogue et de la provocation évangélique". Il existe, évidemment, d'autres aspects de l'inculturation que le document n'aborde pas, car ce n'est pas un traité sur la question, mais sans aucun doute il les suppose. En particulier, il faudrait signaler l'enrichissement que la VR elle-même peut se gagner dans cette relation avec les cultures, point très important, que le document mentionne brièvement en passant.

 

            D'après ce qui vient d'être dit, il faut former pour l'inculturation. Et plus haut encore, on disait que les sujets en formation devaient entrer en contact "avec la culture ambiante", que les formateurs étrangers devaient se préparer à exercer leur fonction dans la culture même où ils allaient travailler comme formateurs. Mais, par-dessus tout, il importe d'inculquer les attitudes plus profondes de l'inculturation et, avant tout, une attitude d'incarnation, à l'instar de Jésus, qui s'est fait semblable à nous en tout, sauf le péché" (He 4, 15). De même, une acceptation préalable du fait que l'inculturation suppose de vivre le mystère pascal, mort qui donne la vie. Cela comprend d'autres implications pour l'organisation des congrégations religieuses et pour leur vie interne, par exemple, le fait d'assumer la multiculturalité, légiférer pour une réalité interne multiculturelle, etc. Tout cela comporte des exigence évidentes pour la formation.

 

3.10 L'option préférentielle pour les pauvres

 

            Le document exhorte la VR à vivre une prédilection particulière pour les pauvres et à s'engager dans la promotion de la justice (75.82.90). Il nous invite expressément à vivre "l'option préférentielle pour les pauvres" ou "l'amour préférentiel des pauvres". À ce propos, on cite le texte programmatique de Lc 4, 16-19. Cette option-par-amour "est inhérente à la dynamique même de l'amour vécu selon le Christ" (82). Ainsi se renouvellera "l'engagement qui caractérisait les fondateurs et fondatrices" (ibid.). Avec une clarté inhabituelle, le document définit qui sont "les pauvres" (82) et évoque la description de Puebla des visages souffrants du Christ chez les hommes qui souffrent aujourd'hui (75). Le document met de nouveau en garde les religieux d'agir sous la motion d'idéologies politiques.

 

 

            Il est manifeste que cette position si ferme et si claire du document implique une exigence tout aussi claire et ferme pour la formation. Si jamais on en a douté, aujourd'hui on ne peut douter qu'il faille former à partir de l'amour préférentiel pour les pauvres et en vue de celui-ci, une fois prise l'option préférentielle pour les pauvres. On ne peut non plus douter que la promotion de la justice ne soit une exigence authentique de la VR tout entière. Le document indique certaines conséquences par rapport au style de vie et par rapport à la mission. Chaque congrégation doit voir comment cette exigence s'intègre dans son projet de formation. Naturellement, il faudra tirer leçon des expériences des années passées et profiter des enseignements de l'histoire. Entre autres choses, il faudra insister sur la profondeur et la liberté qui doivent caractériser cette option, conformément à une pédagogie adéquate des options. D'autre part, il faudra partir du fait fondamental que cette option est un don du Seigneur et non le fruit d'idéologies ou de pressions sociologiques, psychologiques, ni d'exigences éthiques impersonnelles, ce qui dispense de la connaissance critique de la réalité.

 

3.11 Écologie de la vie dans l'Esprit. Le document fait ressortir, à très bon droit, la nécessité d'une solide spiritualité et l'importance des moyens qui l'alimentent. Bien sûr, il a déjà parlé de la rencontre du Seigneur dans les frères (72). Mais aussi, il parle des moyens ascético-spirituels et de leur importance. Il indique qu'il y a préoccupation à ce sujet, tant dans le synode que dans les congré­gations elles-mêmes.

 

            Nous avons ici un bon défi pour "la fidélité créatrice". Il a existé un effort continu, dans les années qui ont suivi Vatican II, pour trouver la manière de former les jeunes religieux en ce domaine. Chaque congrégation est aux prises avec le grand défi de poursuivre son travail en ce champ, tirant profit des expériences positives et corrigeant les expériences négatives. Je pense que, à mesure que s'impose à nous une attitude réaliste pour ne pas nier les problèmes et les erreurs, il nous faut également cultiver une attitude fondamentalement positive pour valoriser les nouvelles générations et considérer les problèmes que nous apporte parfois le fait d'essayer de répondre aux signes des temps. Il n'existe aucun problème (apparemment, du moins) pour celui qui ne cherche pas à avancer et n'a pas l'intention de le faire.

 

            Le document nous rappelle l'importance centrale de l'eucharistie pour la VR. Il dit que c'est un viatique quotidien et une source de spiritualité. Il faut continuer à aider les sujets en formation - et les formateurs - à valoriser profondément et sincèrement l'eucharistie et à lui accorder sa place dans la vie individuelle et communautaire. De même, on nous parle de l'importance de la Parole de Dieu dans la VR. On dit que celle-ci doit nourrir le religieux et qu'elle doit être communiquée au peuple. Je pense qu'il existe déjà une dynamique forte dans ce sens, dans la VR. Il faudra continuer à la cultiver. La même chose vaut pour la prière.

 

            Le document n'utilise pas le mot «écologie». Je l'utilise, moi, parce qu'elle peut peut-être aider à donner leur juste place à ceux qui alimentent la vie dans l'Esprit. Il s'agit de créer non une bulle biosphérique super-protectrice, mais une authentique «écologie spirituelle», c'est-à-dire, un milieu dans lequel la vie dans l'Esprit peut réellement se fortifier et mûrir, sans que s'impose aucun dynamisme qui désagrège la personnalité christiano-religieuse, comme l'activisme, l'obsession de l'efficacité, le sécularisme, voire l'hédonisme, la consommation effrénée. Ces «ismes» sont présents où il n'existe pas de convivance profonde avec le Seigneur, ni une authentique réponse aux invites de l'Esprit, au moyen du discernement spirituel. Ce n'est pas une écologie qui «protège de la mission», tout au contraire: c'est un moyen de fortifier par des vues sur la mission.

 

            On parle dans le document de "l'ascèse et du combat spirituel". Je crois que cette mention de l'aspect de «combat», de lutte que comprend toute la vie christiano-religieuse est très opportune. Lutte intérieure et extérieure à la fois. Il ne s'agirait pas de tomber dans des optiques intimistes ou narcissiques de «la perfection religieuse», ni de tomber dans les motivations formalistes («la réalisation») ou volontaristes de la VR. Mais il est très clair qu'il faut former les jeunes religieux pour la lutte. La forteresse dressée contre les contradictions et les assauts de l'extérieur suppose la forteresse de l'intérieur. Il faut aider les jeunes à vivre une spiritualité forte face aux multiples difficultés qui les attendent. Manifestement les formateurs doivent «nous inculturer» réellement dans la sous-culture des sujets en formation, afin de les comprendre à fond et par là les aider à croître dans les aspects mentionnés. Et ici prennent leur pleine valeur les exigences de l'inculturation.

 

4. Conclusion

 

            Comme on voit, l'exhortation post-synodale est riche en implications pour la formation. Aux formateurs de ses les approprier avec une "fidélité créative" et tout le sérieux qu'elles méritent.

 

Francisco López Rivera, S.J.*

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* Le Père López Rivera est professeur de théologie et recteur de l'Instituto Teológico à Mexico, au Mexique.  Il a été maître des novices et le délégué du père provincial pour la formation dans la Province du Mexique de la Compagnie de Jésus.

 



    [1] Traduit de l'espagnol par le Père Ernest Richer, S.J.