L’ANNONCE AUX BERGERS (Lc 2, 8-20)

 

La fête de la Nativité de Jésus est aussi la fête de la naissance de l’Eglise, discrète et encore ignorée aux yeux du monde, mais connue par un groupe restreint de personnes qui exercent déjà des fonctions que l’Eglise aura à accomplir en tout temps. Voyons cela de plus près.

 

 

Il y avait dans le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau (v. 8). Ils sont de Bethléem, la ville de David, bergers, et voici que Dieu les appelle comme Samuel avait appelé David (1 Sam 16, 12).

 

 

Ils veillaient...pendant la nuit: ils symbolisent le petit groupe qui, en Israël, attendait la venue du Messie, et sont déjà modèles de la vigilance chrétienne. Heureux ces serviteurs que le maître à son arrivée trouvera en train de veiller. Et si c’est à la deuxième veille qu’il arrive ou à la troisième et qu’il trouve cet accueil, heureux sont-ils! dira Jésus (Lc 12, 37-38). Encore éveillés, ils passent des ténèbres à la lumière et seront les premiers à recevoir l’Evangile du salut.

 

 

Montaient la garde...auprès de leur troupeau. Ils sont des images de l’amour miséricordieux de Dieu pour les hommes, que Jésus rendra visible en s’appelant le bon berger qui se dessaisit de sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11). Ils préfigurent même la tâche des chefs de l’Église primitive dont parlent Paul et Pierre: « Prenez soin de vous-mêmes et de tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis les gardiens » (Ac 20, 28). Et Pierre: « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu...devenez les modèles du troupeau » (1 P 5, 2).

 

 

Un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière (v. 9).

 

 

Tandis que Jésus est enveloppé de langes, les bergers sont enveloppés de lumière, cette lumière qui symbolise Jésus, « lumière du monde...qui illumine tout homme »  (Jn 8,12; 1, 9). « La cité n’a plus besoin de la lumière...son flambeau, c’est l’Agneau » (Ap 21, 23).

 

 

Je viens vous annoncer une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour tout le peuple: il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur. (vv. 10-11).

 

 

Nous avons ici le premier Évangile, l’essence du Kérygme apostolique dont vivra toujours l’Église. Tandis que Paul dira: « Il est mort et ressuscité », les anges di­sent: « Il est né ». Il fallait qu’il naisse pour pouvoir donner sa vie pour nous. Je vous annonce une grande joie . Luc, l’évangéliste de la joie, emploie seulement deux fois l’expression gaudium magnum . Ici, pour la nativité, une seconde fois dans l’avant-dernier verset de l’Évangile: après l’Ascension, les disciples retournè­rent à Jérusalem, pleins de joie (24, 52). La joie annoncée à la Nativité est maintenant à son apogée. Marie sera causa nostrae laetitiae (cause de notre joie).

 

 

Aujourd’hui, c’est l’aujourd’hui de Dieu, moment exceptionnel de grâce. Pour Luc, le salut s’accomplit déjà dans la vie terrestre de Jésus. Sa naissance à Be­thléem est déjà salut. Vient ensuite le second « aujourd’hui » du discours inaugural de Nazareth: Aujourd’hui cette Écriture s’est accomplie (4, 21). Enfin, il y a le troisième, sur le Calvaire: Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis (23, 43).

 

 

Un Sauveur. Luc emploie le substantif « sauveur » seulement deux fois: une fois dans le Magnificat , où il s’applique à Dieu; la seconde fois ici, appliqué à Jésus. Après quoi, dans le reste de l’Évangile, le substantif disparaît au profit du verbe « sauver », comme pour mettre en valeur la praxis libératrice de Jésus qui est venu sauver ce qui était perdu (Lc 19, 10) et qui, selon Pierre, passait partout en bienfaiteur et guérissait tous...(Ac 10, 38).

 

 

Pour vous. Le « pour vous » aux bergers se transforme en un « pour tous ». Le Christ est né à Bethléem pour qu’il puisse naître dans le coeur de chacun de nous. Saint Thomas parle de la triple nativité du Christ: éternelle dans le Père, temporelle en la Vierge Marie, spirituelle dans le coeur du chrétien. La naissance par Ma­rie, c’est la puissance du salut et la possibilité de la naissance mystique dans les coeurs. Origène disait: « À quoi sert que Jésus soit né à Bethléem, qu’il soit venu dans la chair reçue de Marie, si je ne démontre pas qu’il est venu aussi dans ma propre chair? »

 

 

Le Gloria in excelsis

 

 

Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour les hommes, ses bien-aimés » (vv. 13-14).

 

 

À la proclamation de l’Évangile fait suite le chant des anges. Une première liturgie célèbre la divinité de cet Enfant qui fait son entrée dans le monde. La louange des anges anticipe le chant de louange qui imprègne l’Évangile et qui résonne dans la communauté chrétienne. L’Église, dans sa liturgie, n’aura qu’à propager et prolonger ce chant descendu des étoiles.

 

 

Les paroles des anges proclament l’importance de cet événement historique de la naissance de Jésus pour le salut de l’humanité. Le ciel a visité la terre, la gloire descend du ciel et va au-devant des hommes. Le mur qui sépare le ciel et la terre est tombé et les hommes peuvent participer à la gloire de Dieu. Le Nouveau Testament commence par la proclamation de la paix du Christ offerte aux hommes. Le Prince de la paix (Is 9, 5) porte au monde le don de cette paix que seul Dieu peut donner (Jn 14, 27). Avec Jésus, qui est notre paix (Éph 2, 14), la paix divine vient habiter parmi nous pour montrer aux hommes une nouvelle route, la route de la paix (Lc 1, 79). L’homme pardonné, libéré au plus profond de son coeur, se sent accueilli et accepté par Dieu. Il expérimente ainsi la richesse de la pax Christi.

 

 

La visite des bergers

 

 

Or, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux: « Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître ». Il y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après avoir vu, il firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant (vv. 15-17).

 

 

Les bergers sont les premiers apôtres consecrati in Evangelium. Ils ont entendu une voix du ciel, ils vont voir le signe qui leur a été donné et ils transmettent le message reçu. Ils anticipent ainsi la tâche des apôtres. Devant le sanhédrin Pierre et Jean affirment: Nous ne pouvons certes pas, quant à nous, taire ce que nous avons vu et entendu (Ac 4, 20). Et Ananias dira à Paul: « Tu dois en effet être témoin pour lui, devant tous les hommes, de ce que tu auras vu et entendu » (Ac 22, 15). Par leur prédication, les bergers représentent tous les futurs bergers de l’Église qui non seulement prennent soin du troupeau qui leur a été confié, mais le nourrissent de la parole qu’ils ont reçue de Dieu.

 

 

La méditation de Marie

 

 

Quant à Marie, elle retenait avec soin tous ces souvenirs et les méditait (v. 19).

 

 

Méditer dans son coeur, c’est la fonction du sage qui conserve les faits pour en actualiser sans cesse le contenu. Luc nous montre ainsi le réalisme humain de la foi de Marie. Sa foi n’est pas une possession, mais un accueil, une recherche, une réflexion. Les deux verbes utilisés, « retenir » et « méditer », indiquent un effort de réflexion et d’assimilation de la parole reçue et des événements. Le verbe sunballein , méditer, signifie déchiffrer une énigme, chercher à unir des extrêmes appa­remment contradictoires. Marie agite dans son coeur paroles et événements qui, en se heurtant, produisent un effet fécond. Ce verbe a donné le mot « cymbale », l’instrument qui envoie ensemble, tout d’un coup, des bruits discordants. Marie cherche comment agencer les expériences si profondes et si bouleversantes qu’elle vient de vivre. Tout ceci rapproche Marie encore plus de nous. Elle a cheminé dans sa foi comme nous, non sans difficultés. Sa réflexion était tendue vers l’avenir. Elle savait que le moment viendrait où elle verrait plus clairement ce qui, pour le moment, restait encore opaque. Ceci est l’attitude typique de la foi véritable. Cette réflexion de Luc sur la méditation de Marie a suggéré à Jean-Paul II de lui donner le titre de « Mémoire de l’Église » et à l’exégète R. Brown, celui de « Reine des théologiens ». Marie est l’archétype de la communauté croyante qui conserve l’Évangile pour le transmettre aux générations futures.

 

 

Puis, les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient vu et entendu, en accord avec tout ce qui leur avait été an­noncé (v. 20).

 

 

Dans les Actes des Apôtres, la louange suit toujours l’annonce de la Parole de Dieu. La louange des bergers suit celle des anges et anticipe celle de l’Église. Elle symbolise la joie du croyant qui écoute la Parole de Dieu et la célèbre dans la prière liturgique.

 

 

P. Édouard Hamel, S.J.

 

St-Jérôme, Canada