Jésus, Josué et le Jubilé de l’an 2000

 

 

Le Jubilé de l’an 2000 va bientôt frapper à notre porte. Déjà, ceux qui ont l’oreille plus fine entendent le bruit de ses pas qui approchent du carrefour des siècles. Comment préparer sa venue? Il faudra rafraîchir nos maisons, leur donner un air de jeunesse, et peut-être pourrions-nous saisir l’occasion pour rafraîchir notre langage, le décaper et éliminer tous les lieux communs et les poncifs qui encombrent notre foi. Pourquoi ne pas accueillir le troisième millénaire avec un visage et des mots tout neufs? Une des choses à renouveler est une affirmation commune et bien usée à propos du Seigneur qui est venu nous visiter il y a près de deux mille ans: Jésus Christ a ´accompli les Écrituresª. Que signifie au juste cette affirmation? On connaît bien la réponse traditionnelle: il est venu réaliser les promesses faites à son sujet dans l’Ancien Testament, promesses contenues pour la plupart dans les livres prophétiques, dans les psaumes ou d’autres écrits. D’autre part, il est aussi habituel de parler des ´figuresª que Jésus est venu accomplir: Jésus est le nouveau Moïse, le nouvel Élie, la Sagesse, la vraie manne...Mais n’y a-t-il pas une façon à la fois globale et concrète qui permette de récupérer toutes ces affirmations partielles? Car il est clair que Jésus est venu accomplir les Écritures comme telles, et non pas seulement tel ou tel passage, telle ou telle figure.

Quelles « Écritures » Jésus a-t-il accomplies?

Avant d’aborder cette question essentielle, il est nécessaire de clarifier quelques points importants à propos des termes que nous employons. Tout d’abord, lorsque nous affirmons que Jésus est venu « accomplir les Écritures », de quelles Écritures parlons-nous? À l’époque du Nouveau Testament, ces dernières ne pouvaient être que les livres qui ont formé par la suite l’Ancien Testament. Le Nouveau Testament comme tel est né plus tard. De plus, ces Écritures du peuple d’Israël ne se présentaient pas comme nos « Anciens Testaments » actuels. Depuis quelques années, les exégètes ont étudié la question et ils sont arrivés à des résultats bien intéressants que je voudrais résumer en quelques lignes.

Dans les « histoires saintes » traditionnelles, la venue de Jésus Christ constitue le sommet d’une histoire qui commence par les récits de la création et de la chute. La faute commise par nos premiers parents - le péché originel - demandait une réparation. Dans cette perspective, toute l’histoire d’Israël est une lente préparation de la rédemption qui devait nous libérer des conséquences de cette faute. L’Ancien Testament est tout entier tendu vers l’avant, vers celui qui doit venir, le rédempteur de l’humanité. Ceci est une relecture légitime de la Bible et il n’est pas dans mon intention de vouloir la corriger. Cependant, il est tout aussi légitime de se demander si l’Ancien Testament comme tel se présente de la même manière. Or, ce n’est pas exactement le cas. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir une Bible hébraïque.

Les trois parties de la Bible hébraïque

Une telle Bible se divise en trois grandes parties: la loi, les prophètes et les écrits. On trouve peut-être déjà un écho de cette division tripartite en Lc 24,44. La première partie comprend le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome). La seconde (les « prophètes ») regroupe tous les livres qui vont de Josué jusqu’au deuxième livre des Rois (sauf Ruth) et tous les prophètes proprement dits, plus précisément Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les douze petits prophètes. Les premiers livres, de Josué à 2 Rois, forment l’ensemble des « prophètes antérieurs » et le second groupe, d’Isaïe à Malachie, porte le titre de « prophètes postérieurs ». Il est à noter que dans la Bible hébraïque, Daniel n’est pas un ´prophèteª. La dernière partie de la Bible hébraïque regroupe les « écrits », en gros toute une série de livres poétiques, entre autres les Psaumes, Job et les Proverbes, et se termine par quelques livres historiques, Esdras, Néhémie et les deux livres des Chroniques.

Il existe de plus quelques textes situés à des endroits stratégiques qui ont pour but d’aider le lecteur à situer les grands ensembles qui forment l’Ancien Testament les uns par rapports aux autres. Le plus important conclut le Pentateuque. On peut y lire ceci:

« Il ne s’est plus levé en Israël un prophète pareil à Moïse que le Seigneur connaissait face à face, lui que le Seigneur avait envoyé accomplir tant de signes et de prodiges en terre d’Égypte contre Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays, Moïse qui avait agi avec main forte et une puissance terrible aux yeux de tout Israël » (Dt 34, 10-12).

Du point de vue du canon, ces quelques versets affirment une chose fondamentale: personne n’a pu égaler Moïse parmi les prophètes. S’il est le plus grand de tous, tout ce qui lui a été révélé est également supérieur. En termes plus concrets, les livres qui sont attribués à Moïse, c’est-à-dire la Loi ou le Pentateurque, forment le sommet des Ecritures pour le peuple d’Israël. Tout ce qui suit, les livres prophétiques et les écrits, est d’un ordre inférieur. La qualité exceptionnelle de la révélation faite à Moïse provient de la qualité unique de la connaissance que le Seigneur avait de son serviteur: il le connaissait « face à face ». Rien de tel ne peut être dit des autres prophètes (voir Exode 33,11; Nombres 12,6-8). Si, pour nous chrétiens, le sommet de la révélation se situe au terme de l’itinéraire, pour le peuple d’Israël il se situe au contraire tout au début et coïncide avec le temps de l’exode, événement fondateur de l’histoire du salut. En fait, dans le Nouveau Testament, nous accordons aussi une place spéciale aux évangiles qui précèdent tout naturellement les autres écrits.

Les deux autres parties de la Bible hébraïque sont subordonnées à la Loi. Le livre de Josué débute par un oracle de Dieu au ´ministre de Moïseª qui constitue comme une préface des livres prophétiques. On peut lire ces deux versets capitaux:

« Seulement, sois fort et très courageux afin de veiller à agir selon tout ce qui est écrit dans la Loi que Moïse, mon serviteur, t’a prescrite. Ne t’en éloigne pas, ni à droite ni à gauche, pour que tu réussisses dans toutes tes entreprises. Que le livre de la Loi ne s’éloigne pas de ta bouche. Tu le méditeras jour et nuit pour veiller à agir selon tout ce qui y est écrit. Alors tu réussiras dans toutes tes entreprises, alors tu seras fortuné » (Josué 1,7-8).

On pouvait difficilement mieux souligner que tous les prophètes, depuis Josué jusqu’à Malachie sont avant tout des interprètes de la Loi de Moïse, dans leurs actes et leurs paroles, et que leur fidélité est la condition de tout succès. Le livre de Malachie place d’ailleurs dans sa finale une exhortation à se souvenir de la Loi de Moïse (Malachie 3,22).

Les Écrits possèdent une préface identique, le premier psaume, qui n’est en réalité qu’une exhortation à méditer la Loi du Seigneur pour obtenir la vie et échapper au jugement. Quelques expressions sont très proches de celles que nous venons de lire dans les premières lignes du livre de Josué. Pour ce texte, les Écrits ne sont rien d’autre qu’une longue méditation de la Loi:

Heureux celui...qui trouve son plaisir dans la Loi du Seigneur

et la médite jour et nuit...

il réussit dans tout ce qu’il fait (Psaume 1,2-3).

Il est par conséquent bien clair que le Pentateuque constitue la partie essentielle de la Bible hébraïque puisque les autres livres se présentent comme interprétation ou méditation de la Loi. Samaritains et Sadducéens, d’ailleurs, n’admettaient que le Pentateuque comme Écritures inspirées.

Josué et Jésus

À ceci il faut ajouter un élément essentiel. Le Pentateuque se termine par la mort de Moïse qui elle-même clôt la période la plus importante de l’histoire de la révélation pour le peuple hébreu. Or, cette histoire se termine dans le désert, sur les rives du Jourdain. À la fin du Pentateuque, le peuple n’est pas encore entré dans sa terre. Il ne traversera le Jourdain qu’au début du livre de Josué. L’oeuvre de Moïse reste donc inachevée et c’est pour cette raison qu’il faut lui donner non pas exactement un successeur, car Moïse est et reste unique, mais quelqu’un qui parachève et complète l’œuvre commencée. Ce sera Josué.

Les noms, dans la Bible, ont très souvent une signification particulière. Le nom de Josué signifie, en hébreu, ´le Seigneur sauveª (Nombres 13,16). Ce n’est certainement pas par hasard que ce nom se retrouve dans le Nouveau Testament. En effet, le nom de Jésus signifie exactement la même chose. Jésus est la forme araméenne du nom hébreu Josué (voir Matthieu 1,21). Que faut-il conclure de ce rapprochement? Une première chose est certaine: le Nouveau Testament nous présente Jésus comme un nouveau Josué. Est-il possible d’approfondir la chose? Trois aspects principaux devraient retenir notre attention.

En premier lieu, le Nouveau Testament se présente comme la suite immédiate du Pentateuque. Ceci surprend moins quand on sait que le Pentateuque est la partie essentielle des Écritures du peuple hébreu. De plus, la possession de la terre est le point le plus délicat de toute l’histoire du salut. Sans cesse, elle a été remise en question. Dès la mort de Josué, les rébellions ont commencé, le peuple a été opprimé et la terre envahie plusieurs fois. Les interventions des divers « Juges » n’ont apporté que des solutions provisoires. La royauté qui a été instituée avec David ne s’est pas révélée très efficace, puisque les deux royaumes ont sombré tous les deux sous les coups de leurs ennemis. Les livres des Rois en imputent la faute d’abord et avant tout aux erreurs commises par les divers souverains. Après le retour de l’exil, Israël n’a en fait jamais récupéré définitivement son indépendance. Il ne possède donc pas sa « terre », occupée et gouvernée par des étrangers. À l’aube du Nouveau Testament, la situation est très semblable à celle du peuple d’Israël sur les bords du Jourdain, à la fin du Pentateuque. Il attend un nouveau Josué qui le fasse entrer dans la « terre promise » et restaure le royaume de David.

Le second aspect ne fera que confirmer ce qui vient d’être dit. Dans tous les évangiles, Jésus commence sa vie publique en se faisant baptiser dans le Jourdain. Ce choix est particulièrement significatif si on le replace dans le contexte de l’espérance d’Israël. Jésus franchit le Jourdain pour introduire le peuple dans le royaume définitif. Par ce geste, il se présente comme le nouveau Josué qui fait passer du désert dans la terre promise. Après les tentations qui rappellent explicitement les quarante ans passés par Israël au désert, Jésus proclame que le règne de Dieu est proche (Matthieu 4,17; Marc 1,15). Il enseigne et guérit. Par sa parole et par ses actions, il manifeste qu’il est venu rétablir le règne de Dieu. C’est pourquoi tous ses miracles sont des signes de victoire contre les forces du mal. Jésus est le nouveau Josué qui traverse le Jourdain pour partir à la conquête de la terre et y établir définitivement le ´règne de Dieuª.

Le troisième aspect permettra de mieux voir quel est le rapport entre Jésus et Moïse et, par la même occasion, comment le Nouveau Testament « accomplit »  l’Ancien. Jésus ne vient pas se substituer à Moïse. On ne peut pas dire non plus qu’il soit un « nouveau Moïse » au sens où son oeuvre viendrait ´remplacerª celle de Moïse par une autre, meilleure. Jésus n’a pas supprimé l’œuvre de Moïse. Comme Josué ne remplace pas Moïse, mais parachève son oeuvre, ainsi fait Jésus. La seule différence - essentielle toutefois - entre Josué et Jésus est que ce dernier accomplit une oeuvre définitive. Le « royaume » qu’il vient inaugurer durera pour l’éternité: « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père; il régnera pour toujours sur la famille de Jacob et son règne n’aura pas de fin », dit l’ange Gabriel à Marie (Luc 1,32-33). En ce sens, Jésus est non seulement Josué, mais aussi le fils de David et celui en qui Dieu vient régner lui-même sur son peuple. Toujours est-il que l’action de Jésus est dans le parfait prolongement de celle de Moïse: l’un conduit le peuple jusqu’aux portes de la terre et l’autre l’y fait pénétrer. Une phrase de Jésus dans l’évangile selon saint Jean prend un sens nouveau lorsqu’elle est lue à cette lumière: « Si vous aviez cru en Moïse, vous croiriez en moi, car c’est de moi qu’il a écrit » (Jn 5,46). Quand Moïse écrit-il au sujet de Jésus? Un indice important permet de penser que Moïse écrit au sujet de Jésus lorsqu’il annonce que Josué complétera son oeuvre (Nombres 27,15-23; Deutéronome 31,7-8.14-15.23; 34,9). Le chapitre 5 de Jean débute par la guérison d’un paralytique à la piscine de Béthesda. Or, ajoute l’évangéliste, cet homme était infirme depuis trente-huit ans (Jean 5,5). Ce chiffre n’est mentionné qu’une seule autre fois dans la Bible, en Deutéronome 2,14, où il est dit que toute la génération qui avait refusé de conquérir le pays est morte dans le désert. La nouvelle génération attend de pouvoir traverser le Jourdain pour entrer dans la terre promise. Le paralytique de Jn 5 rappelle par plus d’un trait le peuple d’Israël qui après trente-huit ans n’a pas encore pu entrer dans sa terre et qui est « malade » dans le désert. Il attend que Josué/ Jésus vienne à son secours, lui fasse traverser le Jourdain, représenté par les eaux de la piscine, et accomplisse la Loi, symbolisée par les cinq portiques qui évoquent les cinq livres du Pentateuque, en complétant l’oeuvre que Moïse avait laissé inachevée. Jésus est bien le Josué à qui Moïse a confié la mission de conduire le peuple dans la terre. Cette même vérité est affirmée par l’évangile selon saint Matthieu. Jésus n’est pas venu abolir, mais accomplir (Matthieu 5,17). Comme Josué, il n’introduit pas une loi nouvelle, il en est plutôt un observant et un interprète fidèle (Josué 1,7-8; cf. Matthieu 5, 18-20). L’interprétation que donne Jésus est certes définitive parce que Lui porte la Loi et les Prophètes à leur achèvement. Il n’en reste pas moins vrai que Jésus se présente comme interprète de la Loi et non comme son auteur, comme celui qui la « complète » et non comme celui qui l’abroge.

Voilà comment s’enchaînent l’Ancien et le Nouveau Testament et comment Jésus ´accomplit les Écrituresª: il est venu faire franchir à son peuple la dernière étape, celle qui devait lui ouvrir les portes du « royaume des cieux ». Tout le reste repose sur cette vérité première. Que le même Josué/ Jésus nous fasse franchir le seuil du troisième millénaire!

 

Jean Louis Ska, S.J.

Professeur d’AT

Institut Biblique, Rome