LA THÉOLOGIE

DERRIÈRE TERTIO MILLENNIO ADVENIENTE

 

par

 

Bonaventure Hinwood, O. F. M.

 

 

            Lorsque j'ai parcouru pour la première fois la lettre apostolique du pape Jean-Paul II, Tertio Milennio Adveniente, en vue de préparer le présent entretien, j'ai été écrasé: le pape paraissait avoir ramassé beaucoup des vérités de la foi comme une boîte remplie de morceaux de mosaïque, avec une variété de couleurs dont aucun arrangement ne paraissait ressortir.

            Mais à mesure que j'examinais les morceaux de mosaïque, une image com­mença d'apparaître, et ce qui apparut fut une image d'unité. Cela commença avec le commencement de toute unité,  la communauté d'amour divin de la Trinité. De là vint l'unité du Christ comme centre du dessein divin pour la création et la rédemption. En tant que Sauveur, le Christ est également la tête qui donne unité à son corps, l'Église. Celle-ci est le moyen qu'il utilise pour favoriser l'unité du genre humain par l'œcumé­nisme et le dialogue interconfessionnel. Mais le Christ est aussi le point central de l'histoire en conférant au temps son unité et son sens, et ainsi, au bout du compte, au Jubilé de l'an 2000.

             Comme c'est là la manière dont j'ai fait l'expérience de Tertio Millennio Adve­niente, je vais essayer de faire avec vous le tour de cette image d'unité, dans l'espé­rance que, après en avoir examiné les parties, vous partagiez vous aussi ma vision de l'ensemble.

 

Le contexte trinitaire

 

            Le pape ne dit pas grand-chose de la trinité. Mais la place que j'ai accor­dée à la communauté d'amour divin comme source de ce qui suit semble se jus­tifier par le passage suivant:

 

           ... le but en sera de rendre gloire à la Trinité, de qui provient toute chose du monde et de l'histoire  et à qui toute chose retourne.

 

            Cela donne un cadre à ce que le pape dit du Verbe divin et de l'Esprit Saint dans la vie de la Trinité.

            Pour essayer de cerner l'identité de la Deuxième Personne de la Trinité, le pape, à l'instar du psalmiste au psaume 62,  lie entre eux toute une série de titres et de descriptions, s'attendant que le lecteur soit ouvert à l'impact de ce qu'ils disent, pris tous ensemble, sans analyser un chacun en particulier. Ainsi, Jésus est « le Fils unique du Père »; « le Verbe éternel »; « le Verbe qui à l'origine était avec Dieu » le Père; le Verbe dans lequel se trouvent la lumière et la vie; « l'éternelle Sagesse »; « la pensée et l'image substantielle de Dieu », « éternellement engendré et éternellement aimé du Père, comme Dieu de Dieu et Lumière de Lumière » (3).

 

            Le pape recourt au même procédé en ce qui regarde l'Esprit Saint. L'Es­prit Saint est « consubstantiel au Père et au Fils »; c'est « l'Amour-personne, le don in­créé, qui est la source éternelle de tout don venu de Dieu dans l'ordre de la cré­ation », la Personne dont l'activité permet à la Trinité de partager avec nous leur vie de  communauté divine sur un mode limité.

            Voilà, donc, le Dieu unique sur lequel le pape fait reposer le reste de son image.

            Nous avons considéré le Fils et l'Esprit Saint dans leur relation au Père dans la vie interne de la Trinité. Nous allons maintenant examiner chacun dans sa relation à nous.

 

Le rôle du Fils dans la création et la rédemption

 

            Le Père a donné l'existence à l'univers par le Verbe divin, par lequel tout ce qui existe a été fait, comme nous le dit saint Jean au début de son évangile (Jn 1, 3). En tant que source divine, aussi, ce Verbe est également l'idée divine originelle selon laquelle toute chose a été créée dans le temps (3). L'univers est un univers uni­que et un univers ordonné à cela, ordonné parce qu'il exprime l'intelligence de son auteur.

Mais le Créateur ne joue pas au tyran qui domine sur ses créatures; il ne fait pas non le plus marionnettiste  qui manipule des ficelles pour faire danser toute créature selon son plaisir. Non, le Créateur accorde à chacune des créatures un degré de lib­erté de mouvement en conformité avec sa nature (20). En disant cela, le pape fait consciemment écho à Vatican II (GS 36).

            Mais le Verbe-Créateur n'est pas que l'idée divine exprimée dans l'uni­vers créé, l'agent divin qui produit l'univers et le soutient, la force divine unifiante qui conserve l'univers comme une unité: il est également la Personne divine qui prend l'univers dans son être, ce qu'il fait en s'appropriant la nature humaine dans l'Incarna­tion.

            La nature humaine résume en elle-même le tout de la réalité créée. No­tre humanité délicatement équilibrée est faite de l'énergie qui est la matière de l'uni­vers. Nous connaissons cela par les protons et les neutrons qui composent les diffé­rents atomes des différents éléments chimiques qui constituent la matière vi­vante. Dans nos corps, c'est là le moyen par lequel les personnes spirituelles vivent dans un cosmos matériel.

            Tout cela, le Fils de Dieu l'a assumé lorsqu'il est devenu le Fils de Ma­rie dans son sein qui l'accueillait. La Trinité n'a pas traité Marie comme une sorte d'incu­bateur humain à utiliser pour produire passivement l'Homme-Dieu. Non, Marie a été invitée à accorder au Fils de Dieu ce qu'il désirait, et ce devait être son Fils. Comme l'écrit le pape Jean-Paul:

« Jamais dans l'histoire de l'humanité tant de choses n'ont dépendu, comme ce fut alors le cas, du consentement d'une créature hu­maine » (2).

            Qu'est-ce qui était en jeu dans l'obéissance de foi de Marie par laquelle elle devint la mère du Verbe incarné? Voici comment le pape comprend les divers aspects de cette union merveilleuse du divin et de l'humain en Jésus. D'abord,  en ce qui regarde l'univers, il écrit (3):

Le fait que dans la plénitude des temps le Verbe éternel a pris la condition de créature confère une valeur cosmique unique à l'évé­nement qui s'est produit à Be­thléem il y a deux mille ans. Grâce au Verbe, le monde des créatures apparaît comme un « cosmos », un univers ordonné. Et c'est le même Verbe qui, prenant chair, renou­velle l'ordre cosmique de la création. La lettre aux Éphésiens parle du dessein que Dieu avait placé dans le Christ, « comme un plan pour la plénitude des temps, pour récapituler toutes choses en Lui, les choses du ciel et les choses de la terre » (1, 9-10).

            Cette même pensée de Jésus comme Rédempteur de l'univers (6) et le Mé­diateur qui unit l'univers à son Créateur s'exprime en termes encore plus forts un peu plus loin, quand le pape écrit:

 

                       ... en cet Homme toute la création répond à Dieu. Jésus Christ est le nouveau commencement de toutes choses. En Lui toutes choses s'épanouissent;  elles sont reprises et retournées au Créateur d’où elles sont d'abord venues... Toute chose, ainsi, retourne à son origine. Jésus Christ est la récapitulation de toutes choses (Eph 1, 10) et tout en même temps l'accomplissement de toutes choses en Dieu: un accom­plissement qui est la gloire de Dieu.

 

            Ces deux passages nous donnent le fondement cosmique des deux au­tres aspects de l'Incarnation que le pape souligne pour que nous y attachions une attention spéciale.

            La première est la révélation.

            Jésus est la révélation de Dieu; il est Dieu qui se manifeste à nous à tra­vers son humanité du Verbe divin. Pour appuyer cela, le pape cite Jn 1, 18: « Per­sonne jamais n'a vu Dieu; seul le Fils, qui est dans le sein du Père, l'a fait connaître. » Une manière dont Jésus fait cela consiste à nous parler. Mais au contraire des pro­phètes et des maîtres religieux à travers l'histoire humaine, quand Jésus parle, ce n'est pas une personne humaine qui parle au nom de Dieu, mais Dieu lui-même qui parle à travers l'humanité du Verbe divin (6). Aussi, le pape nous encourage-t-il à lire, à étudier et à prier avec le Nouveau Testament, afin d'être en mesure d'apprécier plus pleinement « le Christ... qui proclame l'Évangile » (40).

            Mais Jésus ne nous fait pas seulement connaître Dieu: il nous fait con­naî­tre aussi le plan de  la Trinité sur nous, êtres humains. Comme dit le pape, citant Vatican II: « il révèle pleinement l'homme à l'homme lui-même et rend manifeste son appel suprême » (GS 22).

            Ce qui nous est manifesté en Jésus, c'est que nous, les humains, ne som­mes pleinement ce que nous devrions être en tant qu'humains que dans une relation interpersonnelle avec les Personnes divines de la Trinité dans et par notre union avec Jésus. Cette relation implique un don gratuit de nous-mêmes à la Trinité (9). Et ce don se manifeste dans notre travail avec le Christ en nous donnant nous-mêmes pour le bien-être d'autrui (59), « pour faire du monde un foyer plus convenable où puissent vivre les enfants de Dieu », pour employer  l'expression mémorable du pape Pie XII. De la sorte, nous aidons le plan de Dieu pour le monde réel et faisons voir que nous avons l'énergie qui va avec l'espérance chrétienne, parce que nous savons où nous allons (46).

            Le second aspect de l'Incarnation sur lequel le pape insiste est la grâce.

            Mais Jésus n'est pas seulement venu nous montrer le chemin: il est venu nous impartir la liberté de marcher sur ce chemin. Non seulement Satan avait trompé les êtres humains et  faussé leur perception de la réalité en les incitant à pécher, mais par ce péché il les éloigna de Dieu et les tourna vers eux-mêmes (7). Jésus,  en se livrant dans un amour pour le  Père exprimé dans son obéissance, même si cela signi­fiait la mort sur la croix,  remporta « la victoire décisive sur le mal, sur le péché et sur la mort elle-même ».  Voilà la rédemption qui nous libère (7), de sorte que quiconque croit en Jésus a la vie éternelle (32).

            Pour le pape, comme pour les rédacteurs du Nouveau Testament, nous, chrétiens, vivons cette vie nouvelle que nous avons dans le Christ d'abord et avant tout dans notre relation au Père céleste en tant que ses enfants qui partageons, en no­tre manière limitée, le propre caractère de fils en Jésus. Cette relation avec notre Père céleste est la raison même pour laquelle la Trinité a choisi en premier lieu de nous créer.

 

L'Esprit Saint et l'Église

 

            Mais nous n'avons pas à vivre cette relation de fils au Père en Jésus moyennant nos propres forces humaines. C'est Dieu l'Esprit Saint, ce même Esprit qui remplit l'humanité de Jésus tout comme sa divinité,  qui vit et est à l'œuvre en nous. C'est par cet Esprit Saint, à nous donné par le Père au nom de Jésus, que, comme Jésus, nous nous tournons vers  le Père dans la prière, spécialement aux pé­riodes de souffrance et de détresse. C'est par cet Esprit Saint que nous « partageons la vie intime de Dieu" et que nous sommes héritiers  de tout ce qui appartient à Jésus » (8).

            Alors, nous percevons comment Jésus est le point central, l'unique cen­tre, de la création et de la rédemption, la Tête unique sous laquelle  les humains et toutes choses de l'univers sont unis, pour être donnés en Lui et ensemble avec Lui au Père dans la puissance d'amour de l'Esprit Saint.

            Néanmoins, le Christ a choisi de façonner ce ministère d'unification d'abord et avant tout au moyen de l'Église. Et notre Église catholique n'est pas une organisation sociale parmi tant d'autres. C'est en réalité le don de la Trinité qui nous a été fait en tant que contexte et instrument de saisie  des bienfaits de la rédemption du Christ pour notre croissance en sainteté (32).

            Revenant au rôle de l'Église dans le ministère du Christ pour l'unité, le pape Jean-Paul II cite Vatican II en disant du Christ qu'il a fondé l'Église pour être « une sorte de sacrement ou signe de l'union intime avec Dieu, et de l'unité du genre humain (LG 1). Aussi, tout le monde est visé par Dieu et appelé par lui "à faire partie de cette unité catholique du nouveau peuple de Dieu » (LG 13).

            Le Christ est venu pour que tout le monde soit sauvé et parvienne à la connaissance de la vérité. C'est là aussi le but et la tâche de l'Église (56). C'est pour­quoi l'Église, au cours des temps, a rejoint les gens de tous les continents et pourquoi elle doit toujours continuer à être missionnaire. En d'autres termes, l'Église est mission­naire par sa nature même, parce que c'est là la manière d'accomplir la volonté de Dieu, qui est que tout le monde « fasse partie de cette unité catholique du nouveau peuple de Dieu ». (56. 57).

            C'est l'Esprit Saint qui donne à l'Église l'énergie et l'enthousiasme pour rem­plir cette tâche (56), parce que l'Esprit Saint est « le seul qui édifie le Royaume de Dieu au cours de l'histoire. Il le fait en touchant le cœur des gens, de sorte que le salut opéré par Jésus puisse devenir de plus en plus réel dans le monde » (45).

 

            L'une des manières dont l'Esprit Saint réalise cela consiste à  tirer de plus en plus clairement de la mémoire de l'Église la plénitude de la vérité qui lui a été donnée par Jésus.

            L'Esprit Saint est à l'œuvre également dans l'Église à travers les sacre­ments, spécialement le sacrement de confirmation (45).

            Très étroitement reliés à cela, il y  a de nombreux charismes, activités et ministères que Esprit Saint prodigue et vivifie dans l'Église (45).  De la sorte, l'Esprit Saint rend les membres de l'Église capables de vivre ce partage « de sa propre mission messianique comme prophète, prêtre et roi »  que le Christ a conféré à tout le peuple de Dieu (21). Il rend celui-ci capable de faire cela sans tomber dans les modes de penser et d'agir venus de la démocratie et de la sociologie, qui n'ont pas de place dans l'intelligence catholique de l'Église (36). Par là, le pape signifie que l'Église ne peut jamais se modeler sur les structures de la société civile: elle a sa propre structure, qui lui a été donnée par le Christ.

            Précisément pour assurer  que les divers charismes, forces et habiletés tra­vaillent ensemble dans l'harmonie et servent l'unité de l'amour, l'Esprit Saint cou­ronne ses bienfaits à l'Église par la grâce spéciale de l'exercice de l'autorité conférée aux apôtres et à leurs successeurs. Tous les charismes et dons sont soumis à cette hié­rarchie (45).

            Le travail de l'Esprit Saint dans l'Église est le mieux perçu chez les mar­tyrs et les saints. Le présent siècle a été, comme les premiers siècles de l'Église, un siècle de martyrs. Le pape demande que leur mémoire ne soit pas perdue, qu'on enre­gistre soigneusement ce que l'on sait d'eux.

            Il y a eu, également, une grande effloraison de sainteté parmi les gens de différentes races et cultures qui ont « vécu pleinement par la vérité du Christ », ma­nifestant « sa présence toute-puissante à travers les fruits de foi, d'espérance et de cha­rité ». Le pape fait mention spéciale de ceux qui ont atteint à la sainteté dans la vie du mariage. Il ajoute:

 

Justement parce que nous sommes convaincus des fruits abondants de sainteté dans l'état du mariage, nous avons besoin de trouver les moyens les plus appropriés de les discerner et de les proposer à toute l'Église comme un modèle et un encoura­gement pour d'autres époux chrétiens (37).

 

Le côté sombre de l'Église et le besoin d'œcuménisme

 

            Dans son enthousiasme pour ce que l'Esprit Saint accomplit dans l'Église, le pape ne néglige pas le côté sombre de la vie de l'Église dû à la faiblesse humaine, ce que l'on appelle justement « le contre-témoignage et le scandale » (33). Cela est dû aux gens qui se disent catholiques, tout en pensant et agissant  selon des modes qui ne sont pas selon le  Christ et son Évangile. Aussi, l'Église encourage-t-elle

 

ses enfants à se purifier, par la pénitence, de ses erreurs et de son infidélité passées, de leur manque de conséquence et de leur lenteur à agir. Reconnaître la fai­blesse passée est un acte d'honnêteté et de courage qui aide à renforcer notre foi, qui nous met en garde face aux tentations et aux dangers contemporains et nous prépare à les aborder (33).

 

            Toute cette imperfection et cette méchanceté humaines au sein de l'Église empêchent celle-ci de manifester pleinement et clairement aux autres « l'image de son Seigneur crucifié, le témoin suprême de l'amour patient et de l'hum­ble douceur ».  Résultat: la vérité que l'Église essaie d'apporter aux gens n'impres­sionne pas toujours ceux-ci (35), car les actions, bonnes ou mauvaises, parlent plus fort que les paroles.

            Parmi les causes de cette imperfection chez certains catholiques de no­tre temps le pape cite la perte du sens de Dieu, la perte d'une appréciation de la valeur de la vie humaine dans ce monde et au-delà, la confusion par rapport aux valeurs éthiques et familiales  due au sécularisme et à une moralité déboussolée. Il conclut ainsi son analyse:

 

... comment ne pas regretter le manque de discernement, devenu parfois même acquiescement, manifesté par beaucoup de chrétiens par rapport à la violation des droits humains fondamentaux par des régimes totalitaires? Et ne devrions-nous pas aussi regretter, parmi les ombres de notre époque, la responsabilité partagée par tant de chrétiens dans des formes graves d'injustice et d'exclusion? Il faut demander com­bien de chrétiens connaissent et mettent en pratique les principes de la doctrine so­ciale de l'Église (36).

 

            De l'imperfection humaine, revenons à l'Esprit Saint.   Le pape per­çoit celui-ci comme une force motrice derrière la quête d'unité au sein des grou­pements de disciples du Christ que l'on appelle « œcuménisme » (34). Le pape s'ex­prime clairement sur le fait que l'unité est un don de l'Esprit Saint. Ce qui est vrai de l'unité actuelle de l'Église catholique. C'est vrai aussi des efforts de l'Église en vue de l'unité avec les autres chrétiens, à laquelle l'administration centrale de l'Église et les diocèses locaux ont œuvré si fort depuis Vatican II. Notre réponse à ce don doit être un effort sans réserve pour mettre en pratique ce que l'Église établit (34).

            Le but ultime de nos efforts œcuméniques est la pleine communion (15). Et le pape aimerait que le Jubilé de l'an 2000 soit une occasion pour divers groupes de chrétiens  d'œuvrer ensemble comme une autre étape en cette direction.

            Parmi les initiatives pour l'unité des chrétiens déjà entreprises, le pape mentionne comme étant d'une importance cruciale la prière pour l'unité des chrétiens, puis le dialogue sur des matières doctrinales (34). Il mentionne également la valeur de ses divers voyages pour développer des relations œcuméniques (24).

            Le pape attribue une grande valeur au témoignage commun rendu au Christ, voire au sang versé, de la part de martyrs catholiques, orthodoxes, anglicans et protestants. Ce qui mène le pape à déclarer que « peut-être la forme la plus convaincante d'œcuménisme est-elle l'œcuménisme des  saints et des martyrs. La communio sanctorum (communion des saints) parle plus fort que les choses qui nous divisent » (37).

 

            L'autre champ où l'Église doit aussi être l'agente de Dieu dans le travail pour des relations harmonieuses entre les gens est celui des religions non chrétiennes.

            Le pape actuel rappelle que « le pape Paul VI, dans son encyclique Eccle­siam suam, fait voir comment le genre humain est impliqué dans le plan de Dieu et fait ressortir les divers cercles du dialogue de salut » (56). L'intérêt accru en­vers ce dialogue est un des signes d'espoir pour l'Église dans la dernière partie du présent siècle (46) et ce dialogue devrait se révéler un trait important de la présente troisième année de préparation (52), spécialement le dialogue avec les musulmans (53). Ce serait faire un utile pas en avant que d'amener les autres religions à recon­naître la joie que les chrétiens éprouvent dans le Jubilé (55).

            Le fondement de ce dialogue avec les autres religions, ce sont « les élé­ments de vérité trouvés dans ces religions comme reflet de la Vérité [Jésus Christ] qui éclaire tous les hommes et toutes les femmes » (38).

            Et pourtant, il est important que les catholiques manifestent et expli­quent pleinement la vérité suivant laquelle le Christ est l'unique médiateur entre Dieu et les humains et le seul rédempteur du monde, clairement différent des fondateurs des autres grandes religions (38). Ces gens ont prétendu parler au nom de Dieu, mais chez le Christ, c'est Dieu lui-même qui s'adresse à nous (6). C'est pourquoi le Verbe Dieu incarné a apporté ce à quoi aspirent les autres religions, mais qui dépasse tout ce qu'elles peuvent espérer. « Le Christ est ainsi l'accomplissement de l'aspiration de toutes les religions du monde et, comme tel, est leur achèvement » (6).

 

« La plénitude du temps »

 

            Voilà une autre indication de la vérité centrale de Tertio milennio adve­niente, à savoir, que toutes les époques et toute l'histoire du genre humain trou­vent leur accomplissement en Jésus Christ.

            Dans le paragraphe d'ouverture de la lettre apostolique, le pape, commen­tant Gal 4, 4, écrit: « La plénitude du temps coïncide avec le mystère de l'In­carnation du Verbe, du Fils qui est un avec le Père » (1). Plus loin dans la lettre, le pape ajoute ceci:

 

Grâce à Dieu qui vient sur terre, le temps humain, qui a commencé avec la création, a atteint sa plénitude. « La plénitude du temps » est en fait éternité, en réalité; c'est l'Un qui est éternel, Dieu lui-même. Ainsi,  entrer dans « la plénitude du temps » veut dire atteindre la fin du temps et transcender ses limites, en vue de trouver l'ac­complissement du temps dans l'éternité de Dieu.

 

Dans la chrétienté, le temps a une importance fondamentale. C'est dans la di­mension du temps que le monde a été créé; c'est en elle que l'histoire du salut se dé­veloppe, trouvant son sommet dans « la plénitude du temps » de l'Incarnation et son but dans le glorieux retour du Fils de Dieu à la fin des temps. En Jésus Christ, le Verbe fait chair, le temps devient une dimension de Dieu, qui est lui-même éternel. Avec la venue du Christ commencent « les derniers jours » (He 1, 2), « la dernière heure » (Jn 2, 18), et le temps de l'Église, qui durera jusqu'à la Parousie (9-10).

            C'est là une autre façon de déclarer la foi de Vatican II, selon laquelle dans le Christ « on peut trouver la clé, le point central et le but de l'histoire humaine » (GS 10), parce que, sous-jacentes aux changements continuels de la vie et de l'his­toire humaines, « existent tant de réalités qui ne changent pas et ont leur fondement ultime dans le Christ » (59).

            Jésus résume en lui-même l'histoire précédente tout entière de l'huma­nité, depuis le premier être humain et ceux qui suivent. Cette histoire a toujours été une histoire de salut, parce que la Trinité a toujours été à l'œuvre attirant les hommes à la communion avec la communauté d'amour divin en vue des « mérites prévus du Christ Jésus, le Sauveur de la race humaine », pour employer les mots du pape Pie IX dans la définition du dogme de l'Immaculée Conception (ND 709). Tout comme Jésus re­cueille en lui toute l'histoire humaine passée, ainsi, du tournant de sa vie sur terre le salut se poursuit dans l'avenir. C'est ainsi que le prêtre proclame, à la vigile pascale, en bénissant le cierge:

 

Christ hier et aujourd'hui, le commencement et la fin; l'Alpha et l'Oméga; tout le temps lui appartient, et tous les âges; à lui soient la gloire et la puissance pour les siècles des siècles (10).

 

            De plus, dans l'humanité de Jésus le temps a été assumé dans la vie de Dieu et Dieu a fait du temps la situation dans laquelle la Trinité se fait connaître aux gens et partage la vie divine avec eux (10). Et donc, le temps est une dimension de l'existence humaine que nous devons considérer comme sainte et accepter comme un moyen de croître en sainteté.

            Le Jubilé est un temps de joie pendant lequel l'Église se réjouit de notre salut (16) et devient de plus en plus consciente de sa mission salvatrice envers le genre humain (21). « Alors, le Jubilé, centré sur la personne du Christ, devient un grand acte de louange au Père » (49). C'est un temps de louange et d'action de grâce « particulièrement pour le don de l'Incarnation du Fils de Dieu et pour la rédemption qu'il a accomplie » (32). C'est également un temps d'action de grâce pour l'Église et pour la sainteté trouvée dans ses membres qui se sont ouverts généreusement au salut apporté par Jésus (32).

            Et donc, la joie propre au Jubilé est la joie de la conversion, joie fondée sur le pardon du péché qui nous libère (32).  Mais ceci nous mène au désir d'une plus large conversion. En réalité, le pape va jusqu'à dire que ce désir de conversion et cette aspiration à la sainteté, à un renouveau personnel, à une prière plus intense et à une solidarité plus étroite avec autrui sont le but premier du Jubilé. Il découle d'un renforcement de la foi et du désir de porter un témoignage plus efficace à Jésus dans sa propre vie (42).

            Le Jubilé est aussi un temps pour faire davantage pour la justice sociale, en conformité avec les racines de l’Ancien Testament. En particulier, le pape parle de prendre la parole avec plus d'audace en faveur des pauvres, de réduire ou effacer la dette internationale, de promouvoir les droits des femmes, d'enrichir la vie de ma­riage et de famille et de poursuivre le dialogue entre différentes cultures. De la sorte, nous nous associons avec Jésus, qui est venu « prêcher la Bonne nouvelle aux pau­vres » (11.51).

 

            En résumé, la théologie qui sous-tend Tertio millennio adveniente est un christocentrisme radical, une vue de la création, du temps, de l'histoire et de l'unité du genre humain, avec Jésus fermement établi au centre. C'est pourquoi, le pape cite saint Paul dans sa lettre aux chrétiens d'Éphèse sur le propos de Dieu dans le Christ, « comme un plan pour l'accomplissement des temps, pour l'union de toutes les choses en lui, les choses du ciel et les choses de la terre » (3).

 

N.B. – Les chiffres entre parenthèses dans le texte se rapportent aux numéros des articles de la lettre apostolique.

 

Bonaventure Hinwood, O. F. M.

Saint Sophia Friary

0027 Groenkloof

Zuid Afrika

 

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