Der Auftrag 71 (1993): 10-11

 

 

 

 

FIDÈLE À DIEU

 

EN PÉRIODE DIFFICILE

 

(La figure littéraire de Samuel)

 

 

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Parmi les hommes qui, dans l'AT, paraissent particulièrement proches de Dieu, aucun n'a connu de vie exempte de soucis, à commencer par Abraham par rapport Isaac (Gen 27), Jacob, Joseph, Moïse... jusqu'à Zacharie, « que l'on a tué entre le temple et l'autel » (Mt 23, 25); 2 Chr 24, 21). Il ressort de là que semblable familiarité avec Dieu est souvent liée au poids d'une grande responsabilité, de lourds fardeaux. Être appelé par Dieu implique une exigence extrême qui va au-delà des limites de l'homme. Nous voudrions, à ce sujet, considérer un peu la figure de Samuel, telle que nous la présente la version finale du premier livre de Samuel.

 

 

Le texte commence par les données historiques préalables (c. 1), le différend dans sa famille entre Peninna et Anne, les deux épouses de son père Elqana. La préférence de celui-ci pour Anne (v. 5) avait comme pendant les humiliations et les offenses de la part de la rivale (c. 6ss), à quoi donnait occasion le pèlerinage annuel. Sa mère Anne décide déjà de son sort dès avant sa grossesse (v. 11); sa prière est faussement considérée par le célèbre et estimé grand-prêtre Éli comme le comportement d'une personne ivre. Le nom que, en fin de compte, il reçoit a peu à voir avec lui-même (v. 20-27ss): le nom est un jeu de mots sur l'hébreu sa'al, « demander, implorer » et fait référence non à lui, mais à Saül (« laissé » dans v. 28). Voilà pour la situation familiale.

 

 

La situation « ecclésiastique » n'est guère meilleure (c.2): on y retrouve abus dans le ministère, recherche du plaisir et de la bonne chère (v. 13-17), dépendance de l'exploitation sexuelle (v. 22). L'absence de familiarité avec Dieu (v. 12, mot à mot: « [ils] ne se souciaient pas de Dieu ») et une incompréhension arrogante (v. 23-25) complètent l'image des fils d'Éli. Finalement, le père encourt le reproche de ne pas avoir été assez ferme avec ses fils (v. 29). En manière de refrain fait superbement contrepoids le Samuel (1, 24ss) poussé par sa mère dès l'âge scolaire à la vocation sacerdotale (2, 11.18-21. 26). Loin de sa famille, mais avec son appui matériel et émotionnel (2, 19), il grandit dans le temple, où, une nuit, il est appelé par Dieu (c. 3). L'époque n'est pas le seul élément sombre: sombre également - comme on l'a vu - est la si­tuation ´ecclésiastiqueª décrite précédemment; sombre le message de Dieu qui les concerne (3, 11-14) et sombre la situation décrite plus loin, avec la domination des Philistins (c. 4). Déjà, la première mission de Dieu est pour le moins désagréable, sinon risquée: faire face à son maître et à ses supérieurs au milieu des malheurs. Ce qui se produit tout de suite (4, 11. 18), alors que la défaite à la guerre conduit en plus à la perte du plus haut symbole religieux (l'arche de l'alliance). C'est à cette époque de nécessité, de bouleversements accablants et de pertes que s'exerce l'oeuvre de Samuel en tant que « prophète » (3, 20), « intercesseur » (7, 9; 8,6; 12, 23) et « juge » (7, 15). Il demeurait à Rama, petit village un peu au nord de Jérusalem.

 

 

La notation suivante (8, 1-3) à son sujet décrit un homme déjà avancé en âge, qui éprouve les mêmes douleurs qu'Éli par rapport à ses fils. Voire, les conséquences en vont même plus loin: le peuple demande un roi (v. 5) et n'est pas prêt à écouter les objections de Samuel (v. 19). Sous l'indication de Dieu (9, 15ss), il sacre quelqu'un de tout à fait inconnu d'eux pour cette tâche pleine de responsabilités (10, 1); Saül lui-même ne le connaît pas (9, 18ss). Certaines tensions dans le peuple (10, 27; 11, 12ss) accompagnent cette nouvelle organisation de la communauté israélite à laquelle Samuel, contre son gré, a dû se résigner.

 

 

Et les choses deviennent plus « sérieuses ». Celui qui a été sacré manque à son devoir, et cela de diverses manières (13, 8-15; c. 15, etc.). Alors, il ne reste plus à Samuel qu'à adresser des reproches à Saül (15, 10ss) et à rompre avec lui (15, 13), encore qu'il conserve de bons sentiments à son endroit (16, 1). Une nouvelle mission reçue de Dieu met sa vie en danger (16, 2) et le fait paraître comme faible, lui, l'homme éprouvé, le sage juge d'Israël. Après des décennies vécues en compagnie de Dieu, ´la vueª de celui-ci lui demeure étrangère et il se trompe sur une apparence (16, 6ss). Encore une fois (19, 18-24) Samuel prodigue des conseils dans le danger, lorsque David, fuyant Saül, se réfugie chez lui, mais la force prophétique de l'esprit empêche non seulement ces deux-ci, mais aussi les messagers de Saül et le roi lui-même, de commettre le mal. La mort délivre Samuel d'une existence pénible. Mais même en ce cas il ne connaît pas de repos, puisque aussi bien il doit paraître une fois de plus devant Saül (28, 11-19).

 

 

Les notes qui précèdent visaient simplement - sans intention d'être exhaustives - à jeter un peu de lumière sur le chemin de croix de Samuel. On y a consciemment renoncé à développer les traits positifs (p. ex., sa remarquable et infatigable disponibilité au ch. 3, son courage au ch. 7...). En lieu et place, la description du personnage de Samuel devrait faire voir jusqu'à quel point celui-ci demeure actuel:

 

 

- Marcher pour Dieu est possible, même lorsque certains éléments de l'appel sont « étrangers », obscurs jusqu'à la fin de la vie; c'est une illu­sion de vouloir se défiler jusqu'à la fin: l'attrait de Dieu et la disponibilité de l'homme à se laisser engager envers lui indiquent toujours une voie.

 

- Marcher pour Dieu est possible en situations sociales et ecclésiales qui sont tout autre chose que constructives et calmantes; plus grande se révèle la détresse; plus dévoyés se révèlent ceux qui sont en autorité, plus « indispensables », et de façon plus pressante, sont les hommes de service. Quiconque se livre ainsi n'est jamais chômeur et Dieu verra à ce qu'il ne soit jamais privé de joie ni de chance.

 

- Marcher pour Dieu est possible où les échecs se multiplient. Même lorsque nos représentations sont repoussées; même lorsque Dieu lui-même est dédaigné; même lorsque des hommes élus par Dieu manquent à leur devoir, il reste quelqu'un qui a un avenir infini: Dieu. Et avec lui ses chemins demeurent ouverts et lui-même chemine avec nous.

 

 

 

 

Georg Fischer S.J.

 

Professeur d’A.T.

 

Innsbruck, Autriche