JÉSUS, LE MODÈLE[1]

 

 

            Mes réflexions se divisent en deux grandes parties: Comment le Christ a-t-il aimé? et Comment l'imitons-nous? Mon but est de nous aider à réfléchir sur ce qui nous est le plus utile pour réaliser ce qui est essentiel dans le fait d'être chrétien.

 

I. Comment le Christ a-t-il aimé?

 

            Un expert bibliste a décrit comme suit l'amour du Christ:

 

                        On trouve dans les récits de miracles, comme en d'au­tres parties de l'héritage évangélique, un témoignage constant à l'entièreté absolue et à l'authenticité de Jésus de Nazareth. C'était un être humain tellement proche de son Dieu que la propre puissance créatrice de Dieu coulait de lui en vagues bienfaisantes. C'était un homme tellement dédié à l'oeuvre de Dieu que son propre pouvoir fascinant semblait le gêner; parfois, il semblait même faire obstacle au message. Mais, par-dessus tout, Jésus était un homme si plein de la propre compassion amoureuse de Dieu que tout cri de douleur ou de confusion lui arrachait une réponse instantanée de guérison et de rétablissement[2].

 

            Où est-il possible de localiser cette «compassion amoureuse», cette caritas de Jésus? J'aimerais proposer trois localisations principales de l'amour de Jésus, trois endroits de l'Évangile qui décrivent le mieux comment Jésus a aimé: dans sa naissance et sa première enfance, dans son ministère public et, finalement, dans sa passion, sa mort et sa résurrection.

 

A. L'amour d'être humain

 

L'évangile de Jean décrit Jésus comme sûr et spécifique en identifiant où son amour a commencé: «Oui, Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle» (Jn 3, 16). Dès l'origine, Jésus était l'amour de Dieu fait chair, c'est-à-dire, un tout, une personne vivante, avec une histoire de famille, un groupe de voisins, une tradition religieuse, une culture, un réseau de relations qui lui donnaient une identité qu'il porterait toujours: Jésus de Nazareth.

            Il nous faut voir l'amour de Jésus dans le contexte de l'amour humain autant que divin. Jésus a aimé ses gens, leurs histoires et leurs traditions. Il a aimé le pays porteur de souvenirs de milliers d'années de combat et d'afflictions, de triomphes collectifs et de joies communes. Il a aimé les festivals périodiques qui approfondissaient sa conscience humaine de la manière dont Dieu avait formé le peuple dont lui-même (Jésus) faisait partie. Les évangiles font clairement ressortir que Jésus était un Juif qui définissait sa vie et sa vision par rapport à son peuple.

            Les deux premiers chapitres de Matthieu et de Luc nous fournissent une vision large, théologique de la manière dont «Le Verbe s'est fait chair» (Jn 1, 14). Mais l'un et l'autre accusent la dépendance du Verbe-fait-chair de son peuple qui  lui a donné foyer et personnalité. Luc insiste deux fois là-dessus: «L'enfant grandissait, se développait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu reposait sur lui» (Lc 2, 40; 2, 52). La «croissance» de Jésus était réelle et il était né et soutenu dans l'amour. Aussi, notre premier mouvement d'amour, comme celui de Jésus, est aussi né et soutenu dans toute la richesse et l'interpellation de l'être humain. C'est ce premier acte d'amour - le caractère béni permanent de la création - que l'Église chérit et protège parce que c'est la manière dont Jésus a commencé sa vie d'amour.

            Au cours de sa vie, Jésus mange et boit; il célèbre des mariages et pleure aux funérailles; il connaît la fatigue, succombe au sommeil à l'arrière d'une barque; il utilise des paraboles et des traits d'esprit pour prêcher une nouvelle sagesse venue de Dieu; il ne craint pas de décrire Dieu comme un voleur dans la nuit ou l'hôte d'un grand banquet, ou encore un père aimant. Enfin, en essayant de trouver une manière d'unir ses disciples en souvenir de tout ce qu'il était, Jésus a choisi un symbole très humain - le repas - pour consacrer tout ce que signifiait sa mission. Tout ce que ceci fait voir, c'est que Jésus met l'amour en lien avec un respect de la vie humaine dans sa merveilleuse diversité et dans un risque terrible: être humain devant Dieu, c'est aimer Dieu.

 

B. L'amour comme libération

 

            Luc présente le passage de Jésus depuis un homme privé jusqu'à un homme public en trois étapes: son baptême par Jean (Lc 3, 21-22), son expérience au désert avec la triple tentation (Lc 4, 1-13) et son premier mot en public à Nazareth (Lc 4, 14-30). Le ministère public de Jésus commence avec sa lecture du passage d'Isaïe:

                        L'Esprit du Seigneur est sur moi,

                        parce qu'il m'a consacré par l'onction.

                        Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres,

                        apporter aux captifs la délivrance

                        et aux aveugles le retour à la vue,

                        rendre la liberté aux opprimés,

                        proclamer une année de grâce du Seigneur.

 

            Après la lecture en public, Jésus replie le rouleau, le tend au servant, s'assoit, puis déclare: «Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture» (Lc 4, 21). Clairement, Jésus perçoit sa mission comme un amour qui libère le peuple. Cette libération tranchera profondément dans les craintes, les préjugés et les haines du peuple. Cette libération de l'amour apportera également espoir et courage au peuple qui a perdu l'un et l'autre. Cet amour libérateur renversera les barrières des classes, de l'origine raciale, de la discrimination des sexes et des contrôles religieux. Et cet amour libérateur de Jésus accomplira cela parce qu'il a perçu Dieu comme plus grand que toute la crainte et toute la domination qui caractérisaient le leadership religieux de son temps. Les béatitudes, le sermon sur la montagne en saint Matthieu (ou dans la plaine chez Luc), les paraboles qu'il a enseignées - tout cela incitait les gens à être assez libres pour pardonner, pour accepter, pour inclure, pour travailler ensemble comme frères et soeurs.

            Peut-être l'un des plus remarquables épisodes qui illustrent cet amour libérateur de Jésus est-il celui de Jésus et de la femme infirme depuis dix-huit ans (Lc 13, 10-17)[3]. Rappelons-nous que Jésus a commencé cette guérison dans la synagogue, le jour du sabbat, et imposé les mains sur elle - chacune de ces actions violant un code de la loi juive. À la guérison de la femme, le chef de la synagogue se tourne vers le peuple, s'écriant: «Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat!» Immédiatement Jésus brave le chef et lui réplique: «Hypocrites! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son boeuf ou son âne pour le mener boire? Et cette fille d'Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n'eût pas fallu la délier de ses chaînes le jour du sabbat?» Noter l'accent qu'y met Jésus -libérer l'être humain de tout ce qui le déshumanise: Satan, les conventions vides, l'interprétation inhumaine de la loi. Et cette épisode n'est qu'un exemple de ce qui, en fait, était une priorité constante dans la manière dont Jésus aimait. Sa mission trace un modèle de libération de la cécité, de la surdité, de la maladie, voire de la mort, voyant en tout cela les symboles d'un monde à arracher à Satan en tant qu'ennemi non seulement du Père, mais aussi des hommes et des femmes, et également de la création de Dieu.

 

C. L'amour comme solidarité.

 

            Jésus n'a jamais utilisé le terme de solidarité, mais nous a aimés en complète union avec tout ce que nous souffrons et tout ce en quoi nous nous réjouissons. Le sommet de la vie du Christ a été sa montée finale à Jérusalem, où ses pires ennemis étaient, enfin, capables de l'isoler, de lui intenter un procès, de le condamner à mort et de surveiller sa mort comme celle d'un criminel d'État. Dans toute cette opération d'évacuation, Jésus a touché quelque chose qui est présent dans toute souffrance humaine - qu'elle soit physique, psychologique ou morale. Dans cette prise sur lui de la souffrance humaine, Jésus s'est tenu en solidarité avec tous ceux qui souffrent et de toutes les manières dont la souffrance entre dans notre vie humaine. Ce que Jésus a ajouté à la souffrance, c'est l'amour - car le Père lui avait appris à nous aimer d'un amour qui nous pardonne, qui pardonne ses frères et soeurs. Dans cette solidarité avec Dieu, et avec nous, Jésus nous a gagné notre nouvelle communion avec Dieu, notre solidarité avec Dieu:

 

                        Car c'était Dieu qui, dans le Christ, se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant sur nos lèvres la parole de la réconciliation... Nous vous en supplions au nom du Christ: laissez-vous réconcilier avec Dieu. Ce qui n'avait pas connu le péché, il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous deve­nions justice de Dieu (2 Cor 5, 19-21).

 

            Ce même ministère de la réconciliation caractérise le ministère du Jésus ressuscité, alors qu'il restaure confiance et amitié à ses disciples dispersés, effrayés et ployant sous la culpabilité. Rappelons-nous cette rencontre avec les deux disciples sur la route d'Emmaüs (Lc 24, 13-35). Dans cet épisode, le Jésus ressuscité apporte sa sagesse et sa joie à ces disciples confus et désolés, leur montrant une manière nouvelle de lire la trahison et la mort qu'il avait subies et la vie nouvelle qu'il allait maintenant vivre parmi eux. Jésus les introduisit dans son compagnonnage, de sorte qu'il pussent, à leur tour, amener d'autres à ce compagnonnage:

 

                        «Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin et qu'il nous expliquait les Écritures?» Sur l'heure ils partirent et revinrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui leur dirent: «C'est bien vrai! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon!» Et eux de raconter ce qui s'était passé en chemin, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain (Lc 24, 32-35).

 

            Voilà, donc, un bref exposé de la manière dont le Christ fit apparaître l'amour divin à travers l'amour humain: à travers le respect de la vie humaine dans toutes ses dimensions, à travers une libération de tout ce qui enchaînait et déshumanisait l'image de Dieu que les hommes et le femmes étaient destinés à être, à travers une solidarité avec nous dans la souffrance et dans la joie, conciliant le besoin humain de Dieu avec le désir divin d'être en communion avec l'humain. Maintenant, comment vivons-nous ce que le Christ nous a montré comme «le chemin, la vérité et la vie» (Jn 14, 6)?

 

II. Comment aimons-nous à l'image du Christ?

 

            Il y a deux manières de participer à l'amour du Christ: en percevant son modèle d'actes d'amour et en poursuivant son oeuvre d'amour. En «percevant» et en «faisant», nous possédons la puissance de son Esprit qui nous inspire et nous soutient: «Or, nous n'avons pas reçu, nous, l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin de connaître les dons que Dieu nous a faits» (1 Cor 2, 12). C'est cela qu'il y avait derrière les mots du chapitre V de la Constitution dogmatique sur l'Église: «Par conséquent, il est très clair que tous les chrétiens de tout état ou de tout mode de vie sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de l'amour, et grâce à cette sainteté, un mode de vie plus humain se trouve favorisé également dans la société humaine» (C. V., # 40). J'aimerais proposer, maintenant, comment nous pouvons aimer à l'image du Christ.

 

A. L'amour d'être humain

 

            Comme le Christ, nous sommes appelés à aimer tout ce qui fait partie de la réalité humaine: consacrer ce qui est bon en y participant, pardonner ce qui est faible en distinguant le pécheur du péché, faire face au mal par le courage de nos paroles et l'engagement pratique de nos talents et ressources dans la correction des structures, des politiques et des styles de vie qui déshumanisent les hommes et les femmes et  pillent notre planète.

            L'Église a favorisé les arts, la science, l'enseignement et la technologie, parce que le Christ a aimé sa culture, ses traditions, son pays et sa liturgie religieuse. L'engagement humain dans le réseau des relations dans notre nation, notre ville et notre voisinage est une manière fondamentale d'aimer comme le Christ a aimé. L'instinct catholique de soutenir l'éducation à tous les niveaux de la formation, depuis le jardin d'enfants jusqu'à l'école supérieure, est un acte pratique qui amène en dialogue la tradition et notre monde contemporain. L'esprit contemplatif catholique qui consiste à utiliser la musique, la parole, les vêtements, l'huile et les chandelles, l'encens et le mouvement, l'eau, le pain et le vin est un acte d'acceptation amoureuse des habiletés humaines qui font des produits naturels une présence de Jésus. Le témoignage catholique de la sainteté de la vie humaine depuis le sein jusqu'à la tombe, les énergies catholiques dépensées pour restaurer nos villes, pour vivre avec les pauvres et les marginalisés, pour oeuvrer contre la violence sous toutes ses formes et travailler pour la paix - tout cela est témoignage d'amour. Bref, au sein de notre communauté de foi nous avons les moyens de faire ce que le Christ a fait: si nous apprenons à contempler le trésor de nos dons et si nous les utilisons à bon escient. Noter ce que j'ai mentionné: notre système d'éducation, notre culte, nos enseignements éthiques, notre action sociale. L'Église peut nous enseigner comment aimer à l'image du Christ, si nous nous percevons nous-mêmes comme une communion véritable et si nous nous percevons comme appelés à témoigner de la réforme de l'humain - à chasser les démons qui nous détruisent et à travailler avec les bons anges - ces hommes et ces femmes qui partagent nos valeurs - en vue d'une société plus humaine. La vertu radicale est le respect, attitude et manière d'agir qui respectent l'humain et favorisent son développement. Le respect meurt dans une atmosphère de déviations et de préjugés, de commérage et de compétition, de violence et d'abus. La manière dont nous percevons influence bel et bien notre manière de penser et de sentir. Où plaçons-nous nos priorités économiques, comment dépensons-nous notre argent, comment votons-nous pour créer un monde plus à l'image du Christ ou étranger au Christ? La manière dont nous traitons les pauvres, les gens âgés et les étrangers dit quelque chose du degré pratique de notre amour. Quelle est la première chose à faire, pour aimer de la même manière que le Christ? C'est de respecter ce qui est le plus près de nous: nos familles, nos voisins, nos compagnons de travail, notre ville. Chaque fois que nous célébrons avec respect, acceptation et attention envers l'humain, nous vivons comme le Christ a vécu. Nous entrons dans notre monde en tant que peuple d'amour.

 

B. L'amour qui est libération

 

            Le respect envers l'humain conduit aux actions qui promeuvent l'humain. Certaines de ces actions contribuent à libérer les gens en vue d'utiliser leurs dons et ressources, leurs talents et occasions pour les autres. Certaines de ces actions contribuent directement à libérer les hommes et les femmes mis au piège de leur vie de cécité, de crainte et d'oppression. À l'instar du Christ, nous devons utiliser ce qui est le plus près de nous pour créer une communauté plus large d'attention compatissante.

 

C. L'amour comme solidarité

 

            Rien de ce que j'ai dit ne vous demande de vous aliéner de votre vie comme père ou mère, comme professionnel, comme homme ou femme d'affaires, comme éducateur ou éducatrice. Tout ce que j'ai dit vous invite à pratiquer un style de présence qui rend l'amour actif dans le respect et la libération, dans l'utilisation de votre foi-culture catholique et dans vos réalités séculières considérées comme puissance pour le Règne de Dieu, pour le Royaume prêché par le Christ. Mais si vous accomplissez ces actions, alors - comme vous le savez déjà - vous souffrirez de cet amour, vous expérimenterez peut-être des instants de mort, mais vous arriverez également à connaître la puissance de la Résurrection. Vous arriverez à connaître la solidarité avec le Christ.

            Vivre de cette manière amènera inévitablement une certaine souffrance, une certaine mort, un certain cheminement vers un nouveau niveau d'imitation du Christ. La solidarité a besoin de sagesse, de compassion et de systèmes pratiques de support[4].

 

Conclusion

 

            Je ne vous ai pas fourni une recette que vous devez seulement suivre mécaniquement pour produire un fruit quelconque. Je n'ai aucun programme de mise en pratique. Mais ce que je vous offre, c'est une réflexion sur l'Évangile, une prière et une inspiration, en manière de percevoir et d'agir, en manière de production de nouvelles générations de chrétiens, en manière d'attention accordée à ceux dont personne ne s'occupe et - par-dessus tout - en manière de chemin où progresser en disciple du Christ.

 

Howard J. Gray, S. J.*

Boston College

Chestnut Hill, MA 02167-3802

U.S.A.

téléphone 617-552-8000

 

*Le Père Gray est professeur de théologie à la chaire de Spiritualité Ignatiennes à Boston College.  Il a été le père provincial de la province jésuite de Détroit et directeur du programme du troisième an, également à Détroit aux Etats-Unis.



    [1] Traduit de l'anglais par le Père Ernest Richer, S.J.

    [2] Donald Senior, C. P., Jesus, A Gospel Portrait, Édition nouvelle et révisée, New York/Mahwan,         Paulist Press, 1992, p. 116.

    [3] Pour cette interprétation, voir Joseph A. Fitzmyer, S. J., The Gospel according to Luke

       (X-XXIV), vol. 2, The Anchor Bible, Garden City, Doubleday, 1985, p. 1010-1014.

    [4] Pour plus amples développements sur ces suggestions, voir Howard J. Gray, S. J., "Integrating         Human Needs in Religious Formation", in Review for Religious 53 (janvier-février 1994), p.         107-119.