LÀ OÙ EST L’ESPRIT,  LÀ EST LA LIBERTÉ (2 Co 3,16)

 

Pour bien comprendre cette affirmation de Paul, il faut se reporter aux deux oracles de Jérémie et d’Ézéchiel sur la loi nouvelle et l’Esprit, dont il s’inspire manifestement. Sous la nouvelle Alliance, dit Jérémie, la loi de Dieu changera de place: elle sera écrite non plus sur des tables de pierre, mais dans le cœur. ´En donnant mes lois, c’est dans la pensée et dans leurs cœurs que je les inscriraiª (Jér 31, 36). La loi de Dieu deviendra ainsi plus efficace: jusqu’ici Israël devait observer la loi; maintenant, il pourra l’observer, car il en recevra pleine capacité.

 

Ézéchiel, de son côté, annonce un changement du cœur. La nouveauté est celle du cœur et de l’Esprit: « Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair: je mettrai en vous mon propre Esprit » (Ez. 37, 26-27).

 

Ézéchiel décrit l’Alliance nouvelle avec les catégories plus personnalistes et spirituelles de cœur et d’esprit, démontrant ainsi que la loi intérieure dont parlait Jérémie, étant non seulement une norme, mais un principe d’action, n’était rien d’autre que l’Esprit Saint qui produira une transformation profonde du cœur de la personne. En Jérémie, Dieu donne une loi en l’inscrivant dans le cœur; chez Ézéchiel, ce don reçoit un nom: l’Esprit Saint, le don de Dieu par excellence. On passe de la loi écrite dans le cœur à « la loi de l’Esprit » (Rm 8,2), vivante et agissante dans le cœur humain.

 

Saint Paul voit les oracles de Jérémie et d’Ézéchiel accomplis d’abord dans la vie des Corinthiens:

 

Notre lettre c’est vous, connue et lue par tous. De toute évidence, vous êtes une lettre du Christ, confiée à nos soins, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos coeurs (2 Co 3, 2-3).

 

Comment cette lettre est-elle écrite? Avec l’Esprit du Dieu vivant, puissance de Dieu, présente et active dans la vie des Corinthiens.

 

Voilà pourquoi, dans l’Écriture et chez les Pères, on donne à l’Esprit Saint le nom de doigt de Dieu (Lc 11, 29) (ce doigt de la main droite du Père écrit sa loi dans le cœur des chrétiens: voir le Veni Creator). Où est écrite cette lettre? Sur le cœur des Corinthiens qui sert de table, sur laquelle écrit l’Esprit Saint. L’image des cœurs de chair provient d’Ézéchiel, tandis que l’image de Dieu écrivant dans les cœurs est prise à Jérémie. L’Église de Corinthe est donc animée et conduite par la loi de l’Esprit écrite dans les cœurs.

 

Dans le même sens, saint François de Sales disait de saint Bonaventure: « Il n’a pas d’autre papier que la Croix, pas d’autre plume que la lance du soldat, pas d’autre encre que le sang de Jésus ». Et Théodore d’Ancyre affirmait que « le Christ, en s’offrant au Père, n’a pas substitué à la loi de Moïse une autre loi, mais nous a donné l’Esprit Saint et son propre sang ».

 

Paul voit aussi la réalisation des prophéties de Jérémie et d’Ézéchiel dans son propre ministère:

 

« ´Ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions mettre à notre compte, c’est de Dieu que vient notre capacité. C’est lui qui nous a rendus capables d’être ministres d’une alliance nouvelle, non de la lettre, mais de l’Esprit: car la lettre tue, mais l’Esprit vivifie... Car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3, 4-6; 17-18).

 

Paul parle ici de liberté dans le contexte des oracles de Jérémie et d’Ézéchiel. La nouvelle alliance est celle de « l’Esprit qui donne la vie », donc la liberté.

 

LA LETTRE TUE

 

Paul ne dit pas pourquoi la lettre tue. La première expérience chrétienne n’est pas que la lettre tue, mais que l’Esprit donne la vie! C’est à cause de cette expérience de la puissance de l’Esprit que Paul peut conclure que tout ce qui n’est pas l’Esprit tue, c’est-à-dire, laisse la personne dans son péché et l’expose à la mort. Si la lettre tue, ce n’est pas seulement parce qu’elle est extérieure à la personne, mais parce qu’elle s’adresse à une personne sans Esprit et donc la renvoie à sa propre impuissance et la mène plus profondément dans son péché. C’est en ce sens que la loi mosaïque, paradigme de toute loi sans le Christ et sans l’Esprit, tue. C’est l’onction de l’Esprit Saint qui assure l’intériorisation de la loi et empêche que la lettre tue. À l’œuvre dans nos cœurs par son « onction », l’Esprit nous permet d’aimer la loi du Seigneur et d’agir en toute suavité et facilité, sans rien de contraint ni d’excessif.

 

C’est la doctrine même de saint Thomas: « À moins que l’Esprit Saint ne soit présent, agissant au cœur de celui qui écoute, les paroles du maître demeureront vaines...Même le Christ, parlant de son humanité, ne sert pas, à moins que lui-même n’agisse intérieurement par l’Esprit Saint » (In Joan. 14, lec. 6).

 

La capacité d’intérioriser les normes n’est pas la même pour tous et chacun, comme nous le dit saint Paul: « À chacun de nous, cependant, la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ » (Eph 4,2). Saint Ignace rappelait, dans le même sens: « Chacun doit avancer selon la mesure de la grâce qui lui aura été accordée ». Cet avertissement plein de réalisme nous invite à ne pas nourrir un concept trop automatique de la grâce. Elle agit certes tout le temps, mais aussi dans le temps. D’où l’importance du thème évangélique de la vie, du cheminement et de la croissance dynamique. « L’élément le plus stable du christianisme, écrivait Bergson, est de ne jamais s’arrêter en chemin ».

 

Saint Thomas se demande pourquoi, de son temps, on n’imposait pas la loi du jeûne avant la confirmation. Il répond: « On ne doit pas les obliger par voie d’autorité aux oeuvres difficiles, avant qu’ils ne soient poussés par l’Esprit Saint à s’y appliquer bénévolement » (2a-2ae. q. 189. a 1 ad 4um).

 

Terminons par le beau texte de saint Jean Chrysostome, dans son préambule au commentaire sur saint Matthieu (In Mattheum homélie 1n1):

 

Notre vie devrait être si pure que nous n’ayons besoin d’aucun écrit: la grâce de l’Esprit Saint devrait remplacer les livres, et comme ceux-ci sont écrits avec de l’encre, de même nos cœurs devraient être écrits avec l’Esprit Saint. C’est seulement pour voir perdu cette grâce que nous devons avoir recours aux écrits. Cependant, comme la première manière serait la meilleure!

 

Dieu lui-même nous l’a clairement montré. À ses disciples, en effet, Dieu n’a laissé rien par écrit, mais il leur a promis la grâce de l’Esprit Saint: « Il vous introduira dans la vérité tout entière » (Jn 16,13). C’est d’ailleurs ce qu’il avait dit par la bouche de Jérémie (31, 36). Paul, voulant affirmer la même vérité, disait avoir reçu la loi « non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, dans leurs cœurs » (2 Co 3).

 

Notre vie devrait donc être pure au point que sans avoir besoin d’écrits, nos cœurs fussent sans cesse ouverts à la direction de l’Esprit Saint. C’est en effet l’Esprit Saint qui est descendu du ciel, quand fut promulguée la Loi nouvelle, et les tables qu’il a gravées à cette occasion sont bien supérieures aux premières; car, les Apôtres ne sont pas descendus de la montagne portant comme Moïse des tables de pierre dans leurs mains, mais ils venaient en portant l’Esprit Saint dans leurs coeurs, devenu par sa grâce une loi et un livre vivant.

 

Édouard Hamel, S.J.