JEAN DE BRÉBEUF

 

Un missionnaire pour l’avenir

 

 

 

L’Église célèbre cette année le 350e anniversaire (1649-1999) de ceux que nous appelons les Martyrs canadiens  ou les Martyrs de l’Amérique du Nord  : Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Antoine Daniel, Charles Garnier, Noël Chabanel, Isaac Jogues, René Goupil, Jean de La Lande. Dans cet article, je parlerai de Jean de Brébeuf, le plus attachant de tous, au titre de fondateur de la mission huronne et de maître en sainteté de tous ses compagnons.

 

La mission huronne (1634-1649), la mission la plus importante des missions de la Compagnie de Jésus en Nouvelle-France, est située sur les rives de l’un des Grands Lacs du Canada: plus précisément dans la Baie Georgienne du Lac Huron, en un lieu appelé aujourd’hui Midland, au nord de Toronto. De 1634 à 1649, environ trente Jésuites, dont une vingtaine de prêtres, se sont exilés pour aller porter l’Évangile en ces terres jusque-là entièrement inconnues. Jean de Brébeuf, né en 1593, à Bayeux, venu en Nouvelle-France une première fois en 1625, puis une seconde fois en 1633, a été le premier jésuite à monter en Huronie pour y fonder l’une des missions les plus difficiles de l’histoire de l’Église.

 

Je pourrais vous parler de Brébeuf en termes d’historien ou d’ethnologue. Je préfère adopter le ton de la confidence et de l’amitié.

 

En effet, mon amitié pour Brébeuf remonte aux années ‘45’ -- il y a donc plus d’un demi-siècle -- au moment où j’ai fait mes premières armes comme professeur d’humanités dans un collège qui portait le nom de Jean de Brébeuf. Dans l’histoire de cette amitié pour Brébeuf, je distingue comme deux périodes aux frontières d’ailleurs assez fluides.

 

Dans un premier temps, j’ai étudié les écrits de Brébeuf. J’ai alors appris beaucoup de choses sur sa famille: par ses ascen­dants, il plonge ses racines jusqu’au Xe siècle. En effet, on trouve des Brébeuf parmi les compagnons d’armes de Guillaume le Conquérant, au XIe siècle, et les chevaliers de saint Louis, au temps des croisades, au XIIIe siècle. Brébeuf a eu deux ne­veux relativement bien connus: le poète Georges de Brébeuf, et Nicolas, prieur-curé de Venoix. Toute cette lignée est de Normandie.

 

Brébeuf est entré dans la Compagnie de Jésus en 1617, à l’âge de 24 ans. Il a été professeur au collège de Rouen, durant deux ans, puis ordonné prêtre en 1622. Le Père Louis Lallemant, un des grands maîtres spirituels de la France du XVIIe siè­cle, a exercé sur lui une influence profonde et déterminante.

 

Les Hurons et la mission huronne

 

Par les écrits de Brébeuf -- environ 300 pages --, j’ai compris le défi que représentait la fondation d’une mission en Huronie, à 1300 kilomètres de Trois-Rivières, premier poste de commerce avec les Français. En s’alliant aux projets colonisateurs de la France, les missionnaires se trouvaient impliqués dans un jeu de compétition commerciale féroce entre Anglais, Hollandais et Français, et de haines séculaires entre Hurons et Iroquois. Malgré eux, ils allaient vivre sur un  terrain miné, à haut potentiel explosif. Dans un tel contexte, ils ne pouvaient échapper au risque d’être un jour victimes de ce triste jeu de rivalités. Mais plus difficile encore à relever que ce défi politique, était celui de la barrière culturelle. Les missionnaires, en effet, n’ont eu que quinze ans pour découvrir le secret de la langue huronne, et pour déchiffrer le mystère encore plus impénétrable des coutu­mes du pays.

 

Il faut lire les pages savoureuses où Brébeuf décrit son voyage de trente jours, pour monter en Huronie, sur de fragiles canots d’écorce, ou gondoles, avec 25 portages épuisants, 35 marches dans les rapides en tirant les canots, sans compter le fléau des moustiques, les difficultés du ravitaillement, et autres ennuis secondaires non moins éprouvants.

 

J’ai étudié les deux Relations  de Brébeuf, de 1635 et 1636, consacrées aux coutumes des Hurons, notamment à leur vie so­ciale, politique et religieuse. Les Relations  étaient des rapports annuels envoyés à Paris, pour y faire connaître le travail des missionnaires en Nouvelle-France, et pour attirer la sympathie d’éventuels bienfaiteurs. Les observations minutieuses de Bré­beuf, faites à un moment où les Hurons sont encore eux-mêmes, avant que des épidémies successives et la guerre avec les Iroquois les aient réduits à l’état de débris humains, donnent à son témoignage tout l’intérêt et l’intensité d’une sorte d’instantané. Chose certaine, elles font de Brébeuf le premier et le plus grand ethnologue de la Huronie, un classique cité dans les dictionnaires et les encyclopédies d’histoire des religions.

 

Au plan apostolique, j’ai été émerveillé par le réalisme de Brébeuf, appliqué à établir une stratégie d’évangélisation fondée non sur le plaisir d’une planification logique et sans défaut, mais plutôt ajustée à la réalité des hommes et des faits.

 

Cette sorte d’empirisme surnaturel se manifeste dans son souci d’ inculturation, un terme encore inconnu à l’époque, mais dont il a vécu la réalité bien avant la lettre. Délibérément, pour se faire Huron avec les Hurons, il en a accepté le régime ali­mentaire, à base de maïs, de poisson séché et de belle eau claire. Il en a aussi adopté le type de logement, la cabane, avec toutes les incommodités du froid, de la fumée qui vous brûle les yeux, de la vermine et de la promiscuité des chiens. Surtout, pas un instant il n’a songé à franciser les Hurons; il les a plutôt dotés d’une langue écrite (dictionnaire et grammaire) qu’ils ne possédaient pas: une langue sans affinités avec les langues européennes, et que les missionnaires mettaient, pour la maîtriser, de six à huit ans. «Il faudra longtemps arracher et semer, disait-il, c’est-à-dire étudier la langue; plus tard, on récoltera». De fait, Brébeuf dut attendre six ans avant de pouvoir baptiser un adulte en santé.

 

À la découverte de la vie intérieure de Brébeuf

 

Dans mon étude sur les écrits de Brébeuf, j’ai été naturellement amené à étudier son journal spirituel ou, plus justement, les notes spirituelles qu’il a rédigées par obéissance, à la demande de son supérieur ou de son directeur spirituel, sur les grâces extraordinaires dont il était l’objet et qui font de lui le premier mystique de la Nouvelle-France, avant Marie de l’Incarnation.

 

C’est à ce moment que s’est produit en moi un changement de perspective. Jusque-là, j’ étudiais  l’oeuvre de Brébeuf. Je me maintenais au niveau de l’information, du savoir: c’est moi qui allais vers Brébeuf. Mais en lisant les fragments de son journal spirituel, le mouvement de moi vers Jean s’est inversé  pour devenir le mouvement de Jean vers moi: c’est lui désormais qui venait à moi et me faisait participer à son expérience: c’est lui qui m ’habitait. Face à cette merveille de sainteté qu’est l’âme de Brébeuf, je ne pouvais que balbutier. J’avais l’impression qu’il m’était donné d’accéder, comme par l’entrebaîllement d’une porte, au mystère de son intimité avec Dieu, et je me sentais comme pénétré de vénération et de piété, tant cette âme m’apparaissait envahie par la puissance de sa grâce. J’entrais dans un univers que je savais lumineux, mais sans pouvoir en saisir toute la splendeur.

 

À travers les brèves et trop rares notations que Brébeuf nous a laissées, nous pouvons toutefois discerner les principales éta­pes de son itinéraire spirituel. Le premier texte de son journal date de 1630. Au cours de la retraite préparatoire à ses derniers voeux de jésuite, il écrit que Dieu l’a invité à faire alliance  avec lui, par une étroite amitié, pour porter son Nom aux nations. L’année suivante, il s’engage par une promesse scellée de son sang à servir le Christ jusqu’au sacrifice de sa vie.

 

Quelques années plus tard, entre 1637 et 1639, au cours d’une période de persécutions, de menaces ouvertes et brutales, ac­compagnées de tentatives de meurtre, Brébeuf prononce le voeu de ne jamais refuser la grâce du martyre, si jamais elle lui était présentée: «Mon Dieu et mon Sauveur, je prendrai de votre main le calice de vos souffrances, et j’invoquerai votre Nom. Jésus, Jésus, Jésus».

 

En 1645, enfin, quatre ans avant sa mort, Brébeuf prononce le voeu du plus parfait: il s’engage, sous peine de péché, à ac­complir tout ce qui lui paraîtrait «devoir contribuer à la plus grande gloire de Dieu». Un tel voeu suppose que, depuis long­temps, sa vie est toute fidélité au Dieu de l’Alliance faite avec lui dès les débuts de sa vie religieuse. Cette union à Dieu se si­tue au-delà des visions, des extases et des ravissements: c’est le plus haut point de la vie spirituelle. Marie de l’Incarnation parle à ce sujet du don de «l’esprit du sacré Verbe incarné», fait aux Martyrs canadiens, notamment à Brébeuf. En vérité, le martyre, venant s’insérer dans une telle vie, n’en est que la récapitulation et l’ultime offrande. Il achève en Brébeuf sa ressem­blance avec le Crucifié, qui finalise toute sa carrière d’apôtre et sa vie mystique elle-même: c’est déjà la rencontre, l’embrasement final par l’Esprit d’amour.

 

Traits majeurs de la vie spirituelle de Brébeuf

 

Si vous me demandez quel est le secret de la vie de Brébeuf, je vous répondrai: c’est son attachement au Christ Seigneur, Sauveur et Martyr.

 

Quand on découvre en lui l’intensité de son amour pour le Christ, on en a le souffle coupé. Pour lui, le Christ est une per­sonne, prodigieusement réelle, dont la proximité est celle d’une présence. Comme saint Paul, Brébeuf a été saisi, empoigné par le Christ (Phil. 3, 12). Il est épris du Christ.  Il peut dire: «Ce n’est plus moi qui vis, mais Jésus Christ qui vit en moi» (Gal. 2, 20). «Qui me séparera de l’amour du Christ?» (Rom. 9, 35). Le Christ est partout présent, dans sa vie comme dans ses écrits. Ses réactions les plus spontanées, ses moindres discours, ses pensées, ses désirs, ses jugements vont au Christ, s’inspirent de lui. Il ne veut que Jésus Christ, il ne parle que de Jésus Christ, il n’agit que pour Jésus Christ.

 

Cette expérience de vie avec Jésus Christ s’exprime par son extraordinaire dévotion à l’eucharistie, comme aussi par ses lon­gues heures d’oraison, tard dans la nuit. «Dieu nous a donné le jour, disait-il, pour être au service du prochain, et la nuit pour converser avec lui». «Jésus Christ, disait-il encore, est notre vraie grandeur; c’est lui seul et sa croix qu’on doit chercher cou­rant après ces peuples».

 

Cette radicalité dans l’engagement au Christ est presque sans équivalent dans notre monde. Quand nous disons que nous avons opté pour le Christ, nous sommes sans doute sincères, mais nous nous sentons presque en porte-à-faux face à une telle pureté, à une telle puissance d’amour. 

 

Cette centralité du Christ, chez Brébeuf, est elle-même axée sur le Christ de la passion. Paul Ragueneau, son supérieur, écrit à ce sujet que l’amour de Brébeuf était tendre particulièrement «à l’endroit de Jésus Christ, et de Jésus Christ pâtissant». Et en­core: «Je ne vois rien de plus fréquent [dans ses notes spirituelles] que les sentiments qu’il avait de mourir pour la gloire de Jésus Christ: désirs qui lui continuaient des huit ou dix jours de suite». Au cours de sa retraite de 1640, Brébeuf entend une voix intérieure qui lui disait: «Tourne-toi vers Jésus Christ crucifié, et qu’il soit désormais la base et le fondement de tes contemplations». En 1637, lors de la crise qui faillit entraîner le massacre de tous les missionnaires, Brébeuf écrit avec séré­nité l’une des pages les plus sublimes et les plus fermes de l’histoire des missions: «Nous sommes peut-être sur le point de répandre notre sang et d’immoler nos vies pour le service de notre bon Maître Jésus Christ...S’il veut que, dès cette heure, nous mourions, ô la bonne heure pour nous! S’il veut nous réserver à d’autres travaux, qu’il soit béni!» Le tout couronné par le voeu du martyre où, par trois fois, dans un texte aussi dense que concis, il s’adresse à «Jésus Sauveur».

 

Le zèle apostolique de Brébeuf jaillit spontanément de son amour pour le Christ. À cet égard, rien ne peut mieux traduire l’ardeur de son zèle que ces paroles stupéfiantes d’audace: «O mon Dieu, que n’êtes-vous connu! Que n’êtes-vous aimé! Oui, mon Dieu, si tous les tourments que les captifs peuvent endurer en ces pays devaient tomber sur moi, je m’y offre de tout mon coeur, et moi seul je les souffrirai».

 

Si Brébeuf et ses compagnons sont si intrépides et si inventifs, c’est qu’ils sont épris du Christ, épris de travailler à son Royaume. Selon le mot de leur directeur spirituel, le Père Chastellain, ils sont des amants  du Christ. Je ne sais pas ce qu’ils auraient fait dans le contexte de notre monde païen ou indifférent, mais je suis certain qu’ils auraient créé, car ils étaient mus par l’Amour. Or l’Amour est créateur: l’amour trinitaire est créateur, l’amour du Christ est créateur, l’amour d’Ignace de Loyola, de François Xavier, de mère Teresa, est créateur. Brébeuf et ses compagnons, en contexte actuel, n’auraient pas été moins créateurs qu’à leur époque. Le seul vrai problème, hier comme aujourd’hui, est celui du dynamisme qui nous anime et nous propulse. 

 

Le martyre, témoignage du plus grand amour

 

Brébeuf et ses compagnons, je l’ai souligné au début, vivaient dans un climat de violence où le martyre de tous les jours -- un martyre à plein temps -- pouvait devenir le martyre d’un instant. Quand ils prêchaient l’Évangile, ils étaient parfaitement cons­cients des dangers qu’ils couraient, et, à maintes reprises, ils l’ont clairement signifié.

 

Dans ce contexte qu’ils n’avaient pas créé, ils s’identifiaient au Christ dans ce qu’il y a de plus profond en lui, à savoir le don de sa vie pour le salut de tous (1 Jn 3, 16). Comme le Christ qui se livre encore plus qu’il n’est livré , ils acceptaient le risque du martyre pour l’amour du Christ et des peuples qu’ils voulaient sauver. C’est cet amour passionné du Christ qui a permis à ces hommes de persévérer dans l’une des missions les plus dures de l’histoire. Cent fois, ils auraient eu raison de tout aban­donner. Et pourtant ils sont restés, ils sont même revenus, comme Jogues et Bressani, après avoir eu les doigts mangés, brû­lés, tronçonnés. Comprenne qui pourra! Il faut ici parler de la folie de la croix, de folie et d’amour pour le Christ dont l’amour pour les hommes est encore plus délirant.

 

Trop longtemps, on a parlé du martyre en termes de tortures, de bourreaux, de haine de la foi, travestissant ainsi ce qu’il y a de plus profond dans le martyre chrétien. Sur ce point, il faut adopter le langage nouveau de Vatican II. Dans la Constitution sur l’Église, il est dit: «Jésus, le Fils de Dieu, ayant manifesté sa charité en donnant sa vie pour nous, personne ne peut aimer davantage qu’en donnant sa vie pour lui et pour ses frères (1 Jn 3, 16; Jn 15, 13). C’est pourquoi le martyre, dans lequel le disciple est assimilé à son Maître, acceptant la mort pour le salut du monde, et dans lequel il devient semblable à lui dans l’effusion de son sang, est considéré par l’Église comme une grâce éminente et la preuve suprême de la charité» (LG 42).

 

Missionnaire pour l’avenir

 

Brébeuf, à mes yeux, représente le type du missionnaire pour l’avenir, et ce à plusieurs titres:

 

1. Il a fait aux Hurons le don le plus sublime, le seul à vrai dire qui leur manquait: le don du Christ et de son Évangile. Il a rendu le Christ présent  parmi eux, avec tout son amour. Car les saints sont les relais du Christ tout au long des siècles.

 

2. Brébeuf a illustré, par toute sa vie et son martyre, que le catholicisme est d’abord un christ-ianisme , c’est-à-dire une foi enracinée et fondée sur une Personne, Jésus Christ, Parole de Dieu, Verbe fait chair, Dieu parmi nous, Plénitude de la vérité, unique Sauveur et Médiateur, venu nous révéler notre vocation de fils et de filles de Dieu, destinés à entrer dans la pleine communion de vie avec le Père, le Fils et l’Esprit.

 

3. Brébeuf a été attentif aux exigences de l’ inculturation , jusqu’au sacrifice de sa propre langue et de sa propre culture.

 

4. Brébeuf a été artisan de la seule mondialisation  qui vaille, à savoir celle qu’apporte le christianisme par le pardon, l’amour et la paix entre tous les hommes.

 

Cher Jean, notre compagnon dans la foi, donne-nous un peu de ton attachement au Christ et de ta fidélité à le servir jusqu’au don de la vie. Donne-nous un peu de ton intrépidité apostolique face à notre monde païen ou indifférent. Nous nous sentons si petit devant toi: donne-nous de grandir en servant le Christ venu nous sauver. Jean, aide-nous, nous t’en supplions.

 

René Latourelle, S.J.