Heureux les doux, car ils posséderont la terre (Mt 5, 4)

 

Les béatitudes sont tout à fait dans le style de Jésus qui se plaît à cacher dans une formule très brève la richesse de son enseignement. Cette manière de parler oblige l’auditeur à se mettre à la recherche de la perle cachée dans une formulation qui pourrait sembler au premier abord assez simple à compren­dre.

 

L’Église n’a jamais cessé de réfléchir sur les béatitudes. Elle y a toujours vu le trésor dans lequel elle ne cesse de puiser la vie. Nous situant dans cette lon­gue tradition de recherche de sens, nous voulons aujourd’hui fixer notre attention sur la béatitude des doux et nous abreuver à la source la plus pure de la pensée du Seigneur. Nous espérons découvrir des pistes neuves ou, à tout le moins, renouvelées. Pour que la Parole du Seigneur nous rejoigne, il faut que chaque génération de disciples médite, approfondisse, contemple la Parole de Jésus afin de la rendre savoureuse et nourrissante pour le peuple de Dieu.

 

Quand on écoute les paroles du Nouveau Testament, on pourrait toujours donner aux mots le sens qu’ils ont dans nos dictionnaires. C’est ce que nous fai­sons en lisant un texte lorsque le sens d’un mot nous échappe. Une telle manière de procéder nous apporterait une certaine aide.  Toutefois, quand il s’agit de Jésus, les choses se compliquent. Comme tous ses contemporains juifs, le style de Jésus est profondément marqué par la pensée de la Bible qui s’est développée tout au long de l’histoire du peuple d’Israël. En plus, Jésus a sa pensée propre, il vient communiquer, dans toute sa beauté, l’expression ultime de la pensée du Père. Il est venu « accomplir  » la Loi, il est venu la conduire à son ultime perfection. Dans toutes ses paroles, il y a un « plus » qu’il faut saisir. D’une certaine manière, la pensée de Jésus fait éclater les mots; tout en gardant leur sens, ils prennent aussi un autre sens. Si on ne comprend pas ce sens caché, on reste au niveau humain et la pensée de Jésus nous échappe; ce qu’il y a de plus riche dans sa pensée, reste dans l’obscurité, l’originalité de Jésus n’est pas révélée.

 

En étudiant la béatitude des doux, nous aimerions conduire nos lecteurs et nos lectrices au coeur de la pensée du Seigneur pour que chacun puisse mieux saisir la révélation du Christ et faire l’expérience du bonheur dans la mise en exercice de cette béatitude. Si Jésus dit: « Heureux les doux », c’est que la douceur doit être un véritable chemin de bonheur, déjà ici-bas, avant de devenir chemin de bonheur pour l’au-delà.

 

Présentation de la personnalité de Jésus

 

Le sens de la béatitude des doux ne peut nous être révélé que si l’on contemple la personnalité de Jésus. En effet, dans l’évangile de Matthieu, cet adjectif ne revient que deux autres fois et, chaque fois, c’est à la personne de Jésus que la douceur est attribuée. C’est dans la personnalité de Jésus que se cache le véritable sens de la douceur. Le texte de Mt 11, 27-30 est porteur de cette révélation. Dans notre analyse, nous ne retiendrons que ce texte, tout en sa­chant que la parole de Mt 21, 5 serait précieuse pour compléter le sens de la béatitude des doux.

 

27 - Tout m’a été remis par mon Père,

et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père

et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils,

et celui à qui le Fils veut bien le révéler.

28 - Venez à moi,

vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau,

et moi je vous soulagerai.

29 - Chargez-vous de mon joug et mettez-

vous à mon école

car je suis doux et humble de coeur,

et vous trouverez soulagement pour vos âmes.

30 - Oui, mon joug est aisé et mon fardeau

léger. 

 

Nous ne pouvons analyser dans le détail ce texte qui cache tant de richesses. Nous nous contenterons de mettre en évidence ce qui sera utile pour com­prendre la béatitude des doux. Pour cela, nous chercherons à comprendre surtout les mots qui ont été mis en caractères gras dans le texte cité (Mt 11, 27-30).

 

Jésus, un Maître

 

Mettez-vous à mon école. Jésus se présente comme un Maître, un enseignant. C’est le contexte qui nous révèle d’où Jésus tire sa compétence. Tout son savoir, toute sa science, lui vient du lieu où il se tient. Jésus vit dans l’intimité du Père. Le Père connaît le Fils et le Fils connaît le Père. Entre le Père et Jé­sus, tout est relation, échange; il n’y a pas de secrets entre eux. Tout ce que le Père pense, le Fils le connaît et tout cela lui a « été remis » afin que Jésus le communique « à celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27). La connaissance de Jésus est en vue de la communication. Jésus est donc le seul Maî­tre autorisé, le seul vraiment compétent en ce qui concerne la pensée de Dieu: en dehors de Jésus, « nul ne connaît le Père » (Mt 11, 27).

 

Jésus, un Maître doux

 

Jésus se présente lui-même comme doux. C’est sa qualité en tant que Maître, en tant qu’enseignant. Que dire de cette disposition de Jésus? On pourrait la décrire ainsi: la douceur de Jésus, c’est son amour en tant qu’il entre en communication avec l’homme, en tant qu’il apporte la plénitude de la révélation à des êtres fragiles:

« vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau...

car je suis doux et humble de coeur... »

La douceur de Jésus est pleinement ajustée pour intervenir auprès d’êtres souffrants et courbés. Jésus comprend bien ces personnes, il ne veut pas les écraser par son enseignement, il veut mesurer ce qu’elles peuvent porter. La douceur de Jésus est compréhension, patience, sympathie, intuition. Il ne veut rien briser. Quand Jésus se présente comme doux, il s’oppose à d’autres enseignants, les scribes et les pharisiens: « ...ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt » (23, 3-4). Jésus présente ces enseignants comme durs, insensibles à ce qu’ils mettent sur les épaules des gens. Ils sont à l’opposé de Jésus, doux. 

 

Jésus, un Maître doux et exigeant

 

« Chargez-vous de mon joug...mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11, 29-30). Ce langage étonne d’autant plus que Jésus condamne les scribes et les pharisiens qui « lient [par leur enseignement] de pesants fardeaux (phortia barea) et les imposent aux épaules des gens » (23, 4). Ce que Jésus condamne dans l’enseignement des scribes et des pharisiens semble bien se retrouver dans son propre enseignement. Pour parler de son enseignement, Jé­sus reprend même le mot qu’il a employé pour condamner l’enseignement des scribes et des pharisiens: « fardeau » (to phortion). De plus, que peut bien signifier ce langage paradoxal: «  joug aisé » et « fardeau léger »? Ou encore, est-il cohérent qu’un homme « doux » impose par son enseignement un joug, un fardeau? Pour comprendre les paroles de Jésus, il semble bien qu’on ne doive pas séparer son enseignement de l’origine de son enseignement: c’est cette origine qui donne cohérence au texte.

 

Jésus a pour mission de transmettre la révélation qu’il tient du Père. Cette pensée est nouvelle et certainement difficile: elle reflète la sainteté et la perfection du Père. Comment des êtres terrestres pourront-ils accueillir et assimiler la pensée de Dieu et en faire la nourriture pour la conduite de leur vie? Jésus ne nie pas cette difficulté, il sait que la révélation du Père exige beaucoup de l’homme d’ici-bas. Aussi, quand Jésus parle de sa révélation, il l’appelle joug ou fardeau. Il ne veut pas nous tromper. C’est bien de joug qu’il s’agit. Mais, complétant sa pensée, Jésus ajoute aux mots joug et fardeaux des qualificatifs bien importants: aisé et léger. C’est dans la douceur de Jésus que ces adjectifs trouvent leur cohérence. Toute sa personnalité est marquée par la douceur. Parce que Jésus aime ceux à qui il enseigne, son enseignement devient « aisé », « léger ». Ce qui, dans un contexte d’incompréhension, serait insupportable, devient à cause de la personnalité de Jésus un « joug aisé », « un fardeau léger ». Quand quelqu’un est compris et aimé, l’enseignement n’écrase plus. C’est la première dimension de la douceur. Mais, on ne doit pas l’oublier, cette douceur est au service des exigences: celles qui viennent du Père et de Jésus et que le disciple doit, à son tour, enseigner.  

 

Le disciple, un enseignant

 

Pour comprendre la béatitude des doux, il importe de la bien situer. Elle fait partie de l’ensemble des béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la Montagne, elle se situe dans l’exorde ou l’introduction au discours. Comme il est normal, on s’attend à ce que les sujets présentés dans l’introduction soient développés dans le corps du discours. Nous verrons que c’est bien ce qui se passe pour la béatitude des doux.

 

Par ailleurs, on ne doit pas perdre de vue que la béatitude des doux reste rattachée à Jésus en tant qu’enseignant, en tant que Maître. L’Église est une école, c’est l’école de Jésus. Comme Jésus, tout disciple est aussi un enseignant par tout ce qu’il fait et tout ce qu’il dit. Jésus le proclame ouvertement au centre d’un texte où il révèle à ses disciples les exigences nouvelles du Royaume:

 

 17- N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes:

je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.

18- Car je vous le dis, en vérité: avant que ne passent le ciel et la terre,

pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi,    que tout ne soit réalisé.

 

19- Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même,

sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux;

au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera,

celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux.

 

20- Car je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens,

vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. 

 

Avant de commencer à développer les exigences nouvelles du Sermon sur la Montagne, Jésus révèle aux disciples qu’ils sont les enseignants de ces exigen­ces. Aux vv. 17. 18. 20, quelques mots-clés du texte laissent déjà intuitionner toute la nouveauté apportée par Jésus: « accomplir », « réaliser », « justice », « surpasser ». 

 

L’enseignement du disciple, un joug

 

Jésus insiste beaucoup sur le haut niveau d’exigence de son enseignement: « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17). Jésus est venu révéler la pensée du Père dans toute sa perfection et lui-même, dans son agir et dans ses paroles, a « réalisé » (5, 18) la pensée de Dieu, elle a été pleinement vivante et visible en lui. Cette révélation de Jésus doit se retrouver dans la vie et l’enseignement du disciple. C’est lui maintenant qui est le porteur de la révélation de Jésus: tout ce que Jésus a connu dans l’intimité du Père, c’est cela que le disciple doit transmettre à son tour par sa vie et par sa parole. Le disciple se sait investi de la mission de transmettre la pensée du Père, ce qui plaît au Père, ce que le Seigneur appelle « la justice » (5, 20). C’est le joug qui le fait vivre et qu’il veut transmettre. Précisons quelque peu le sens de cette « justice ».

 

Jésus enseigne au disciple qu’il doit faire « plus » que les scribes et les pharisiens: « Car je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (5, 20). Les exigences de la Loi sont maintenant radicalisées. Il ne suffit pas de vivre extérieurement selon l’évangile, mais il faut que le coeur soit évangélisé. Ainsi le commandement qui dit de ne pas tuer, trouve dans la révélation de Jésus son achèvement, sa perfection: non seulement il faut éviter le meurtre mais aussi tout ce qui y conduit. Dans la colère qui monte dans le coeur, le Père voit déjà un meurtre en devenir. Le coeur du disciple doit être transformé.

 

Le poids du joug ou de la « justice » est poussé à son sommet quand Jésus invite le disciple à devenir parfait comme le Père céleste est parfait (5, 48). Il s’agit de la perfection de l’amour du Père. Il ne suffit plus d’aimer ceux qui nous aiment (5, 46), car le Père aime les méchants et les bons, il fait lever son soleil sur les justes et les injustes (5, 45). C’est la caractéristique de la maison du Père: c’est ainsi que l’on agit dans sa maison. L’amour de l’ennemi est lié à la vocation de fils dans la maison du Père: comme le Père, on doit aimer jusqu’à ses ennemis « pour devenir fils de notre Père qui est aux cieux » (5, 45).

 

Une telle exigence a un présupposé qui est clair dans le contexte de l’évangile de Matthieu: de même que le Fils est rempli de l’Esprit et plaît au Père en tout ce qu’il fait  (Mt 3, 16-17), ainsi tout fils, dans la maison du Père, est rempli de l’Esprit et a en lui cette puissance de plaire au Père en tout ce qu’il fait. C’est le baptême « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » qui permet d’apprendre à observer tout ce que Jésus nous a prescrit. (Mt 28, 19-20). C’est la présence de l’Esprit qui permet de traduire dans nos actes un tel sommet d’amour. Nous ne pourrions avoir un tel agir filial si nous n’étions deve­nus antérieurement des fils pleins de la puissance de l’Esprit. Évidemment, quand Jésus nous « charge » (11, 29) d’un tel joug, il sait que c’est là un long cheminement (« vous deviendrez parfaits  », 5, 48) où nous avons à grandir chaque jour; mais Jésus sait que la puissance de l’Esprit, qui anime le disciple, lui permet de réaliser progressivement  ce qui lui est demandé.

 

Pour le disciple ce « joug est aisé » parce qu’il apporte « soulagement » (11, 29), parce qu’il est libérateur. Il permet de sortir de la prison de l’égoïsme. Il ouvre à un monde de communion: toute rupture avec un frère, une soeur, le disciple la considère comme intolérable et, malgré les difficultés que cela com­porte, il veut tout faire pour refaire les liens (5, 23-24). Voilà ce que le Seigneur demande à son disciple dans ses relations avec ses frères humains et voilà ce que celui-ci peut commencer à réaliser avec la puissance de l’Esprit. C’est là la relation horizontale.

 

Mais il y a aussi la relation verticale: la qualité du lien avec le Père (6, 1-18). Dans cette section, Matthieu emploie dix fois le mot « Père »: tout est centré sur le Père. Jésus insiste maintenant sur le fait qu’il faut faire «  mieux » que ce qui se faisait (6,1). Cette section centrale du Sermon sur la Montagne a un aspect étonnant: il n’y  qu’une exigence concernant le Père. Une seule chose importe, il faut tout faire « pour » le Père qui voit dans le secret du coeur du disciple (6, 4. 6. 18). Le disciple vit dans le monde d’une manière très engagée, mais tout ce qu’il fait, il le fait dans l’intimité du Père. Tout son agir est l’expression extérieure de son amour pour le Père. Pour le disciple tout est unifié dans le désir de plaire au Père. Le disciple développe en lui une grande pureté d’intention. Sa vie n’est plus tournée sur lui-même, sa réputation, sa gloire, mais ce qu’il recherche en tout : plaire au Père qui est présent en lui.

 

Enfin, tout cet enseignement proclamé par le disciple, en vivant le Sermon sur la Montagne, a une dimension missionnaire. Par sa vie, par son enseignement, il est « sel » et « lumière ». Le monde voit le disciple, son agir est lumineux  et attire les hommes au Père (5, 16). C’est là la volonté du Père. Jésus continue à enseigner à travers le style de vie du disciple. Si l’effort que doit déployer le disciple est énorme, celui-ci ne doit jamais oublier qu’il doit, en tout temps, bien respecter le rythme de son coeur qui tire son inspiration de la présence amoureuse de l’Esprit en lui. Le disciple n’est pas un surhomme. Il se contente au jour le jour d’apprendre à aimer dans le milieu où il se trouve et à développer chaque jour davantage sa capacité de s’ouvrir aux autres et d’aimer à la manière de Jésus.

 

Le disciple, un enseignant doux

 

Le disciple, qui a fait l’expérience de la compréhension du Seigneur envers lui, n’oublie pas que, dans son enseignement, il doit lui aussi être plein de com­préhension, il doit connaître ce qu’on peut porter, il ne doit jamais écraser personne. La communauté du disciple est une communauté de pardon. Comme le Seigneur le demande, le disciple ne juge pas, ne condamne pas ( Mt 7,1). En lui, c’est la douceur de Jésus qui est visible. Le disciple cherche à donner le goût de vivre selon le style de Jésus et il sait que la vie, selon les exigences du Père, demande beaucoup d’efforts. C’est pourquoi il n’est jamais dur quand on fait des erreurs: le disciple encourage, stimule, est capable de patience et cherche toujours à développer ses dons de pédagogue.

 

Le disciple-enseignant, toutefois, ne doit pas oublier que sa douceur s’exerce dans une école, dans la maison d’éducation du Père. Il doit communiquer la pensée du Seigneur dans toute sa beauté. Comme Jésus, il est un envoyé. Ce que Jésus a entendu du Père, ce que Jésus a raconté au disciple, celui-ci le redit avec fidélité. La qualité de l’Église est reliée à la qualité de son enseignement. Dans son enseignement, il y a nécessairement une dimension joug: cela fait partie intégrante du message. Enlever cette dimension, c’est fausser la révélation apportée par Jésus, c’est affadir le sel et empêcher que la lumière brille. C’est aussi décevoir: on a faim d’exigences qui donnent vie.

 

Le maître qui aime son disciple, cherche à le comprendre, à le connaître afin de savoir ce qu’il peut porter. La compréhension sans exigences est décevante et stérélisante. Il y a un ensuite à la compréhension, elle est en vue d’un apprentissage. Jésus table sur les forces vives du disciple, ainsi l’enseignant dans l’Église: celui-ci ne pense pas a priori qu’un disciple ne peut rien, qu’il ne sortira jamais rien de bon de lui, qu’il est incapable de dépassement, incapable de progrès, que jamais rien ne changera en lui.  La douceur chez le disciple-enseignant intuitionne tous les dynamismes cachés chez l’auditeur de la parole et cherche à lui faire rendre son meilleur rendement. Le maître qui n’offrirait pas à son disciple un message stimulant serait vite abandonné. Il donnerait à son disciple l’impression qu’il ne croit pas en ses capacités ou qu’il méprise ses talents.

 

Le bonheur du disciple doux

 

Comme on peut le deviner, le bonheur dont il est question est bien spécial. Il s’agit, bien sûr, d’une expérience intérieure de joie profonde et durable. Quand on cherche le bonheur, c’est ce qu’on désire.

 

Mais il importe ici de préciser la spécificité ou la caractéristique de ce bonheur lié à la douceur. Ce bonheur vient de la qualité de la relation d’un enseignant avec ceux qui sont à son école: c’est une grande joie d’expérimenter que l’attention donnée à l’autre le fait grandir et lui donne vie.

 

Le bonheur de celui qui vit la béatitude de la douceur lui vient aussi de son style de vie. Il cherche à intégrer dans sa vie le style de vie du Seigneur. Ce style n’est pas facile, mais il donne joie. Le disciple aime respirer l’air pur qui lui vient de la révélation du Père apportée par Jésus. Le bonheur du doux est dans la ligne de la joie de l’athlète qui ne se contente pas de médiocrité, mais veut toujours aller plus loin. Ce bonheur n’est pas un bonheur à bon marché, il s’alimente dans la mise en activité de toutes les potentialités présentes en lui, mais jamais sans la présence active de l’Esprit. Toutes les sources vives sont exploitées au maximum, avec la grâce de Dieu. On ne peut entrer dans le style dynamique de Jésus, si la puissance de l’Esprit n’est pas opérante dans le disciple.

 

Le bonheur de celui qui vit la béatitude de la douceur est aussi un bonheur en devenir, tendu vers le bonheur de l’au-delà. Le disciple, en vivant la béatitude de la douceur, fait l’expérience d’une vie  bien orientée, une vie qui a du sens et qui débouche en Dieu. Dans l’expérience présente du bonheur, le disciple a déjà la garantie de l’expérience du bonheur futur. 

 

Conclusion

 

Le disciple, formé à l’école de Jésus, sait que, en tant qu’éducateur, il tient la place de Jésus.  Il doit être, comme Jésus, compréhension, attention, délica­tesse envers ceux et celles qui sont sur son chemin. Il sait que la douceur, c’est la forme que prend l’amour quand on rencontre des personnes qui portent des fragilités et des blessures. Mais, ce même disciple sait en même temps que les personnes sont pleines de richesses et que le Seigneur veut que tous leurs dons se développent en vue du service de la communauté. Le disciple-enseignant cherche toujours à équilibrer le couple douceur-exigence. Il est d’ailleurs lui-même un bon baromètre pour trouver cet équilibre. En effet, l’éducateur connaît lui-même d’expérience le besoin qu’il a d’être compris et encouragé s’il veut déployer toutes les forces vives présentes en lui. L’éducateur sait aussi que l’équilibre entre douceur-exigence n’est jamais atteint et qu’il est, en conséquence, toujours à rechercher.

 

Ce qui vaut pour tout disciple dans l’Église ne manque pas d’intérêt pour tout enseignant qui travaille auprès de la jeunesse d’un pays. Tout éducateur a à faire cette synthèse entre douceur et exigence. On rencontre des éducateurs qui ne sont que compréhension: on les aime, mais ils ne font pas grandir et finis­sent par être des enseignants fort décevants. Il y en a d’autres qui ne sont qu’exigences. Ils font grandir en science, mais les étudiants développent beau­coup d’agressivité à leur égard. On aimerait qu’ils soient plus humains. Tout éducateur doit associer dans son travail à la fois douceur et exigences. Il ne communique pas seulement un savoir, mais il a aussi le souci de bien former les personnes en vue d’un service de qualité dans la société.

 

Après cette analyse, on peut voir, nous l’espérons, toute l’importance que revêt la béatitude des doux dans l’Église et dans la société: elle est pleine de compréhension et d’amour pour les autres; elle vise à assurer la croissance harmonieuse des personnes; elle donne le goût de vivre, dans la fidélité, des exi­gences difficiles mais nécessaires pour une vie de qualité; elle forme des personnes auto-disciplinées, tournées vers les autres et désireuses de don de soi, selon le style de Jésus.

 

André Charbonneau, S.J.

Haïti