Jésus, Chemin vers le Père

1- Volonté du Père, volonté du Fils

 

À la manière de saint Ignace de Loyola, dans sa présentation de la contemplation de l’Incarnation, tirée de ses Exercices Spirituels, replaçons-nous au sein de la Trinité, où « les trois personnes divines regardant toute la surface ou la sphère de l’univers, remplie d’hommes. Et les voyant tous qui descendaient en enfer, elles décident dans leur éternité que la seconde Personne se ferait homme pour sauver le genre humain » (Ex. Spir., no 102).

 

 

De par l’Incarnation, le Fils se fait homme et totalement homme excepté le péché. Et comme le dit saint Paul dans sa lettre aux Philippiens: « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix » (Phil 2, 6-8). Dans son humanité, Jésus de Nazareth aura à recevoir du Père sa mission salvatrice. Petit à petit, Jésus, dans l’intimité de sa prière tendue vers le Père et par la lecture des événements de sa vie, prendra graduellement conscience du sens de sa mission et la réalisera parfaitement. Mais, non sans lutte, sans tentations. Le Père lui révélera sa volonté lors des différentes étapes de sa vie terrestre.

 

 

Suivons maintenant Jésus de Nazareth dans ce cheminement de la découverte de la volonté paternelle. Le premier épisode de ce cheminement se situe au Temple de Jérusalem, lorsque Jésus eut atteint sa douzième année. La douzième ou la treizième année signifie pour un juif qu’il devient adulte au plan religieux. Cette majorité religieuse est soulignée par une fête à la synagogue, la « Bar mitsvah » où le jeune juif peut maintenant faire la lecture de la Torah devant le peuple réuni à la synagogue. On peut supposer, sans crainte de trop errer, que lorsque Jésus accomplit son pèlerinage au temple qu’il est déjà adulte religieusement. Lors de cette visite au Temple, Jésus prononce des paroles qui, pour ses parents demeurent énigmatiques: « Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père » (Luc 2, 49). Dans ces paroles, on voit déjà apparaître le thème de l’obéissance de Jésus (« je dois ») qui commandera toutes les réactions de Jésus. Luc insiste déjà dans ce texte sur la nécessité de préférer Dieu à sa parenté. L’évangéliste insiste sur le fait que Jésus est le Fils de Dieu d’une façon tout à fait unique en mettant sur ses lèvres les mots « mon Père », dans la première comme dans la dernière parole que Jésus prononce dans son évangile (Luc 24, 49).

 

 

Continuons à suivre Jésus dans sa prise de conscience messianique. Après l’important intermède de la vie cachée, Jésus va à la rencontre de son cousin, Jean le Baptiste. Peut-être que Jésus perçoit en Jean-Baptiste un signe de la volonté du Père? Arrivé auprès de ce dernier, Jésus ne se met pas à prêcher à la manière de Jean, mais il se range carrément du côté des pécheurs et demande à recevoir le baptême au grand étonnement du Baptiste qui veut l’en empêcher. Et, Jésus de répondre: « Laisse faire pour le moment! C’est ainsi qu’il nous faut accomplir toute justice » (Matt 3, 15). Jésus déclare ainsi que la volonté du Père va s’accomplir par sa mise au rang des pécheurs, non pour les condamner mais pour les sauver. Jésus prend le chemin du Serviteur. Et, dans la théophanie qui suit ce baptême, le Père vient authentifier cette mission en présence de l’Esprit: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis complu » (Matt 3, 17).

 

Le sens de sa mission confirmé par le Père, Jésus est conduit au désert pour y être tenté. Les tentations nous montrent que Jésus est mis en présence d’une autre alternative messianique inspirée par Satan. Le tentateur lui propose de prendre un raccourci en évitant de suivre la volonté du Père. Le Diable invite Jésus à devenir un messie puissant et vengeur, un roi et un libérateur temporel comme le peuple l’attendait. Satan l’invite à s’emparer, par la puissance et par des signes merveilleux, du pouvoir. Mais, Jésus, inspiré par l’Esprit, choisit d’obéir humblement à son Père et à tout attendre de Lui. Nous sommes donc mis en face d’une option radicale de Jésus qui jusqu’à la fin fera coïncider sa volonté avec celle du Père.

 

 

Tout au long de sa vie, Jésus de Nazareth aura à refaire et à approfondir ce choix fondamental. Contentons-nous de nous limiter à deux exemples qui éclaireront cette affirmation:

 

1- Jean 6, 14-15: Après la multiplication des pains, la foule veut s’emparer de Jésus pour le faire roi. Chez Luc, Jésus renvoie la foule et les disciples et se retire seul dans la montagne pour y prier le Père. Jésus vient de refuser d’être le Messie national et politique que les Juifs attendaient. C’est dans la simplicité qu’il apparaîtra « comme roi et comme un condamné dont le trône sera une croix » (Les Évangiles). Notons aussi que c’est dans la solitude d’une prière d’union au Père, que Jésus est reconfirmé dans sa mission de serviteur. Jésus est continuellement invité à discerner à travers les événements le sens de sa mission.

 

2- Luc 22, 39-46: Jésus est au jardin de Gethsémani et il est de nouveau en proie à la tentation. Mais, c’est dans la prière qu’il traverse ce moment tragique. Dans cette prière Jésus saisit qu’il doit accomplir la volonté du Père en la préférant à tout, même à sa vie. Dans cette agonie très pénible, Jésus reprend une demande du Notre Père qu’il fait sienne: « Que ta volonté soit faite »!

 

 

En guise de conclusion de cette section, nous pouvons dire que c’est dans l’intimité de la prière avec son Père, que l’homme Jésus se reçoit du Père et reçoit aussi sa mission et que sa volonté humaine en vient à coïncider parfaitement avec la volonté paternelle. Et cela, tout au long de son existence terrestre. En terminant, nous pouvons nous poser quelques questions qui alimenteront notre réflexion et notre prière.

 

1- Est-ce que ma prière, à l’exemple de celle de Jésus, m’apprend à me recevoir du Père et à tout attendre de Lui, dans le Christ et par l’Esprit?

 

2- Lorsque nous élaborons des projets apostoliques, est-ce que personnellement ou communautairement, nous prenons le temps de discerner si ces projets viennent de Dieu ou de notre ambition personnelle ou encore pour faire quelque chose de grandiose qui aurait pour but d’épater l’entourage?

 

3- Comment est vécue mon obéissance chrétienne ou religieuse? À la manière de Jésus, ou par peur, par infantilisme?

 

 

En seconde partie, nous allons essayer de cerner quel Père nous révèle Jésus de Nazareth.

Quel Père Jésus nous révèle-t-il?

 

C’est à l’évangéliste saint Jean que nous aurons d’abord recours afin de découvrir comment Jésus nous conduit vers le Père et surtout quel type de Père est le Dieu de Jésus Christ. Au chapitre 14, 6-7 de saint Jean, Jésus lui-même affirme: « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu ». Et voici que Philippe qui n’a manifestement rien compris aux paroles de Jésus lui pose cette question: « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » (v. 8). À cette question, suit un long discours de Jésus concernant sa relation au Père: le Père est en lui et lui aussi est dans le Père. Je vous suggère, en guise de réflexion et de prière, de lire attentivement, sous le mode de la lectio divina les chapitres 14 et 15 de l’évangile de Jean.

 

Revenons maintenant au chapitre 14. Jésus affirme qu’il est le chemin dont le Père est le but. « Jésus nous conduit au Père parce qu’il est la vérité, parce qu’en lui est révélée la réalité du salut qui est vie pour tout croyant ». Le P. Ignace de la Potterie nous dit: « aller au Père par ce chemin qu’est Jésus, c’est devenir par sa vérité, participant à la vie même du Père » (Les Évangiles, p. 672). La promesse de connaître le Père est subordonnée à la foi en Jésus révélation du Père. La question de Philippe montre qu’il souhaite que Dieu s’impose à lui; il veut le voir sans être obligé d’y croire. Philippe a vu Jésus avec les yeux du corps mais il n’a pas compris que le Père n’était visible qu’en Jésus.

 

 

Au verset 11, Jésus précise: « Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi; ou, du moins croyez à cause des oeuvres elles-mêmes ». Jésus affirme clairement que son enseignement ne vient pas de lui et il en va de même pour ses oeuvres. Si nous hésitons à croire d’après les seules paroles de Jésus, nous ne pouvons plus douter devant ses oeuvres. Les paroles et les oeuvres de Jésus nous révèlent le Père. Mais, quel Père? Quels attributs pouvons-nous donner au Père à partir de la connaissance que nous avons de Jésus de Nazareth? Nous ne nous limiterons qu’à quelques thèmes ou à quelques caractéristiques de la paternité de Dieu révélés en Jésus.

 

 

1- Un Père qui pardonne, qui guérit et restaure l’être humain dans sa totalité.

 

Luc 5, 17-26: La guérison d’un paralysé.

 

La puissance aimante et active du Père en Jésus fait en sorte que Jésus s’adressant au paralysé lui dit: ´Homme, tes péchés sont pardonnésª. Jésus guérit d’abord ce qu’il y a de plus profond et de plus intime dans l’être humain, son âme ou sa psychè. En pardonnant les péchés, Jésus, révélateur du Père, s’attaque à la racine de tout mal, le péché. Pardonner les péchés, c’est restaurer la personne dans une nouvelle relation au Père, source de vie. Cette relation fondamentale rétablie, Jésus le guérit dans son corps. Devant les paroles et le geste de Jésus, les pharisiens l’accusent de s’attribuer des pouvoirs divins. N’entrons pas dans cette querelle qui n’est pas utile à notre propos. Disons simplement que Jésus ne s’attribue pas de pouvoirs divins, il les possède, le Père est en lui et lui dans le Père.

 

 

2- Un Père prodigue de sa miséricorde.

 

Luc 15: La brebis égarée. La parabole du fils retrouvé.

 

Luc 19, 1-10: La conversion de Zachée.

 

En Jésus, ce Père prodigue de sa miséricorde est venu chercher ce qui était perdu: ´car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perduª (Luc 19, 10). Dans ces paraboles et dans le récit de la conversion de Zachée, ce qui est davantage mis en lumière, c’est la bonté du Père qui fait don du plus grand des biens, l’Amour. Cet Amour engendre la conversion. Dans la parabole du fils retrouvé, le fils n’a pas le temps d’expliquer sa conduite ou de faire une longue confession, que déjà le père, « remué dans ses entrailles », le prend dans ses bras et le restaure dans sa dignité de fils et enfin, donne un banquet en l’honneur de son retour.

 

 

3- Un Père qui prend soin de ses enfants.

 

Luc 12, 22-31: Les soucis.

 

Dans ce discours, Jésus nous révèle un Père qui veille sur ses enfants: « votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela ». Trois besoins humains fondamentaux sont évoqués par Jésus: se vêtir, manger, boire. Le Père pourvoit aux besoins de tous les êtres de la création et, comme il est le Père des humains, Il leur procurera les biens nécessaires à leur subsistance. Jésus en fait même une demande du Notre Père. Les biens sont là, mais il appartient à l’être humain de les distribuer équitablement, tout en s’en remettant avec confiance au Père.

 

 

4- Un Père qui, dans le fils, donne sa vie par amour.

 

Jean 10, 17-18: « Voici pourquoi le Père m’aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève, mais c’est de ma propre volonté que je la donne ». L’amour que le Père témoigne à Jésus se reflète dans l’amour que Jésus a pour les siens. Sa mort sera une preuve d’amour dans l’obéissance à son Père. Y-a-t-il une plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, même s’il s’agit d’ennemis ou de pécheurs? Les ennemis et les pécheurs deviennent des amis grâce à cet amour.

 

Nous pourrions aborder d’autres thèmes qui compléteraient notre réflexion. Soulignons, tout de même, quelques autres pistes de réflexion avec des références bibliques, mais sans les commenter.

 

1- Un Père qui prend partie pour les pauvres, les petits et les exclus.

 

Luc 1, 46-55: Le Magnificat.

 

Luc 4, 16-21: La première prédication de Jésus à Nazareth.

 

Luc 6, 20-26: Les bénédictions et les malédictions.

 

2- Un Père qui s’assied à la table des pécheurs.

 

Luc 5, 27-32: Jésus appelle Lévi.

 

3- Un Père qui quémande notre prière.

 

Luc 11, 1-13: Enseignement de Jésus sur la prière.

 

Luc 18, 9-14: Deux attitudes devant la prière: le pharisien et le collecteur d’impôts.

 

4-Un Père qui fait passer l’amour du prochain avant la loi.

 

Luc 6, 6-11 et Luc 13, 10-17: Deux guérisons de Jésus un jour de sabbat.

Conclusion

 

En guise de conclusion, je vous soumets quelques questions susceptibles de vous aider à poursuivre votre réflexion et/ou votre prière:

 

1- Quel est le texte du Nouveau Testament qui vous aide davantage à purifier l’image que vous vous faites de Dieu en tant que Père?

 

2- Devant les paroles et les signes de Jésus qui révèlent le Père, qu’est-ce qui vous rejoint davantage dans votre cheminement spirituel, là où vous en êtes aujourd’hui?

 

3- Quelles paroles et quels gestes de Jésus pourraient donner plus de sens à votre engagement apostolique ou à votre mission?

 

Bernard Bélair, S.J.

 

Montréal, Canada