Jésus prit (elaben) le vinaigre (Jn 19, 28-30)

 

 

v. 28

Après quoi, sachant que désormais tout était achevé

pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie,

Jésus dit: « J’ai soif. »

 

v. 29

Un vase était là, rempli de vinaigre.

On mit autour d’une branche d’hysope

une éponge imbibée de vinaigre

et on l’approcha de sa bouche.

 

v. 30 

Quand il eut pris le vinaigre,

Jésus dit: « C’est achevé »

et, inclinant la tête, il remit l’esprit.

 

 

Cet épisode, qui décrit les circonstances qui entourent la mort de Jésus, n’est vraiment pas facile à saisir. Pourtant tout semble si simple qu’on pourrait croire qu’on n’a pas besoin d’explication pour comprendre: avant sa mort, Jésus manifeste sa soif; les soldats lui offrent du vinaigre; Jésus le boit et, ensuite, meurt. Voilà, tout est dit.

 

De fait, le niveau historique décrit tout simplement ce qui s’est passé. Mais, comme toujours, Jean n’est intéressé au niveau de l’histoire que dans la mesure où ses yeux contemplent la divinité qui se révèle à travers ce qui se passe dans la chair de Jésus.  Ce qui passionne Jean, c’est la révélation de la gloire de Jésus présente dans l’homme humilié et en train de mourir. Ce niveau d’intelligence, voulu par Jean, est plus difficile à saisir. Il faut se laisser guider par Jean. C’est lui qui doit nous révéler le sens qu’il a perçu dans les événements de la fin de la vie de Jésus et nous aider à partager quelque chose de sa ri­chesse.

 

Ce court texte que nous analyserons a tellement de résonances dans l’évangile de Jean qu’il ne serait pas facile de tout dire sans tomber dans la confusion. Il faut accepter que le texte soit plus riche que ce qu’on peut en dire et laisser à d’autres de dévoiler d’autres aspects de la profondeur du texte. Comment, en effet, donner toutes les harmoniques de la pensée de Dieu présente dans ce texte? La pensée de Dieu ne peut être rejointe qu’à travers des approches qui demeurent toujours trop pauvres pour dire toute la beauté de la révélation du Verbe de vie qui nous rejoint à travers sa mort.

 

Le contexte de l’épisode

 

Pour comprendre le récit de la mort de Jésus, on ne doit pas oublier son contexte. Jean a voulu raconter les événements de la croix à travers la narration d’épisodes très courts et très ciselés. On pourrait avoir l’impression que chaque récit est comme déposé dans un écrin et détaché des autres récits. Mais, de fait, ils sont solidement imbriqués les uns aux autres. Ils forment une unité.

 

Les soldats prirent (elabon) les vêtements de Jésus (19, 23-24)

 

Nous avons vu dans un article sur le partage des vêtements (cf. Bulletin de Liaison, vol. 5, no 1, avril 2000) que les soldats ont pris (elabon) les vêtements de Jésus. Historiquement, c’est ainsi que les choses se passaient lors d’un crucifiement: les soldats s’emparaient des vêtements du crucifié. Grâce à la tech­nique du double sens chez Jean, nous pouvons découvrir dans le partage des vêtements de Jésus un sens plus profond. Pour Jean, Jésus est roi sur la croix. Les soldats reçoivent de Dieu (le verbe elabon a un double sens) les vêtements royaux de Jésus. Chaque soldat reçoit sa part  (meros) d’héritage (cf. 13,8). Devant la tunique tissée d’une pièce, les soldats manifestent un grand respect. En choeur, ils disent: « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura » (19, 24). C’est Dieu qui choisira le soldat qui possédera la tunique. On sait que, dans la Bible, le tirage au sort a pour but de découvrir ce que Dieu veut. Sans le savoir, dans leur agir, les soldats réalisent les écritures: « Ils se sont partagé mes habits, et mon vêtement, ils l’ont tiré au sort » (Ps 22, 19). À travers le texte du Psaume, c’est Jésus lui-même qui parle. Le partage des vêtements et de la tunique s’est transformé pour Jésus en une expérience heu­reuse: Jésus n’assiste pas à la dilapidation de ses biens. Dans la manière d’agir étonnante des soldats, les yeux pénétrants de Jean voient la part (meros) que les païens prendront à l’héritage du Christ. Les soldats sont pour Jean le symbole des païens qui deviendront disciples. Dans l’agir historique des soldats, Jean voit déjà les païens qui accueillent l’héritage avec grand respect, sans rien déchirer. 

 

Le disciple prit (elaben) la mère de Jésus chez lui (19, 25-27)

 

L’épisode suivant fixe l’objectif sur Jésus, sa mère et le disciple. (Cf. Bulletin de Liaison, Vol. III, no 2, juin 1998). Cette rencontre a toujours tenu dans l’Église une place privilégiée. Sa richesse n’a jamais échappé à l’Église. Plusieurs interprètes ont surtout privilégié le niveau historique: Jean a voulu raconter avec émotion à ses lecteurs les adieux du fils Jésus à sa mère. À ce niveau, le poids de la narration porte sur l’accueil de la mère de Jésus par le disciple. Jésus confie sa mère au disciple bien-aimée. Dans une telle présentation, c’est le disciple qui reçoit une mission: le disciple remplacera Jésus auprès de sa mère après son départ. Mais, le texte lu au niveau de la foi prend un tout autre sens. Jésus, en croix, a établi une alliance avec le disciple: il est celui que Jé­sus « aimait » . C’est cet amour de Jésus pour le disciple qui explique le dialogue qui suit. Ayant regardé sa mère et le disciple, Jésus interpelle sa mère en lui donnant un titre: « Femme ». Dans l’évangile de Jean, cette manière étrange d’interpeller sa mère cache un sens profond. Les deux autres dames à qui Jésus donne ce titre (4, 21; 20, 15) reçoivent une mission en vue de l’annonce de la foi: « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ? », proclame la Samaritaine (4, 29); et Marie de Magdala, le jour de la Résurrection, annonce aux disciples: « J’ai vu le Seigneur! » (20, 18). Le rôle de la mère de Jésus, Femme, dans le contexte de l’Alliance entre Jésus et le disciple, sera de maintenir et développer le lien entre Jésus et le disci­ple. Le rôle de la Mère de Jésus sera de redire au disciple la parole qu’elle a prononcée à Cana: « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 4). Cette parole nous renvoie au contexte de l’Alliance du Sinaï où le peuple dit à Moïse: « Tout ce que Yahvé a dit, nous le ferons » (Ex. 19, 8). Puisque les liens terrestres entre Jésus et le disciple seront interrompus par la mort de Jésus, c’est à la mère de Jésus qu’il revient d’encourager le disciple à tenir ferme dans la foi. Cela vaut pour tout disciple, qu’il soit juif ou païen.  Mais ici surgit une question de grande importance. Tout ce que dit Jésus est mystérieux et se situe à un niveau où aucun être humain n’a accès. Même la mère de Jésus en a fait l’expérience à Cana. Pour elle, quand elle a dit « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3), le sens est clair, il ne peut s’agir que du vin de la fête de Cana. Mais Jésus se situe à un autre niveau, il pense à un autre vin, le vin d’une autre fête. Jésus voit autre chose dans les mots de sa mère, il voit une autre réalité. Et c’est cette réalité que la mère de Jésus doit enseigner au disciple. Comment pourra-t-elle le faire, puisqu’elle n’a pas encore la clé d’interprétation des « choses du ciel » (3, 12). Luc a lui aussi parlé de cet écart qui sépare Jésus et ses parents: « Mais eux ne comprirent pas la parole qu’il venait de leur dire » (Lc 2, 50).

 

On peut maintenant commencer l’analyse de l’épisode de la mort de Jésus. Nous possédons les éléments qui nous permettront de mieux saisir la richesse de ce qui va suivre.

 

 v. 28  Après quoi, sachant que désormais tout était achevé pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie,

 

Jean soude cet épisode à la scène précédente par la formule « après quoi ». Ce lien a beaucoup d’importance pour l’évangéliste. Si tout est achevé, c’est à cause de la scène précédente, à cause de ce qui vient de se passer entre Jésus, sa mère et le disicple.

 

Le v. 28, pour être bien compris, doit être rapproché de Jean 13, 1. On a là l’introduction du récit du lavement des pieds qui marque le début de la Pas­sion: « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant (eidôs)  que son heure était venue de passer de ce monde au Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin (eis telos). Par la reprise, dans notre texte du verbe « sachant » (eidôs) et par la formule « tout était achevé » (tetelestai, parfait passif de teleô, verbe qui correspond au substantif telos de 13,1), on peut saisir que ce qui a été annoncé à 13,1, se réalise maintenant. C’est ici que l’amour de Jésus a été poussé au bout ou à sa perfection. Puisque notre phrase commence par l’expression « après quoi » , c’est donc dans l’événement qui précède que l’amour de Jésus atteint son sommet d’expression.  C’est dans le récit de l’Alliance de Jésus avec le disciple et dans le récit de la mission de la mère de Jésus, Femme, que l’amour de Jésus a atteint toute sa plénitude. Essayons de préciser davantage ce qui s’est passé lors de cet événement. Pendant tout son ministère, Jésus a tissé une alliance avec le disciple: il est devenu celui que Jésus « aimait » . À la croix, les liens entre Jésus et le disciple se précisent: grâce à l’intervention de Jésus, sa mère est devenue la mère du disciple et, par voie de conséquence, le disciple est devenu le frère de Jésus. Le disciple est entré dans la famille de Jésus et il a Dieu pour Père. À la croix, une nouvelle famille est née. Jésus retourne auprès du Père plein d’amour pour le disciple. Mais Jésus ne laisse pas le disciple seul: sa mère sera la gardienne de l’Alliance entre Jésus et le disciple. Dans la mère de Jésus, on voit déjà se profiler le rôle de l’Église.

 

Dans la phrase « sachant que désormais tout était achevé... », le sens de l’adverbe « désormais » pose question. S’il est vrai que « désormais tout est achevé », on devrait s’attendre à ce que logiquement Jean exprime ainsi la séquence des faits: « Sachant que tout est désormais achevé, Jésus dit: « Tout est achevé ». On aurait là la suite logique des événements. Mais il n’en est pas ainsi. Jésus introduit une parole inattendue: « J’ai soif ». Il manque donc encore un signe pour que tout soit parfaitement achevé. « Désormais » veut donc exprimer un « déjà » et un « pas encore ». L’amour de Jésus n’a pas encore trouvé sa toute dernière expression sans le signe de la soif. 

 

Jésus dit: « J’ai soif. »

 

Pour comprendre le sens de la soif de Jésus, dans le contexte de la mort de Jésus, il nous faut être éclairés par d’autres passages de l’évangile de Jean.

 

Dans le récit de sa conversation avec la Samaritaine, Jésus parle de sa soif et demande à l’étrangère de lui donner à boire: « Donne-moi à boire » (Jn 4, 7). Cette soif de Jésus, la Samaritaine peut facilement l’étancher: il lui suffit de donner à Jésus un peu d’eau du puits. Mais, comme toujours, avec Jésus, les choses ne sont jamais simples. Jésus a une autre soif cachée. Pour que la Samaritaine étanche cette autre soif profonde de Jésus, il faudrait qu’elle demande à Jésus de lui servir de « l’eau vive »: « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive » (4, 10). C’est le don de cette eau octroyée par Jésus à la Samaritaine qui apaiserait vraiment la soif de Jésus. Cette eau, c’est la communi­cation de la révélation du Père que Jésus apporte par sa présence et par sa parole et qu’il désire avec passion communiquer à la Samaritaine. Cette révéla­tion, la Samaritaine l’accueille déjà en écoutant Jésus, mais elle ne saisit pas encore le sens profond de tout ce que Jésus lui dit. Toutefois, déjà, elle se pose des questions sur l’identité de Jésus: « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-ce pas le Christ? » (4, 29). Il y a donc en Jésus deux types de soif: une soif physique, celle produite par l’ardeur du jour, et la soif de se révéler, de se faire connaître. Si la première soif exige « un recevoir » de la part de Jésus, la seconde ne peut être étanchée que par la « communication d’un don », la révélation présente en Jésus.

 

Dans un autre contexte, Jésus complète le sens de l’expression « eau vive » et précise à quel moment cette eau sera servie: « "Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi!" selon le mot de l’Écriture: De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. » Si, dans un premier temps, « l’eau vive », c’est la révélation que Jésus apporte à la Samaritaine, c’est aussi, dans un second temps, l’Esprit qui permet de comprendre la révélation. Cet Esprit doit être donné au moment de la glorification de Jésus. Or, pour Jean, la passion c’est déjà l’élévation de Jésus dans la gloire.

 

Maintenant nous pouvons revenir à notre texte et mieux saisir le sens de la soif de Jésus en croix. Dans le contexte où l’on abreuve Jésus de vinaigre, la soif de Jésus doit être comprise de deux manières. Comme tous les condamnés au supplice de la croix, Jésus ressent une forte soif physique. Dans le contexte de sa mort, Jésus étanche sa soif en buvant du vinaigre. Mais la soif de Jésus doit être aussi comprise à un niveau plus profond: elle exprime l’intériorité de Jésus, la soif de communiquer un don.

 

Un vase était là rempli de vinaigre.

On mit autour d’une branche d’hysope

une éponge imbibée de vinaigre

et on l’approcha de sa bouche.

 

Il serait étonnant que ce texte, situé au centre du récit, n’ait qu’une valeur anecdotique. On sait que Jean, dans le récit de la passion, ne laisse rien au hasard et ce qu’il dit est chargé de sens. Mais, comment interpréter cette section du récit à un second niveau, celui que Jean perçoit à travers un événement assez banal? Encore ici laissons-nous guider par Jean. 

 

On sait que l’épisode du récit des adieux de Jésus à sa mère est étroitement relié à l’épisode des noces de Cana. Plusieurs mots-clés, en effet, reviennent dans l’un et l’autre récit: l’expression « la mère de Jésus », les mots  « femme » et « Heure » se répondent dans l’un et l’autre texte. Au fond, la véritable noce se passe à la croix: c’est là le lieu de la véritable Alliance.

 

Bien que cela puisse, à première vue, paraître étonnant, il faut se rendre à l’évidence que même l’événement de la mort de Jésus semble avoir lui aussi un lien avec le récit des noces de Cana. En effet, bien que Jean n’utilise pas les mots rencontrés dans le récit des noces de Cana, plusieurs détails du texte ne sont pas sans liens avec Cana: là, on parlait de « jarres de pierre destinées aux purifications » (2, 6), ici, on parle « d’un vase » et on fait aussi référence à un instrument de purification, « une branche d’hysope »; à Cana, on dit que les jarres ont été « remplies jusqu’au bord » (2, 7), à la croix, on dit que le vase est « rempli (meston) de vinaigre » et il en est ainsi pour l’éponge « imbibée (pleine, meston) de vinaigre »; enfin, à la croix, il y a un vin de mauvaise qualité, un vin aigre, « du vinaigre », tandis qu’à Cana on a un vin d’une grande qualité: « Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent » (2, 10). À Cana, il s’agit d’une fête. Mais pourrait-on dire qu’à la croix, au moment de la mort de Jésus, il s’agit aussi d’une fête?

 

Jésus lui-même semble bien avoir regardé sa Passion comme un temps de fête. En effet, lors de la fête des Tentes, les frères de Jésus lui dirent: « Passe d’ici en Judée... » (7, 3). À cette invitation pressante, Jésus réagit en prononçant une parole mystérieuse: « Moi, je ne monte pas à cette fête, parce que mon temps n’est pas encore accompli » (7, 8). Selon le grand exégète R.E. Brown, « Quand Jésus parle de son « temps », il parle au niveau du plan divin. Son « temps », c’est son « heure », l’heure de la passion, mort, résurrection, et ascension vers le Père ». Dans ce contexte, Jésus parle de sa Passion comme d’une fête, celle de sa montée vers le Père.

 

Mais de quelle fête peut-il bien s’agir lorsque le « vinaigre » est servi? Il faut plus que jamais se laisser guider par Jean. Dans son évangile, Jean  emploie 14 fois le verbe « livrer » et, 13 fois, c’est le verbe technique pour parler de Jésus livré par Judas (6, 64. 71; 12, 4; 13, 2. 11. 21; 18, 2. 5. 36), par les Juifs et les grands prêtres (18, 30. 35; 19, 11), par Pilate (19, 16). Est-ce que la fête où le vinaigre est servi ne représenterait pas la victoire de tous ceux qui ont livré Jésus. C’est la victoire ou la fête des ennemis de Jésus. Mais c’est là, pour Jean, le côté apparent de l’événement. À un autre niveau, c’est  la grande fête de Jésus.

 

Quand il eut pris le vinaigre,

Jésus dit: « C’est achevé  »

 

Jésus prit (elaben) le vinaigre et étancha sa soif physique; mais, à un autre niveau, c’est l’accueil par Jésus de la coupe que le Père lui « a donnée » (18, 11). Par cet acte, Jésus intériorise dans l’amour l’événement de la Passion. Ceux qui mettent Jésus à mort, ne cessent pas d’être aimés par Jésus et Jésus, en accueillant le coupe, exprime l’amour que le Père a pour le monde: « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (3, 16). Tous les hommes, même ceux qui le mettent à mort, sont pour Jésus des amis. C’est bien ainsi que Jésus s’exprime dans l’évangile de Matthieu au moment où Judas est en train de le livrer: « Ami... » (26, 50). C’est aussi le langage de Jésus dans Jean: « Nul n’a de plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis » (15, 13). Ici,  on peut  facilement intuitionner que le disciple que Jésus aimait re­présente tout disciple. 

 

Quand Jean, au chapitre 13, verset 1, dit que l’amour de Jésus est allé « jusqu’à la fin », c’est ici que cette parole atteint toute sa perfection. Jésus, assis sur le trône de la croix, fonde son Royaume où tous sont appelés à devenir disciples, même ceux qui ont mis Jésus à mort. C’est vraiment maintenant que Jésus peut prononcer sa dernière parole: « C’est achevé ». Il ne serait pas possible d’aller plus loin dans la manifestation de l’amour.

 

et, inclinant la tête, il remit l’esprit

 

Après avoir pris le vinaigre, Jésus meurt: « il remit l’esprit ». L’expression employée ici est fort étrange. Comment Jean, au niveau de l’événement histori­que, peut-il utiliser l’expression « livrer l’esprit » pour parler de la mort de Jésus? Cette formule n’est pas habituelle pour parler de la mort de quelqu’un (de la Potterie). De plus, au niveau de la lecture de foi,  comment le verbe « livrer » peut-il être utilisé pour exprimer le don de l’Esprit ? Le verbe « livrer » a une charge émotive si négative qu’on ne comprend pas pourquoi Jean a bien pu le choisir: en effet, Jean, comme on l’a vu antérieurement, a déjà utilisé ce verbe 13 fois pour exprimer l’action de livrer Jésus à mort. Pourquoi changer subitement le sens de ce verbe et lui donner, pour une seule fois dans son évangile, un sens positif: « livrer l’Esprit », communiquer la vie? Ce verbe fait donc difficulté et au niveau de l’histoire, quand il est utilisé pour affirmer que Jésus est mort, et au niveau de la lecture de foi, pour dire que Jésus communique le don de la vie. Est-ce que Jean ne pourrait pas nous aider encore ici à comprendre le choix de ce verbe. Il semble bien que ce soit la manière de se représenter l’événement de la Passion qui explique le choix que Jean a fait du verbe « livrer ». Pour Jean, la Passion de Jésus représente un grand combat et c’est bien ainsi aussi que Jésus la comprenait: « C’est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors » (12, 31). Dans la Passion, deux mondes s’affrontent: celui de la Mort et celui de la Vie. La Mort semble l’emporter: Jésus, livré, meurt. Mais, dans un dernier geste amoureux, voilà que Jésus, en mourant, livre l’Esprit qui donne vie. Le verbe « livrer » exprime, dans le contexte, deux manières opposées de mener le combat: au niveau de l’histoire, l’ennemi « livre » Jésus à mort; au niveau de la foi, Jésus « livre » la Vie. Le verbe « livrer » représente ici deux puissances: une puissance de mort et une puissance de vie.  Ce grand combat s’est déroulé à l’intérieur de la personne de Jésus: la trahison intériorisée amoureusement est devenue pour Jésus le lieu par excellence de la victoire  d’où a jailli la vie: « Il a livré l’Esprit ». Ici, la soif intense de Jésus est véritablement apaisée. « Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu » (1, 16). On assiste à la grande fête à laquelle Jésus désirait monter (7, 8). Jésus est maintenant remonté vers son Père. Par l’Esprit livré, Jésus peut maintenant, comme il l’avait an­noncé dans sa vie publique, « attirer tous les hommes » à lui (12, 32). Le vin véritable est servi. Cana n’était que le premier signe, ici, c’est le dernier.

 

C’est maintenant qu’on passe à la nouvelle économie où l’Esprit est donné. C’est cet Esprit qui donne à la mère de Jésus de comprendre dans toute sa ri­chesse la parole de Jésus et d’avoir un langage intelligible pour le disciple; et c’est le don de l’Esprit qui permet au disciple de pénétrer le sens profond de la parole de la mère de Jésus: cette parole, grâce à l’Esprit, le disciple peut l’intégrer et progresser dans sa vocation de « fils ». Dans ce contexte, le rôle de l’Esprit est celui d’un « enseignant », selon la parole de Jésus à 14, 26: « Mais le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous ensei­gnera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. »

 

Dans les trois scènes que nous avons présentées, les emplois du verbe prendre ont beaucoup d’importance et sont intimement reliés. Alors que Jésus étan­che sa soif physique en prenant (elaben) le vinaigre, c’est à ce moment même que Jésus étanche sa soif profonde en communiquant le plus grand don: il li­vre l’Esprit. Sans l’Esprit, les soldats ne pourraient prendre (recevoir, elabon) les vêtements du Roi Jésus ou entrer dans son Royaume; et il serait inutile pour le disciple de prendre (recevoir, elaben) la mère de Jésus dans son intimité si sa parole demeurait inintelligible.

 

André Charbonneau, S.J.

Haïti