Chers lecteurs,

 

Chères lectrices,

 

 

Les 19 et 20 décembre 1998, Sœur Tatienne, provinciale des Missionnaires du Christ-Roi, me demandait de donner la récollection préparatoire à la fête de Noël. Assistaient à cette récollection plusieurs Missionnaires du Christ-Roi ainsi que le Père Maître et les novices de la communauté des Pères de Scheut. Les deux premières conférences portaient sur « l’indifférence ignatienne », sujet plutôt difficile et, à première vue, peu attirant. J’ai redonné cette récollection à quelques reprises. Chaque fois que je traitais de ce sujet, quelques personnes me demandaient de publier mon texte. Un tel travail eut été bien difficile, car, lorsque je donnais ces conférences, j’avais bien quelques notes, mais aucun texte écrit.

 

 

Cependant, ces conférences ayant été enregistrées avec ma permission par les Missionnaires du Christ-Roi, il s’est trouvé qu’un jour j’ai reçu le texte complet de mes conférences: S. Marthe Bernard, o.s.u., sœur de S. France, m.c.r., avait retranscrit à la main mes deux conférences sur « l’indifférence ignatienne ». C’est ce texte, auquel j’ai apporté quelques corrections mineures, que je vous présente aujourd’hui. Je remercie beaucoup S. Marthe Bernard, o.s.u. pour le travail énorme qu’elle a fait.

 

 

Autre point important. Ces conférences données à Cazeau, en Haïti, s’inspirent d’un article sur « l’indifférence » du P. Maurice Giuliani, S.J., publié dans la revue Christus, no 28. J’avais lu cet article pendant mon Troisième An, en 1963-64, et je l’ai relu à plusieurs reprises par la suite. Cet article m’a beaucoup éclairé sur le sens de l’indifférence et sur son importance pour la croissance spirituelle.

 

 

Ces conférences que je publie maintenant dans notre Bulletin de Liaison, s’adressent spécialement à tous les haïtiens et haïtiennes qui, surchargés par le travail, se demandent souvent s’ils rencontrent assez le Seigneur. Puissent-ils découvrir que la rencontre amoureuse du Seigneur ne se fait pas que dans la prière, mais que toute notre vie doit être le lieu où le Seigneur est présent et réchauffe notre cœur.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Indifférence

 

J’aimerais vous entretenir d’un sujet qui n’est pas facile, mais qui me paraît au cœur de la vie spirituelle: l’indifférence. Dans les Exercices Spirituels de saint Ignace, au no 23, dans le Principe et Fondement, il est question de l’indifférence. Et je crois que ce concept a beaucoup d’importance dans la vie spirituelle. Au fond, toute la vie spirituelle est, d’une certaine manière, comprise dans ce mot-là.

 

 

Me semble-t-il qu’avant de parler de l’indifférence proprement dite, il est important de prendre conscience qu’il n’y a pas de vie humaine sans la poursuite d’une fin. On peut bien avoir pour fin, disons, de devenir professeur. Ça peut bien être la fin, c’est-à-dire le but que je poursuis dans ma vie. Je peux bien avoir pour but de devenir mécanicien ou bien vouloir devenir athlète - et l’exemple est bon - c’est un exemple que saint Paul aime employer. C’est clair que, quand on poursuit une fin, ça mobilise toute la personne. Celui qui veut devenir athlète doit régler son sommeil. Ça touche aussi sa diète, il est aussi mobilisé par les exercices qu’il fait. Quand on poursuit une fin, une fin qui nous tient à cœur, on est mobilisé par la fin que l’on poursuit.

 

 

Cette fin peut être valable ou pas. Je peux bien dire: « Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’argent ». Je peux passer ma vie à poursuivre la richesse. Plus tu en as, plus tu es heureux; plus tu es heureux, plus tu en désires et plus tu veux en amasser. Il me semble que c’est important de voir que la vie humaine a une certaine cohérence dans la mesure où l’on poursuit une fin. Cette fin que je poursuis, c’est ma manière de donner sens à ma vie, de comprendre ma vie. Il en va ainsi pour la vie spirituelle.

 

 

Quand saint Ignace parle de l’indifférence, c’est dans le contexte de la fin pour laquelle nous sommes créés. Le but que nous devons poursuivre, c’est Dieu. Ignace dit: « L’homme est fait pour Dieu, il est fait pour louer, vénérer et servir Dieu ». Nous sommes faits pour Dieu. Et, ensuite, Ignace parle de... « tout le reste ». Tout le reste est vu en relation avec Dieu, tout le reste concerne les moyens pour atteindre Dieu. Ignace n’utilise pas le mot « moyen ». Mais il dit: « toutes les autres choses sur la terre, sont des aides pour poursuivre la fin ». Autrement dit, ce sont des aides, comme ma diète, mon sommeil, mes exercices, sont des moyens qui vont m’aider à devenir l’athlète qui va gagner dans les grandes compétitions internationales.

 

 

Ignace dit donc: toute la création, tout ce que je vis doit m’aider à aller vers Dieu. Et pour que les moyens puissent me conduire à Dieu, il est important, dit Ignace, de se rendre indifférent. C’est précisément le mot que nous allons essayer de comprendre. Pour choisir les bons moyens, il faut que je sois libre. Sans ça, si je n’ai pas cette liberté, je ne pourrai pas choisir les bons moyens qui vont être pour moi des aides afin d’aller à Dieu.

 

 

Voilà la question: tout pour moi est moyen pour aller vers Dieu. Dans la vie spirituelle, tout pour moi est aide pour aller vers Dieu. Et, pour que je choisisse les bons moyens, il faut que je sois indifférent.

 

 

Nous allons essayer d’éclairer ce qu’est l’indifférence. Dans deux entretiens, je vais développer quatre points qui vont nous permettre de mieux saisir, je l’espère, ce qu’est l’indifférence:

 

 

1 - L’indifférence et l’adhésion au choix de Dieu.

 

 

2 - L’indifférence et l’expérience de l’absolu et du relatif.

 

 

3 - L’indifférence et l’expérience de l’amour.

 

 

4 - L’indifférence et l’expérience de Dieu toujours plus grand.

 

 

Sœur Tatienne, m.c.r. m’a demandé de parler de l’Esprit-Saint. Je crois que nous sommes tout à fait dans le sujet: il n’y a pas d’indifférence, il n’y a pas d’adhésion au choix de Dieu sans que l’Esprit soit présent en moi, soit présent dans ma vie. C’est encore l’Esprit en moi qui me pousse à voir la fin, Dieu, comme absolu; et l’Esprit qui est en moi me fait comprendre que tous les moyens, que toute la création, que tout ce que je vis est aide et est relatif, c’est-à-dire que tantôt c’est ceci, tantôt c’est autre chose. Mais quels que soient les moyens par lesquels je passe, tout doit me conduire à Dieu. Ce que je veux, c’est Dieu. L’Esprit me donne aussi de faire, à travers ma vie, à travers mes choix, une expérience d’amour. Autrement dit, ce qui est vécu en même temps que je fais mes choix, c’est une vie d’amour. Enfin, l’Esprit me donne de comprendre que Dieu est toujours plus grand. Dieu est toujours plus grand en ce sens qu’il me fait passer à travers des chemins que je n’aurais pas soupçonné être de bons chemins, si ces choix n’avaient pas été ceux de Jésus Christ. Alors, le Seigneur me pousse à prendre des chemins semblables aux siens pour me conduire à Lui.

 

 

Adhésion au choix de Dieu

 

 

J’essaie, dans un premier temps, d’expliquer que l’indifférence est au service de l’adhésion au choix de Dieu. L’indifférent, qu’est-ce qu’il fait? Il vit l’adhésion au choix de Dieu. L’indifférent, qu’est-ce qu’il fait? C’est un homme qui se trouve en situation, il se trouve devant des choix. Nous nous trouvons tous devant des choix. Alors, nous sommes forcés, puisqu’il s’agit de choix, nous sommes forcés d’accepter, de rejeter, d’accueillir ou de laisser passer. C’est toute notre vie. Elle est pleine de choix. Au moment où je parle à quelqu’un, je dois continuellement choisir. Qu’est-ce que je dois dire qui est le plus conforme à ce que cette personne a besoin dans le moment présent? On est toujours en état de choix. Si on prenait conscience d’être toujours en état de choix, il faut admettre que ce serait drôlement fatigant de vivre. Mais spontanément nous sommes toujours en état de choix. Cela fait partie de la dynamique de la vie. Puisque c’est Dieu que nous cherchons à rencontrer, face à Dieu, nous sommes toujours en état de choix. Il y a des choses que nous accueillons parce que ça conduit à Dieu, des choses que nous rejetons parce que ça ne conduit pas à Dieu.

 

 

Mais cette liberté que je tiens à garder vis-à-vis des moyens pour aller vers Dieu, n’est pas le résultat d’un raisonnement. C’est une expérience spirituelle, qui est grâce, qui est gratuité, qui est libéralité de Dieu. Quand je dis que tout est moyen pour aller vers Dieu, je n’ai pas compris uniquement intellectuellement que la création doit me conduire vers Dieu. J’ai fait une expérience spirituelle. Ce que je veux, c’est Dieu. Et, pour aller vers Dieu, tout devient pour moi moyen ou aide. Voilà pourquoi je choisis, je laisse, j’accueille ou j’abandonne. Tout est moyen pour aller vers Dieu. Et cela, c’est une expérience que je fais. Je fais une expérience de Dieu. Et Dieu est tel pour moi que dans tout ce que je fais, je veux aller vers Dieu. Dieu est pour moi, comme dans la parabole, le trésor que j’ai trouvé ou la perle précieuse que je viens de découvrir (Mt 13, 44-46). Je ne veux que Lui.

 

 

C’est aujourd’hui que Dieu m’appelle. Et, il m’appelle à aller vers Lui. Alors, aujourd’hui, j’écris mon histoire, et mon histoire, c’est d’aller vers le Père. Et, aujourd’hui, je fais mes choix en fonction de la fin que je poursuis, à savoir Dieu. Ce que je veux, c’est Dieu. Aujourd’hui Dieu m’appelle; mais il m’appelle à travers la création. Je ne peux pas aller vers Dieu autrement qu’à travers la création. C’est là que Dieu se manifeste à moi. Où est-ce que je peux le voir? Où est-ce que je peux le trouver, où est-ce que je peux le rencontrer? Je ne peux le rencontrer que dans la création où je suis. C’est là que Dieu me met en situation. C’est là que j’ai à faire des choix, des choix que Jésus ferait, des choix que Jésus aimerait, des choix en accord avec ce qui plaît à Dieu. Donc, aujourd’hui, Dieu veut pour moi des choses. Et c’est l’expérience que je fais. Si je choisis telle chose plutôt que telle autre, c’est parce que telle action, telle rencontre, telle parole que je vais dire, je la choisis parce que c’est Dieu qui la veut pour moi. Donc, en toute chose, ce que je choisis, c’est ce que Dieu veut pour moi. Je suis d’accord avec cela. C’est ce que j’aime, c’est ce qui me plaît. Et, je crois que, dans la vie spirituelle, cela a beaucoup d’importance d’être mobilisé par ce qui plaît à Dieu.

 

 

Faire ce qui plaît à Dieu, c’est là le lieu de la rencontre avec Dieu. Tous veulent rencontrer Dieu, tous veulent faire l’expérience que Dieu est présent dans leur vie. Pour ceux qui aiment Dieu, l’absence de Dieu est une expérience terrible. Mais je ne peux rencontrer Dieu que dans la mesure où j’adhère au choix de Dieu et je ne peux vivre en présence du Père sans passer par les frères, les sœurs que je rencontre et où se manifeste le choix de Dieu. Je ne peux pas rencontrer Dieu autrement. C’est un chemin obligé. Je dirais, Dieu me met devant toutes sortes de choix. Et, j’ai à choisir ce qui, à la lumière de l’Esprit présent en moi, me conduit vers Dieu, vers ce qui, à travers mes sœurs et frères, plaît à Dieu. Dans mes choix, je veux avoir cette fidélité, cette disponibilité qui me guide...et je choisis ce qui me conduit vers Dieu. Et, choisissant ce qui me conduit vers Dieu, je fais l’expérience de la présence de Dieu dans ma vie. Pour faire l’expérience de la présence de Dieu dans ma vie, il faut que, à la manière de Jésus, je cherche toujours ce qui plaît à Dieu: « Et celui qui m’a envoyé est avec moi; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29).

 

 

Nous sommes tous faits pour poursuivre le même but. Et toute la création est là pour nous aider à aller vers Dieu. Dans la mesure où l’Esprit qui est en moi me guide, dans cette même mesure, je fais les meilleurs choix afin d’aller vers Dieu que j’aime. L’expérience de l’indifférence n’est pas une expérience de raisonnement intellectuel, c’est une expérience intérieure. Dieu s’est manifesté dans ma vie d’une manière telle que je ne veux pas avoir d’autre but que Lui et je veux être libre pour aller vers Lui.

 

 

 

 

Expérience de l’absolu et du relatif

 

 

L’indifférence? Dans un premier temps, elle est liberté en vue des choix en accord avec les choix de Dieu. Cette liberté me permet de faire l’expérience de la présence de Dieu dans ma vie. En effet, si mes choix sont en accord avec les choix de Dieu, avec ce que Dieu aime, je fais l’expérience de la présence de Dieu: je ne suis pas seul, comme dit Jésus.

 

 

Regardons maintenant une autre facette de l’indifférence. La personne indifférente fait l’expérience de l’absolu et du relatif. Évidemment, l’absolu, c’est Dieu et le relatif, c’est toute la création qui m’entoure et qui m’aide à aller vers Dieu. Ce sont les frères, les sœurs qui sont avec moi, avec qui je tisse des liens qui me permettent de rencontrer Dieu et que je dois parfois quitter en vue de rencontrer Dieu ailleurs.

 

 

L’indifférence est d’abord, comme nous l’avons vu, disponibilité et accueil. Je suis disponible pour choisir ce qui me conduit vers Dieu. Mais cette expérience de disponibilité et d’accueil est intimement liée à l’expérience de l’absolu et du relatif. Et là, il y a un exemple qu’il me plaît de donner parce qu’il me paraît très beau dans ce temps où nous préparons la fête de Noël. Cet exemple, je le trouve en Matthieu. Il s’agit de Joseph. D’abord, Joseph a décidé de renvoyer Marie, son épouse. La décision prise, il a un songe: « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme: car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (Mt 1, 20). Après son réveil, il prend chez lui Marie. Disponibilité. L’indifférence est accueil, elle est disponibilité. Et, un autre songe: « Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte; et reste-y jusqu’à ce que je te dise » (Mt 2, 13). « Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte » (Mt 2, 14). Quand Hérode fut mort, l’Ange apparaît à nouveau: ´Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israëlª (Mt 2, 20). Il retourne dans son pays. Comme il apprend en songe qu’Archélaüs peut être dangereux pour l’enfant, Joseph décide de se rendre à Nazareth. Ce qu’on admire en tout cela, c’est la disponibilité. Joseph, homme accueillant, reste toujours ouvert à la volonté de Dieu. Autrement dit, l’homme, la femme indifférente, c’est un être qui est plein de disponibilité, mais qui prend des décisions. Joseph avait décidé de renvoyer son épouse, en secret, parce qu’il était juste. Sa décision n’est pas un absolu, il la change parce que la volonté de Dieu s’est manifestée. Il part pour l’Égypte parce que la volonté de Dieu s’est manifestée, il revient d’Égypte pour la même raison. On est devant un être qui est totalement disponible. Donc, l’indifférence, elle est disponibilité et accueil. Elle reste tendue vers Dieu qui est le seul absolu. Dieu est au-delà de tout et c’est Lui que je cherche. Tout le reste est moyen. Dieu est l’absolu. Lorsque Dieu parle, tout peut changer.

 

 

Une autre expérience que l’on fait à partir de l’indifférence, c’est ceci - et pour nous religieux, religieuses, cela a beaucoup d’importance - l’indifférence nous fait faire l’expérience que Dieu est souverainement libre vis-à-vis des moyens qu’il choisit. Et voici quelques exemples. Aujourd’hui, Dieu veut que je vive dans l’abondance et, c’est à travers l’abondance que je dois trouver Dieu. Demain, il veut que je vive dans la pauvreté. J’ai fait l’expérience de l’abondance; maintenant, je fais l’expérience de la pauvreté. Voilà la situation où j’ai à trouver Dieu. Donc, Dieu me met dans des situations où j’ai à le chercher. Et, je fais l’expérience que tout est relatif et que Lui est l’absolu. Tantôt il me donne santé. Mon Dieu, une santé telle que j’ai l’impression que le monde ne sera pas assez grand pour que je puisse raconter les merveilles de Dieu. Et, un moment donné, Dieu me donne de faire l’expérience de la maladie. Et c’est à travers la maladie que je dois trouver Dieu. Je me dis: ´Dieu, que veut-il?ª Ce qu’il veut? Il veut que je fasse l’expérience que toute la création m’est donnée et que toute cette création est moyen pour aller vers Dieu. Les moyens, Dieu les choisit pour moi selon sa volonté. C’est pas moi qui choisis. J’ai à passer à travers différentes situations où je fais l’expérience que le Dieu que je poursuis, choisit pour moi des moyens pour que je l’atteigne. Et les moyens, ils sont divers. Tantôt l’expérience que c’est agréable. Mon Dieu, je suis dans une communauté où, voilà, c’est la sympathie, c’est la charité. C’est une expérience merveilleuse que Dieu me fait faire. À travers ma communauté, je rejoins Dieu; et ma communauté, elle porte le visage de Dieu. Voilà que je change de communauté, et c’est souvent ainsi que les choses se passent: ´Mon Dieu, où est-ce que le bon Dieu vient de me mettre?ª Il vient de te mettre dans une autre communauté où tu ne trouves pas le visage de Dieu et où tu dois le chercher. Et cela fait partie de ton cheminement.

 

 

Alors, Dieu seul est absolu. Les expériences que je fais, ce sont des expériences pour aller vers Dieu. Je fais une expérience...drôlement une expérience. Pourquoi Dieu veut ça pour moi?...Tout est moyen. Tout est aide pour aller vers Dieu. Tantôt, je fais l’expérience que la vie spirituelle, mon Dieu, que c’est nourrissant! Je fais une expérience où j’ai l’impression, à l’intérieur de moi, d’être plein. Un jeune haïtien me disait, et j’ai trouvé ça très beau: « Parfois, quand je fais ma méditation, c’est comme si, à l’intérieur de moi, il y avait deux « balèn » (bougies) qui s’allumaient ». Je lui disais: « Tu fais l’expérience de la consolation ». « C’est comme si, disait-il, deux lumières s’allument en moi, et je deviens très chaleureux, très amoureux ». « C’est extraordinaire », lui répondis-je. Mais il y a aussi l’expérience de l’absence de Dieu. Il n’y a pas toujours de la lumière, il n’y a pas toujours de la chaleur en nous. On fait l’expérience que Dieu, c’est Celui qu’on cherche à travers des chemins qui sont différents. Parfois les chemins sont des chemins que je voudrais donc garder! Dieu me fait faire l’expérience qu’il est au-delà de ses dons, que je dois le trouver quels que soient les dons qu’il me fait. Richesse, pauvreté; santé, maladie, joie intérieure, sécheresse intérieure; communauté chaleureuse, communauté épouvantable! Dieu est au-delà de tout ça. Ce que je cherche, c’est Dieu. Il est le seul absolu, tout le reste est relatif. En même temps que je fais l’expérience heureuse d’être en présence d’un ami, d’un ami qui est extraordinaire pour moi, et que cet ami me conduit à Dieu, me parle de Dieu, en même temps que je fais cette expérience-là, je sais que c’est du provisoire, c’est du relatif. Quand ça va bien, c’est du provisoire; quand ça va mal, c’est aussi du provisoire. C’est du provisoire, jamais de l’absolu. Donc, l’âme indifférente fait toujours, en même temps qu’elle vit des situations qui peuvent être heureuses, qui peuvent être malheureuses, elle fait toujours l’expérience du provisoire, du contingent. Dieu seul est absolu et tout est aide pour aller vers Dieu.

 

 

De Sainte Thérèse, on m’a déjà dit qu’elle avait vécu 15 ans de sécheresse. Quinze ans, c’est du limité, c’est du contingent, mais c’est long! Comme cette autre Carmélite...Un jour, je donnais une conférence à des Carmélites. « Ah! la vie des Carmélites, - c’était un peu pour les défier, - c’est une belle vie, la vie des Carmélites ». Une religieuse d’un certain âge prend la parole et me dit: ´Oui, mon Père, c’est beau, c’est très beau la vie au Carmel; mais, savez-vous, c’est long!ª La même vie dans la même maison, tout le temps. Les Sœurs sont bien gentilles; mais, c’est long! Toutes ces situations difficiles sont des aides pour aller vers Dieu.

 

 

Nous faisons donc l’expérience du relatif, l’expérience de l’absolu. Ce que nous cherchons à travers le relatif, c’est Dieu. Et, c’est là que souvent se cache un piège: changer inconsciemment le relatif en absolu. Voilà que le Seigneur m’a mis dans une situation où tout va très bien. Ce que je fais a beaucoup de rayonnement. Je vois les fruits que mon travail donne et je m’aperçois que ces fruits sont énormes. De plus, ce que j’ai entrepris, je l’ai entrepris dans l’obéissance, je l’ai entrepris en me conformant à la volonté de Dieu, je l’ai continué en faisant la volonté de Dieu. Je m’aperçois que la volonté de Dieu porte des fruits abondants, d’où je me dis: je dois à tout prix rester dans cette oeuvre. Non. Il est possible que Dieu me dise: c’est fini. On ne doit pas adorer Dieu dans un temple que Dieu a quitté, comme le dit si justement Giuliani. Dieu n’est plus là. On ne doit pas se fixer à un présent qui est devenu un passé pour Dieu. Le Royaume de Dieu n’est pas lié à une oeuvre. Il est possible que Dieu me dise en tout temps: c’est extraordinaire ce que tu fais, mais va ailleurs. C’est ça l’expérience de l’indifférence. Je n’ai pas le droit de fixer Dieu à un endroit. Si je fixe Dieu à un endroit parce que je fais l’expérience de porter beaucoup de fruits, cela veut dire que je ne poursuis pas Dieu. Je mets Dieu au service de mon projet. L’indifférence, elle est accueil, elle est disponibilité. Elle nous fait faire l’expérience de la liberté et que Dieu est le seul absolu.

 

 

J’adhère au choix de Dieu. Dieu est présent là, et quand Dieu me manifeste qu’il n’est plus là, je quitte ce que j’avais entrepris malgré le fruit abondant que mon oeuvre donne. Évidemment, une telle chose doit être examinée avec sérieux et avec discernement. Cela veut dire qu’un moment donné, je dois avec mes supérieur(e)s, voir et bien exprimer que moi, dans telle situation qui m’a été confiée par l’obéissance, que dans telle situation, je porte un fruit abondant. Après toutes mes explications, il est bien possible qu’on me dise: il me semble que tout cela est fini: tu dois aller ailleurs. Heureux celui ou celle qui a le goût de tout quitter pour suivre Jésus.

 

 

L’indifférence, elle est liberté. Dieu est le seul absolu. Tous les autres moyens qui sont à ma disposition sont des moyens pour rejoindre Dieu. Jamais rien n’est absolu. Et c’est là qu’est la grande difficulté de la vie apostolique. Un moment donné, on finit par se faire un nid, un nid bien chaud, où on est bien, où il fait bon vivre, où on a tout entrepris pour Dieu et où on veut que Dieu continue là où l’on est, là où il nous a mis. Dieu a passé. Il n’est plus là. Il faut aller ailleurs. Je crois que cela a beaucoup d’importance pour la vie apostolique. L’indifférence, c’est la vie spirituelle dans ce qu’elle a de plus vivant. Aussi longtemps qu’un religieux est libre, qu’une religieuse est libre, elle a cette disponibilité, et elle a cet oeil tourné vers Dieu qui lui donne cette clairvoyance pour voir que tout ce qu’elle vit est du relatif par rapport à Dieu. Tout conduit à Dieu. L’indifférence donne à la vie une légèreté, une souplesse, une liberté dont on a besoin pour notre vie spirituelle. L’indifférence, c’est de la liberté.

 

 

 

 

INDIFFÉRENCE (2ème partie)

 

 

 

 

Expérience de l’amour

 

 

On peut sembler encore bien loin de l’expérience de Dieu quand on emploie le langage fin-moyen: Dieu est la fin de tout, et toutes les autres choses sur terre sont des aides, des moyens pour aller vers Dieu. Mais ce langage abstrait et schématique recouvre une grande richesse, quand il se traduit en expérience de Dieu.

 

 

Quelques-uns - on le voit dans l’accompagnement spirituel - ont fait très tôt une expérience de Dieu. C’est cette expérience de Dieu qui doit, avec la grâce de Dieu, grandir. Et pour que cette expérience de Dieu grandisse, Dieu met à notre disposition toutes les situations dans lesquelles nous nous trouvons. Ces situations sont pour nous des lieux pour rencontrer Dieu. Tout est chemin pour trouver Dieu. Tout doit nous parler de Dieu. Tout doit nous conduire à Dieu.

 

 

Encore faut-il que nous fassions un jour l’expérience que ce n’est pas vrai que les choses nous sont indifférentes. Il y a des choses que nous aimons, il y a des travaux que nous aimons, d’autres que nous aimons moins. Comme il y a des personnes que nous aimons moins rencontrer. Ce n’est pas vrai que tout nous est indifférent. Pour rencontrer Dieu, il est nécessaire d’être indifférent ou d’être libre pour choisir ce qui plaît à Dieu. Une telle expérience ne peut pas se faire sans que l’Esprit présent en nous donne cette liberté d’adhérer au choix de Dieu.

 

 

Quand nous parlons d’indifférence, nous nous situons donc dans un contexte d’adhésion au choix de Dieu. Nous cherchons à entrer en dialogue avec Dieu, sachant d’expérience que Dieu seul est absolu et que le reste est relatif. Ce Dieu que nous poursuivons amoureusement et que nous voulons trouver amoureusement, il est seul à être absolu. Tout le reste est relatif. Tout le reste doit nous conduire à Dieu. Quand je suis en situation, quand j’ai un travail à accomplir, un travail que je fais au nom de l’obéissance à Dieu, parce que Dieu le veut, je sais que cette situation que je vis et que j’aime peut être remise en question, Dieu peut vouloir aujourd’hui ce que je fais, et demain, vouloir autre chose. Autrement dit, la personne indifférente a le sens du relatif, du provisoire. La personne qui est indifférente sait d’expérience que le lieu où elle est, ce n’est pas un absolu. Dieu le veut aujourd’hui. Demain? Il faut rester ouvert. Peut-être qu’Il voudra autre chose. Donc l’indifférence, c’est un chemin de grande liberté. Il n’y a pas de lourdeur, tout respire la liberté.

 

 

C’est ici qu’il nous faut passer maintenant à une autre dimension de l’indifférence: l’expérience de l’amour. Si je disais - et ce serait inhumain de le dire - vous savez la vie, c’est froidement une expérience de l’absolu et du relatif. Et voilà, peu importe que vous aimiez ou pas, il faut que vous passiez d’un chaînon à l’autre comme ça, mécaniquement. Non. L’expérience que le Seigneur nous demande de faire, c’est précisément une expérience amoureuse. Évidemment, il n’est peut-être pas nécessaire d’insister sur le fait - ce serait naïf de le penser - que tout ça se fait sans douleur. Non! Qu’est-ce que vous voulez, quand on est dans un endroit où on est bien inséré, avec des personnes qu’on a appris à aimer, et que le Seigneur nous indique que tout est fini, tout cela ne va pas sans douleur. Et, c’est un peu la même chose dans le travail quotidien. Quand on réalise qu’une méthode qui, avec les étudiants et les étudiantes, avait bien réussi et qu’elle est maintenant dépassée, il nous faut opter pour une autre méthode. Si tu dis: « Non...je suis habitué à cette méthode... » Non, c’est fini. Sinon tu te coupes de la vie. Il n’y a pas d’autre choix que de passer à une autre méthode. C’est la même chose dans la vie spirituelle. Il y a des expériences qui sont finies, qu’il faut abandonner. Il y a des expériences que j’ai aimées beaucoup. Mais elles sont finies. Quand Dieu manifeste qu’une expérience est terminée, et pour nous religieux et religieuses, il peut le dire à travers nos supérieur(e)s, il nous faut amoureusement, malgré nos attachements, tout quitter pour suivre le Seigneur. C’est ailleurs que je suis appelé à trouver Dieu. L’expérience de l’indifférence que je fais doit être une expérience amoureuse, mais elle ne va pas sans une certaine souffrance, parfois sans beaucoup de souffrance.

 

 

Un autre point important: je ne peux pas faire l’expérience de l’amour de Dieu en dehors de l’expérience de l’amour des personnes pour qui et auprès de qui je travaille. Il n’y a pas d’expérience de Dieu en dehors de ça. Je fais l’expérience de Dieu à travers les personnes que Dieu met sur mon chemin. D’où, quand Dieu me met dans une situation nouvelle, ce n’est plus le temps de dire: ´Moi, je suis indifférent!ª Devant la volonté de Dieu, il n’y a plus de place pour l’indifférence. Tu dois adhérer de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces au choix de l’amour de Dieu. Cela veut dire - cela a beaucoup d’importance dans le monde dans lequel nous vivons - que nous devons donner aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui un service de grande qualité. Je peux dire cela, de grande qualité, et parler uniquement de façon objective. Mais, c’est d’une manière subjective que tu dois t’engager: c’est tout toi-même...Tu dois, avec l’intelligence que tu as, donner un service de haute qualité avec tout ce que tu as. Avec l’intelligence que tu as, tu dois apprendre à connaître le milieu dans lequel tu travailles, apprendre à connaître les coutumes de ce pays. Je parle à des missionnaires. Vous êtes tous et toutes des missionnaires. Vous devez vous inculturer au milieu où vous êtes. Apprendre à aimer ce que les gens de ce milieu aiment, et les valeurs de ce pays. Je n’ai pas le choix. Le Seigneur m’invite à aimer les gens avec qui je vis. Et la première manière de les aimer, c’est de les connaître avec ce qu’ils sont et comme ils sont, avec les valeurs du pays. Mais, les valeurs d’un pays, c’est jamais parfait, et jamais totalement en accord avec la qualité de la charité exigée par le Christ. Ce que nous essayons de faire ensemble, c’est de faire grandir les valeurs d’un pays et de faire qu’elles soient en plus grande harmonie avec le commandement de l’amour. L’expérience de l’indifférence nous conduit à nous insérer dans un milieu bien précis et, dans ce milieu-là, à faire l’expérience de l’amour, un peu à la manière de Jésus.

 

 

Et cela me frappe beaucoup quand je lis l’évangile de Matthieu 9, 36. Jésus voit les gens fatigués et prostrés. Et le texte français dit: « ...et il eut pitié... ». C’est une traduction bien maigrelette du texte grec où l’on a le verbe « esplangkhnisthè ». Jésus est touché jusqu’au plus profond de lui-même. C’est là précisément la chose intéressante. Au début du ministère de Jésus, en Matthieu, on trouve un Jésus qui est en harmonie avec le peuple, qui aime profondément et qui est profondément touché par les souffrances du petit peuple. Enfin, au dernier miracle, lorsqu’il rencontre deux aveugles, on a encore le même verbe grec. Ce sont les aveugles qui crient à Jésus: « Seigneur, que nos yeux s’ouvrent! » (Mt 20, 33). Et Jésus est encore touché jusqu’au plus profond de lui-même. On a ce qu’on appelle en exégèse, une inclusion: le ministère de Jésus commence avec la mention que Jésus est très près du peuple et qu’il participe aux souffrances du peuple. A la fin, à la toute fin, au dernier miracle que Jésus fait, on rencontre le même verbe. Tout le ministère public de Jésus est porté par l’amour de Jésus qui communie à la souffrance du peuple.

 

 

C’est pas toujours simple d’aimer les personnes qu’on rencontre. Quand on est accompagnateur, il peut arriver qu’on rencontre quelqu’un avec qui c’est difficile d’entrer en communion. Il faut alors que le Seigneur donne la grâce de bien accueillir cette personne, de bien la comprendre, de bien l’écouter, de l’aimer comme Jésus l’aimerait. C’est vraiment une grâce de Dieu. Parfois des gens sont d’une grande froideur, on n’y trouve aucune sensibilité, on a l’impression d’être bien loin de toute chaleur humaine. Le Seigneur nous fait rencontrer toutes sortes de personnes, et il nous invite à faire une expérience d’amour. Toute personne que le Seigneur met sur notre chemin est une invitation à entrer dans les sentiments qui furent dans le Christ Jésus.

 

 

L’expérience que je vis finit par être extraordinaire. Je travaille dans un milieu. En priant, en faisant des efforts, voilà que je suis entré dans le bain. Ce que je fais, je l’aime beaucoup. Je m’attache à mon travail et je me dis: est-ce possible d’être heureux comme je le suis! Je pense que cela fait partie de l’expérience de la vie apostolique. Un moment donné, ce que je fais, je l’aime vraiment beaucoup. Je suis très heureux. Alors, je dis: « Attention »! « Pourquoi attention? » Attention pour que ce que je vis ne devienne pas un absolu. Tout est un moyen pour aller vers Dieu. Mon travail, ce n’est pas mon absolu, c’est le lieu de mon dialogue avec Dieu. C’est le lieu où, en aimant profondément les personnes pour qui je travaille, je rencontre Dieu. Aimer, vous savez, tout le monde le fait. Je peux rencontrer n’importe quelle personne qui me dira: « Vous savez, je suis passionnée pour ce que je fais ». Alors, moi aussi je suis passionné. Alors, on se rejoint et...je ne vais pas plus loin? Précisément, l’expérience que je fais, c’est que mon travail est le lieu de mon dialogue avec Dieu. C’est le lieu où je me demande toujours si je suis amoureux, si je suis toujours à la fine pointe de l’amour que Jésus aurait pour les personnes pour qui je travaille. C’est ce dialogue avec Dieu qui me permet de rester libre. Je sais pour qui je travaille, je sais qui j’aime et je sais que tout doit me conduire à Lui. Ça ne va pas nécessairement de soi. Il faut que je sois attentif. Il faut que je fasse de mon travail un lieu où je suis en dialogue avec les gens que j’aime, que je rencontre, pour qui je travaille, pour qui je me dépense, pour qui je donne ma vie, et, en même temps, que ce dialogue ait sa profondeur. C’est le lieu pour rencontrer Dieu. Et, c’est ça qui est difficile. Il faut bien le dire: un moment donné, une personne aime son travail puis, elle vous dit: « J’aime tellement mon travail et puis, tu sais, je suis tellement occupée... ». Il ne faut pas escamoter cette question importante: « Est-ce que tu rencontres Dieu dans ton travail? Est-ce que tu fais tout pour Dieu? » Puis elle vous dit: « Vous savez, je suis bien occupée... ». Ici, me revient cette parole du Christ de l’Apocalypse: « J’ai contre toi que tu as perdu ton amour d’antan... » (Ap. 2, 4). Tu as fait, au départ, une expérience d’amour de Dieu, et voilà qu’insensiblement tu es passé à une expérience où Dieu a cessé d’être l’absolu. Il faut que notre travail ne se referme pas sur lui-même, mais qu’il nous engage dans un dialogue toujours plus profond avec Dieu.

 

 

La création, c’est le lieu où nous rencontrons Dieu. Chaque jour nous avançons et c’est très beau. Aujourd’hui, je suis content: j’ai travaillé pour Dieu et j’ai rencontré Dieu dans toutes les personnes qui ont été sur mon chemin. Elles ont été pour moi le lieu de ma rencontre avec Dieu. Et, à chaque jour, je quitte un travail que j’ai aimé pour, le lendemain, reprendre un travail que j’aimerai, que j’aimerai d’une manière différente parce qu’il n’y a pas une journée qui se ressemble. Toutes les personnes sont différentes; mais elles sont différentes à condition que moi-même je les regarde avec un oeil qui me permet de voir la différence.

 

 

Mais on peut aussi finir par dire: « C’est toujours pareil! » Je me souviens d’un type qui était venu me voir. J’étais bien peiné. Ça faisait peu de temps qu’il était marié, puis...: « Si tu savais, me dit-il, j’ai l’impression que ça fait 25 ans! » Oh!, que c’était triste! Tout était déjà usé, il n’y avait plus rien de nouveau. Non, chaque jour, il faut qu’on découvre ce qu’il y a de neuf. La personne que nous rencontrons, elle est l’image de Dieu, elle a en elle quelque chose de la beauté de Dieu, elle a des possibilités énormes, elle n’est pas la même aujourd’hui. Un jour, elle est de bonne humeur, l’autre jour, elle a des problèmes; un jour, elle est en santé, l’autre jour, elle est malade. Alors, on a besoin d’avoir cette attention qu’aurait Jésus et qui fait que, quand un jour est fini, nous remercions Dieu de cette belle journée qu’il nous a donnée de vivre ensemble. Et, c’est fini. Le jour de demain sera un autre jour où il y aura quelque chose de complètement nouveau ou de partiellement nouveau. Et encore faut-il que j’aie cette grâce que me donne l’Esprit de découvrir la nouveauté et la beauté dans la ressemblance.

 

 

Donc, nous avançons et nous écrivons notre histoire. Notre histoire doit être normalement une histoire d’amour. Et plus nous sommes libres, plus nous sommes disposés à faire l’expérience du Dieu que nous cherchons. Mais comment pouvons-nous être libres si nous aimons profondément les personnes avec qui nous vivons? C’est que les personnes avec qui nous vivons, nous les aimons, mais comme Dieu veut que nous les aimions. Autrement dit, c’est Dieu qui est premier; et avec l’amour de Dieu qui est à l’intérieur de nous, c’est avec cet amour-là que nous aimons les personnes avec qui nous vivons. Ce n’est pas n’importe quel amour. C’est l’amour qui nous vient de l’Esprit Saint, présent en nous, qui fait que nous aimons. Nous voyons Dieu dans les personnes avec qui nous travaillons. Les personnes ne perdent pas leur consistance propre, ce sont vraiment elles que nous aimons. Vues en lien avec Dieu, ces personnes acquièrent vraiment toute leur grandeur et toute leur beauté. Elles sont pleines de l’amour que Dieu a pour elles et, à travers notre amour humain, résonne l’amour de Dieu.

 

 

Au fond, il faut bien le dire, pour prendre le langage du livre des Cantiques, le Bien-Aimé que je cherche, je ne peux pas le trouver ailleurs que dans le monde auprès de qui je suis. Le Bien-Aimé que je cherche, il est au travail avec moi et, ensemble, nous travaillons. Et dans la mesure où je suis conscient que, au jour le jour, Dieu travaille avec moi et par moi et pour Lui en moi, dans cette même mesure, je rencontre le Bien-Aimé. Comme le dit Giuliani - et je trouve ça très beau -:À chaque créature que je rencontre, à chaque situation que je vis, je pose cette question: « Es-tu pour moi la présence du Dieu vivant? » Et si à tel moment je fais l’expérience que telle situation que je vis, c’est le lieu de la présence du Dieu vivant, voilà, je suis là, je suis totalement là, je me donne totalement. Si elle n’est pas le lieu de la présence de Dieu pour moi, si, au fond, elle l’a été et elle ne l’est plus, je m’éloigne parce qu’elle ne me parle plus de Dieu.

 

 

Donc, à quoi me conduit l’indifférence? Elle me conduit à une expérience d’amour où Dieu travaille par moi; il se sert de moi en vue de faire connaître le Royaume de Dieu auprès des gens où le Seigneur m’envoie. Et, dans la mesure où le Seigneur veut que je sois là, dans cette même mesure je travaille efficacement pour le Royaume.

 

 

Bien sûr, cela ne se vit pas toujours sans beaucoup de difficultés. Mais, il me semble qu’il faut avoir cette espèce de souffle intérieur qui nous donne, dans les situations difficiles, de persévérer amoureusement et de finir par faire l’expérience qu’un lieu, qui était au début très difficile, finit par devenir un milieu où l’on rencontre Dieu et où l’on s’attache profondément.

 

 

 

EXPÉRIENCE DE DIEU TOUJOURS PLUS GRAND

 

 

Dans le Principe et Fondement, il est dit: « L’homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu etc. ». Tout ce qui est sur terre est fait pour nous aider à trouver Dieu, tout. Parce qu’on n’est pas libre vis-à-vis tous les moyens qui sont devant nous, on doit se rendre indifférent. En parlant de cette manière, je reprends le langage du Principe et Fondement. Mais il y a quelque chose qui frappe dans la suite du texte d’Ignace. On s’attendrait en bonne logique à ce qu’Ignace s’exprime ainsi: « L’homme doit se rendre indifférent afin de pouvoir choisir ce qui le conduit à la fin pour laquelle il est créé ». Mais ce n’est pas ce qu’Ignace dit. D’une manière étonnante, voici comment il s’exprime: on doit se rendre indifférent pour « que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés ». Ce davantage a beaucoup d’importance dans la vie spirituelle. Nous entrons ici dans notre 4ème point: Dieu toujours plus grand.

 

 

Je pense ou du moins j’espère avoir fait saisir un peu que l’indifférence implique une grande ferveur et beaucoup d’amour. C’est une manière de vivre, c’est un style de vie. Mais, quand on aime quelqu’un, il y a un drôle de phénomène qui se passe: il est inévitable que l’amour finisse par nous marquer profondément, par nous donner les mêmes manières de penser que la personne aimée. L’amour, c’est ça, c’est un partage des valeurs. Il n’y a pas de fusion, mais on partage les mêmes valeurs, on aime les mêmes choses. On est différent, mais sur les points essentiels, on s’entend, on se rejoint. Et, précisément, c’est ce qui est souhaitable à l’intérieur d’un couple. Ils s’entendent sur les choses essentielles et ils sont différents. Ils se complètent, quoi! On dit d’eux, pour bien marquer l’unité, bien que ce soit en partie inexact: « Ce que l’un fait, l’autre le fait aussi ». C’est une manière de parler d’un couple bien réussi.

 

 

C’est un peu ce qui se passe dans la vie spirituelle. Dans la vie spirituelle, quand quelqu’un s’attache à Jésus Christ, à Dieu qui nous est révélé à travers Jésus Christ, celui qui aime finit par aimer la manière dont Dieu aime. Il finit par aimer le chemin que Jésus a pris. Et ça, c’est un langage qui est un peu plus difficile. Alors, l’Esprit qui est en nous finit par nous faire aimer le chemin que le Seigneur a pris. Et, je le décris brièvement: faire éclater sa puissance dans la faiblesse, l’autorité dans le service, la fécondité dans le sacrifice. C’est la manière de Dieu. C’est la manière de Jésus. Et, un moment donné, quelqu’un fait l’expérience que dans le lieu où il est, il est devenu un peu le serviteur de tous, et il découvre que c’est là la manière de Jésus qui s’est fait le serviteur de tous. Il a donné sa vie. Jésus, c’est le Pasteur qui aime ses brebis, qui donne sa vie pour ses brebis, celui qui anime ses brebis en les servant.

 

 

Celui qui fait l’expérience de l’amour de Dieu finit par découvrir qu’il veut ce que Dieu veut: prendre la manière de Jésus. Et, un moment donné, quelqu’un s’aperçoit qu’en se donnant, il est en train de donner sa vie. Et il découvre que, précisément, c’est la manière de Jésus. Nous sommes au service de l’Église, au service du Royaume, et nous donnons notre vie pour le Royaume, amoureusement. C’est la manière de Jésus.

 

 

Voilà quelques points qui peuvent vous aider à grandir dans votre vie spirituelle. Je ne vous aurais donné que des pistes pour grandir dans la vie spirituelle, il me semble que ça pourrait être fécond. L’appel auquel vous avez répondu, c’est pas la mort, c’est la vie. C’est pas la mort de l’amour, c’est l’amour qui se développe et grandit. Il ne grandit pas de n’importe quelle manière, mais à la manière de Dieu.

 

 

Je dirai un dernier mot sur Dieu toujours plus grand. Vivre à la manière de Jésus, c’est Dieu qui nous y met; ce n’est pas nous qui nous y mettons. C’est Dieu qui nous y met et qui nous en donne le goût. Un moment donné, on s’aperçoit que le chemin dans lequel on s’est engagé nous conduit à devenir des serviteurs qui donnent leur vie pour l’Église, pour le troupeau. On a à dire Oui à cette invitation de donner notre vie. Nous sommes tous, je crois, dans l’Église, à notre manière, des pasteurs, les pasteurs des gens avec qui nous travaillons, des gens que nous aimons et que nous sommes invités servir à la manière de Jésus.