par
James V. Smith
Université Loyola - Chicago
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Ces dernières années, on a
réclamé à grands cris « la libération » tant de l'intérieur que de
l'extérieur de l'Église. Depuis le démantèlement de l'entreprise coloniale
européenne après la deuxième guerre mondiale, les peuples autochtones,
chrétiens comme non chrétiens, ont exigé « le repentir » de la part
des anciennes puissances coloniales en même temps que la justice. Ces peuples
autochtones compris dans l'ancienne sphère coloniale européenne ont de façon
caractéristique fait partie des « deux tiers » pauvres du monde. Un
grand nombre de voix se sont élevées à l'intérieur de l'Église, avant comme
après le concile, pour demander de façons variées et particulières une option
préférentielle pour les pauvres de ce monde. L'une de ces façons a été celle de
Charles de Foucauld. Dans les lignes qui suivent, nous verrons, à partir de la
théologie et de la pratique de celui-ci, comment il a de façon caractéristique
et concrète appliqué semblable option préférentielle pour les pauvres.
Charles de Foucauld est né
à Strasbourg le 15 septembre 1858, dans une famille aristocratique. À mesure
qu'il grandit, comme beaucoup d'autres jeunes gens il commença à s'éloigner de
la foi. Comme la chose était commune dans sa position aristocratique, après les
examens du baccalauréat il décida de devenir officier dans l'armée et avec
l'aide d'un héritage de 840 000 francs or venu de son grand-père il s'accorda
tous les plaisirs qu'il lui était possible de se procurer.
En 1886, Foucauld se sentit
rappelé à Dieu et se mit à fréquenter le père Huvelin, qui devait devenir pour
toute sa vie son directeur spirituel. Foucauld apprit de celui-ci quelque chose
de révolutionnaire: l'obéissance! Au bout de trois ans et demi il entra chez
les trappistes, puis fut assigné à une maison sœur de Syrie, dans l'intention
de poursuivre son noviciat dans une plus grande pauvreté. Mais Foucauld
désirait une pauvreté encore plus grande et obtint la permission de se rendre à
Nazareth, où il passa trois années heureuses et spirituellement fructueuses de
1897 à 1900. C'est à Nazareth qu'il se sentit poussé à constituer sa propre
règle et à fonder son propre ordre et il devint manifeste que l'ordination
était une étape indispensable. Sa règle serait simple, mais d'une très grande
profondeur. Elle consisterait dans la pauvreté et la vie ´cachéeª de Jésus à
Nazareth, l'adoration perpétuelle de l'eucharistie exposée et la vie parmi des
non-chrétiens dans des pays pratiquement démunis de tout témoignage chrétien.
Foucauld quitta Nazareth en
1900 et au cours de sa préparation au sacerdoce il en arriva à la conclusion
que sa « vie de Nazareth » devait se vivre hors de Nazareth.
Après son ordination, on
lui permit de s'établir dans le Sahara, précisément dans l'Algérie française.
En 1905, sur le conseil de son évêque, Foucauld se transporta dans la région de
Hoggar, au sud de l'Algérie française. Les onze années que Foucauld a passées
au milieu des tribus touaregs devaient se révéler remplies de difficultés et de
grâces. La plus grande partie de ses énergies fut consacrée à la production de
dictionnaires français-touareg, de grammaires et de collections d’œuvre en
prose et en poésie. Il passait environ douze heures par jour à son projet et
vivait comme un pauvre « étranger » parmi les plus pauvres de la
région. Il vécut là ses dernières années, tandis que l'Europe était aux prises
avec la première guerre mondiale. À la même époque, beaucoup de gens étaient
engagés dans une révolte contre les Français, au Sahara. Foucauld était
Français et par conséquent, ceux qui ne le connaissaient pas ne lui faisaient
pas confiance. En 1916, Foucauld fut pris par surprise. Il fut lié et gardé par
un garçon de quinze ans, qui fut pris de panique et abattit Foucauld d'une
balle dans la tête. Foucauld mourut sans avoir ajouté aucun membre à son ordre,
les petits frères de Jésus, et sans avoir fait une seule conversion.
Ce fut le désir constant de
Foucauld d'imiter la vie de Jésus. Ce qui l'avait particulièrement impressionné
était la vie « cachée » de Jésus à Nazareth. C'est-à-dire, la vie
qu'il avait vécue au cours des trente années qui avaient précédé son court
ministère public. Foucauld avait perçu cette vie cachée de Nazareth comme le
modèle idéal de tous les aspects de sa vie, intérieurement comme
extérieurement. Il ne lui suffisait pas de renoncer simplement à ses nombreuses
possessions mondaines et à ses avoirs importants: il désirait s'identifier
complètement avec Jésus dans son état d'humilité. Mais en même temps, Foucauld
se rendait compte que l'état de vie d'un individu est rarement le fruit d'un
choix libre. Tandis que le Christ avait choisi de mener une vie cachée dans la
pauvreté, la plupart des gens de ce monde n'ont pas le choix. Par là, Foucauld
se rendit compte que la vie de Jésus n'a pas à être vécue à Nazareth, mais en
n'importe quel lieu où les pauvres et les petites gens vivent, peinent et
meurent. S'il devait fonder un ordre qui opterait pour le Dieu « pauvre »
incarné à Nazareth, alors il devrait être ordonné prêtre. Ce fut son désir
constant de former des communautés de petits frères qui vivraient cette vie de
Nazareth au milieu des non-chrétiens, pour y témoigner du Christ de manière « silencieuse »
mais puissante. Ainsi, dans l'esprit de Foucauld, les petits frères
prépareraient « le sol » pour l'acceptation de l'Évangile par les
musulmans de l'Algérie française.
Peut-être ce que Foucauld
n'attendait pas, mais que Carlo Carretto exprimerait plus tard de façon plus
claire dans ses écrits de petit frère de Jésus, était l'effet puissant que
l'identification avec les pauvres et « la conversion de ses voisins »
auraient sur lui au cours du processus. En Algérie du Sud, où il vécut avec les
touaregs, il mangeait la même nourriture qu'eux, portaient les mêmes vêtements,
logeait dans la même sorte de maison et se livra à une étude intense de la langue,
non seulement comme simple outil, mais plutôt comme authentique pénétration
de la culture et de la société touaregs. En dépit de la détérioration des
conditions politiques durant la première guerre mondiale en Algérie française,
Foucauld conserva son engagement à vivre la vie cachée de Jésus parmi les
touaregs, tout en continuant à s'immerger dans la langue et la culture
touaregs, préparant le chemin aux autres, comme Carlo Carretto, qui se
présenteraient longtemps après son martyre.
Quelle image, alors,
l'Église devrait-elle donner? Quelle serait une représentation fidèle et
authentique? Nous avons vu que pour Foucauld, la vie ´cachéeª de Jésus était à
la base de sa vie monastique. Cette vie cachée du Christ à Nazareth fut
caractérisée par la pauvreté. Celle-ci était de nature à la fois
intérieure et extérieure, de manière à refléter la vie même vécue par le Christ
pendant trente ans. Également, si l'Église doit être crédible auprès de ceux
qui vivent dans l'Occident post-chrétien comme de ceux qui vivent dans le monde
des deux tiers, alors elle aussi doit refléter d'une certaine manière cette vie
cachée de Jésus dans des formes intérieures et extérieures. Si Foucauld n'a
jamais exigé que tous les chrétiens deviennent ou demeurent matériellement
pauvres, la vie ´cachéeª de Jésus à Nazareth devait sans compromission demeurer
une condition pour la vie d'un petit frère de Jésus, s'identifiant ainsi de
façon radicale avec la grande majorité des peuples du monde. Foucauld émit de
grands réquisitoires contre les effets dévastateurs du matérialisme sur
l'Occident. Si les chrétiens doivent constituer le corps du Christ, semblable
esprit intérieur et extérieur de pauvreté doit commencer à pénétrer le corps
vivant et organique de Jésus et à s'y manifester. L'Église, alors, comme un
organisme fait de chair et de sang, est appelée à être une Église des pauvres
et pour les pauvres. Tout comme le Seigneur de l'Église a de façon
préférentielle opté de devenir pauvre.
Dans les divers écrits et
lettres de Foucauld, on peut sans contredit percevoir sa notion « traditionnelle »
de la mission. De plus, l'Église missionnaire était alliée à divers degrés avec
l'entreprise coloniale. Foucauld s'est rarement excusé de ce fait: c'était
simplement chose régulière et acceptée. Par trop souvent on peut constater les
excuses multipliées et l'embarras manifesté par les catholiques de
l'après-concile Vatican II dans leurs écrits en général et à propos de l'idée
que se faisait Foucauld de l'Église comme mission envers et pour les pauvres.
Foucauld avait été soldat et beaucoup de ses amis étaient encore soldats. Il
était convaincu qu'une des manières les plus importantes pour l'Église
d'évangéliser en territoire musulman passait par l'éducation occidentale et
l'établissement d'amitiés authentiques. Dans sa pensée, c'était là la manière
dont l'Église pouvait faire montre d'une option préférentielle à l'égard de
ceux qui étaient matériellement et spirituellement pauvres. Toutefois, Foucauld
ne pouvait tout simplement pas avoir perçu l'échec de la modernité comme
Carretto, qui a vécu dans les ruines et le chaos de la disparition du
colonialisme. Foucauld était prompt à réprimander ses compatriotes français
pour leur manque de considération à l'égard de leurs voisins, surtout parce qu'ils
faisaient partie de la famille (i. e., de la France coloniale). Il appela les
laïcs français à mener, eux aussi, une vie apostolique au milieu de leurs
voisins, qui faisaient (malgré eux) partie de la famille (française). On ne
pense pas nécessairement comme cela aujourd'hui, mais ce peut être là, au moins
dans la pensée de Foucauld, un exemple pré-Vatican II de l'option
préférentielle pour « les pauvres ».
L'intelligence actuelle de
l'Église des pauvres, tout comme celle de l'Église mission spécifique envers et
pour les pauvres, trouvent un important précurseur chez Charles de Foucauld. En
dépit du fait que Foucauld était lié à l'entreprise coloniale française, il a
fait montre d'une option préférentielle pour les pauvres en vivant la vie
´cachéeª de Jésus parmi les autres. Les autorités coloniales françaises n'ont
apprécié la mission de Foucauld que dans la mesure où ils la croyaient utile à
leur entreprise. Cependant, la vision de Foucauld dépassait de beaucoup les
ambitions égoïstes du colonialisme français.
Il va sans dire que la foi
chrétienne doit s'enraciner dans la prière et l'engagement envers Jésus Christ
à travers son Église. La tâche de la théologie, alors, ne peut simplement « divorcer »
de la vie commune, ni être simplement réduite à un secteur de la vie. Elle doit
d'une certaine manière être le résultat d'une lutte communautaire et mutuelle
qui aborde courageusement la vie courante. La vie « cachée » de
Foucauld avec Jésus a été partagée de façons concrètes et particulières avec et
parmi les pauvres avec qui il vivait et qu'il servait. Sa vie en fut une de
prière et d'engagement qui continue de servir de modèle d'une participation
particulière à l'option préférentielle pour les pauvres. Foucauld n'était pas
théologien au sens strict du terme, mais on n'a pas besoin de chercher bien
loin dans ses écrits pour remarquer ses propres réflexions théologiques sur le
Verbe de Dieu. Ses écrits, en particulier, sont ponctués de centaines de
réflexions et de méditations scripturaires qui l'aidèrent à progresser toujours
plus en semblable option préférentielle pour les pauvres. Les réflexions
spirituelles forcèrent Foucauld non seulement à retracer les pas de Jésus comme
on les trouve dans l'Évangile, mais aussi à ´opterª pour une vie de pauvreté
parmi les pauvres. Bref, sa foi, sa prière et son engagement le poussèrent à
réfléchir davantage sur les Écritures, lesquelles, en retour, nourrirent sa vie
de foi, sa prière et son engagement.