La fête de la
Nativité de Jésus est aussi la fête de la naissance de l’Eglise, discrète et
encore ignorée aux yeux du monde, mais connue par un groupe restreint de
personnes qui exercent déjà des fonctions que l’Eglise aura à accomplir en tout
temps. Voyons cela de plus près.
Il y avait dans
le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant
la nuit auprès de leur troupeau (v. 8). Ils sont de Bethléem, la ville de
David, bergers, et voici que Dieu les appelle comme Samuel avait appelé David
(1 Sam 16, 12).
Ils
veillaient...pendant la nuit: ils symbolisent le petit groupe qui, en Israël,
attendait la venue du Messie, et sont déjà modèles de la vigilance chrétienne.
Heureux ces serviteurs que le maître à son arrivée trouvera en train de
veiller. Et si c’est à la deuxième veille qu’il arrive ou à la troisième et
qu’il trouve cet accueil, heureux sont-ils! dira Jésus (Lc 12, 37-38). Encore
éveillés, ils passent des ténèbres à la lumière et seront les premiers à
recevoir l’Evangile du salut.
Montaient la
garde...auprès de leur troupeau. Ils sont des images de l’amour miséricordieux
de Dieu pour les hommes, que Jésus rendra visible en s’appelant le bon berger
qui se dessaisit de sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11). Ils préfigurent même la
tâche des chefs de l’Église primitive dont parlent Paul et Pierre: « Prenez
soin de vous-mêmes et de tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis
les gardiens » (Ac 20, 28). Et Pierre: « Paissez le troupeau de Dieu
qui vous est confié non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu...devenez
les modèles du troupeau » (1 P 5, 2).
Un ange du
Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière
(v. 9).
Tandis que Jésus
est enveloppé de langes, les bergers sont enveloppés de lumière, cette lumière
qui symbolise Jésus, « lumière du monde...qui illumine tout homme »
(Jn 8,12; 1, 9). « La cité n’a
plus besoin de la lumière...son flambeau, c’est l’Agneau » (Ap 21, 23).
Je viens vous
annoncer une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour tout le peuple: il
vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ
Seigneur. (vv. 10-11).
Nous avons ici le
premier Évangile, l’essence du Kérygme apostolique dont vivra toujours
l’Église. Tandis que Paul dira: « Il est mort et ressuscité », les
anges disent: « Il est né ». Il fallait qu’il naisse pour pouvoir
donner sa vie pour nous. Je vous annonce une grande joie . Luc, l’évangéliste
de la joie, emploie seulement deux fois l’expression gaudium magnum . Ici, pour
la nativité, une seconde fois dans l’avant-dernier verset de l’Évangile: après
l’Ascension, les disciples retournèrent à Jérusalem, pleins de joie (24, 52).
La joie annoncée à la Nativité est maintenant à son apogée. Marie sera causa nostrae
laetitiae (cause de notre joie).
Aujourd’hui,
c’est l’aujourd’hui de Dieu, moment exceptionnel de grâce. Pour Luc, le salut
s’accomplit déjà dans la vie terrestre de Jésus. Sa naissance à Bethléem est
déjà salut. Vient ensuite le second « aujourd’hui » du discours
inaugural de Nazareth: Aujourd’hui cette Écriture s’est accomplie (4, 21).
Enfin, il y a le troisième, sur le Calvaire: Aujourd’hui tu seras avec moi au
paradis (23, 43).
Un Sauveur. Luc
emploie le substantif « sauveur » seulement deux fois: une fois dans
le Magnificat , où il s’applique à Dieu; la seconde fois ici, appliqué à Jésus.
Après quoi, dans le reste de l’Évangile, le substantif disparaît au profit du
verbe « sauver », comme pour mettre en valeur la praxis libératrice
de Jésus qui est venu sauver ce qui était perdu (Lc 19, 10) et qui, selon
Pierre, passait partout en bienfaiteur et guérissait tous...(Ac 10, 38).
Pour vous. Le « pour
vous » aux bergers se transforme en un « pour tous ». Le Christ
est né à Bethléem pour qu’il puisse naître dans le coeur de chacun de nous.
Saint Thomas parle de la triple nativité du Christ: éternelle dans le Père,
temporelle en la Vierge Marie, spirituelle dans le coeur du chrétien. La
naissance par Marie, c’est la puissance du salut et la possibilité de la
naissance mystique dans les coeurs. Origène disait: « À quoi sert que
Jésus soit né à Bethléem, qu’il soit venu dans la chair reçue de Marie, si je
ne démontre pas qu’il est venu aussi dans ma propre chair? »
Tout à coup il y
eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et
disait: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour
les hommes, ses bien-aimés » (vv. 13-14).
À la proclamation
de l’Évangile fait suite le chant des anges. Une première liturgie célèbre la
divinité de cet Enfant qui fait son entrée dans le monde. La louange des anges
anticipe le chant de louange qui imprègne l’Évangile et qui résonne dans la
communauté chrétienne. L’Église, dans sa liturgie, n’aura qu’à propager et
prolonger ce chant descendu des étoiles.
Les paroles des
anges proclament l’importance de cet événement historique de la naissance de
Jésus pour le salut de l’humanité. Le ciel a visité la terre, la gloire descend
du ciel et va au-devant des hommes. Le mur qui sépare le ciel et la terre est
tombé et les hommes peuvent participer à la gloire de Dieu. Le Nouveau
Testament commence par la proclamation de la paix du Christ offerte aux hommes.
Le Prince de la paix (Is 9, 5) porte au monde le don de cette paix que seul
Dieu peut donner (Jn 14, 27). Avec Jésus, qui est notre paix (Éph 2, 14), la
paix divine vient habiter parmi nous pour montrer aux hommes une nouvelle
route, la route de la paix (Lc 1, 79). L’homme pardonné, libéré au plus profond
de son coeur, se sent accueilli et accepté par Dieu. Il expérimente ainsi la
richesse de la pax Christi.
Or, quand les
anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux: « Allons
donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a
fait connaître ». Il y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le
nouveau-né couché dans la mangeoire. Après avoir vu, il firent connaître ce qui
leur avait été dit au sujet de cet enfant (vv. 15-17).
Les bergers sont
les premiers apôtres consecrati in Evangelium. Ils ont entendu une voix
du ciel, ils vont voir le signe qui leur a été donné et ils transmettent le
message reçu. Ils anticipent ainsi la tâche des apôtres. Devant le sanhédrin
Pierre et Jean affirment: Nous ne pouvons certes pas, quant à nous, taire ce
que nous avons vu et entendu (Ac 4, 20). Et Ananias dira à Paul: « Tu dois
en effet être témoin pour lui, devant tous les hommes, de ce que tu auras vu et
entendu » (Ac 22, 15). Par leur prédication, les bergers représentent tous
les futurs bergers de l’Église qui non seulement prennent soin du troupeau qui
leur a été confié, mais le nourrissent de la parole qu’ils ont reçue de Dieu.
Quant à Marie,
elle retenait avec soin tous ces souvenirs et les méditait (v. 19).
Méditer dans son
coeur, c’est la fonction du sage qui conserve les faits pour en actualiser sans
cesse le contenu. Luc nous montre ainsi le réalisme humain de la foi de Marie.
Sa foi n’est pas une possession, mais un accueil, une recherche, une réflexion.
Les deux verbes utilisés, « retenir » et « méditer »,
indiquent un effort de réflexion et d’assimilation de la parole reçue et des
événements. Le verbe sunballein , méditer, signifie déchiffrer une
énigme, chercher à unir des extrêmes apparemment contradictoires. Marie agite
dans son coeur paroles et événements qui, en se heurtant, produisent un effet
fécond. Ce verbe a donné le mot « cymbale », l’instrument qui envoie
ensemble, tout d’un coup, des bruits discordants. Marie cherche comment agencer
les expériences si profondes et si bouleversantes qu’elle vient de vivre. Tout
ceci rapproche Marie encore plus de nous. Elle a cheminé dans sa foi comme
nous, non sans difficultés. Sa réflexion était tendue vers l’avenir. Elle
savait que le moment viendrait où elle verrait plus clairement ce qui, pour le
moment, restait encore opaque. Ceci est l’attitude typique de la foi véritable.
Cette réflexion de Luc sur la méditation de Marie a suggéré à Jean-Paul II de
lui donner le titre de « Mémoire de l’Église » et à l’exégète R.
Brown, celui de « Reine des théologiens ». Marie est l’archétype de
la communauté croyante qui conserve l’Évangile pour le transmettre aux
générations futures.
Puis, les bergers
s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils
avaient vu et entendu, en accord avec tout ce qui leur avait été annoncé (v.
20).
Dans les Actes
des Apôtres, la louange suit toujours l’annonce de la Parole de Dieu. La
louange des bergers suit celle des anges et anticipe celle de l’Église. Elle symbolise
la joie du croyant qui écoute la Parole de Dieu et la célèbre dans la prière
liturgique.
P. Édouard Hamel,
S.J.
St-Jérôme, Canada