L’HISTOIRE D’UN TEXTE

 

 

 

 

Le texte s’intitule: « M’accueillir et m’aimer comme Haïtien, Haïtienne ». Il a une histoire. Son histoire, c’est le contexte qui l’a produit. Voici le contexte: En Haïti et dans différents pays étrangers où vivent des Haïtiens, Haïtiennes, j’ai décou­vert que beaucoup de mes compatriotes avaient honte d’être identifiés comme nègres-négresses, Haïtiens(ne)s, fils et filles du pays pauvre et appauvri qu’est Haïti. Dans mon propre itinéraire j’avais moi aussi connu ce malaise d’être.

 

 

Le texte ´m’accueillir et m’aimer comme Haïtien(ne) a une histoire. Son histoire est l’avant-texte (le pré-texte) qui l’a produit. Voici l’avant-texte: une série d’expériences que j’ai la joie de partager avec toi:

 

 

1.- Je visitais une famille, un couple blanc (en 1992?). Pendant toute la conver­sation, leur fillette de trois ans voulait rester tout près de moi, et même s’asseoir sur mes genoux. C’était pour elle la découverte et la proximité d’un nègre, d’un noir. Elle n’en avait jamais vu. Elle me touchait et me frottait fortement les bras. A son grand étonnement, mes bras ne changeaient pas de couleur. Donc, je n’étais pas « noir » parce que j’étais sale. Être noir, c’est une manière d’être. Toute heureuse de sa découverte, elle se mettait à me caresser. Ses parents étaient gênés: « Laisse le prêtre en paix », lui disent-ils. « Je l’aime », répond-elle, « c’est mon frère »...

 

 

2.- Une fois, à l’étranger, en 1966, je célébrais la messe dans une paroisse de « blancs ». Je célébrais avec un anglais que les gens certainement ne compre­naient pas. Quelle ne fut pas ma surprise quand après la messe, derrière la sa­cristie, m’appelle un couple; avec eux six enfants. Ils me disent: « Mon père, ma femme et moi, nous sommes des racistes; nous n’aimons pas les nègres. Au fond, les noirs, nous les connaissons seulement par les journaux et la télévision. C’est la première fois que nous voyons un nègre, tout près, face à face, un nè­gre-prêtre. Pouvez-vous nous faire une faveur: celle de nous visiter, de dîner avec nous, et d’aller de temps en temps dormir chez nous, car nous ne voulons pas que nos six enfants deviennent racistes comme nous? »

 

 

J’ai accepté l’invitation d’aller manger, d’aller souvent les visiter, d’aller dormir chez eux, et d’aider -avec le peu d’espagnol que je comprenais- deux de leurs adolescentes qui étudiaient cette langue à l’école...

 

 

3.- Lors de mes études dans une université à l’étranger, vers les années 1966-1970), j’ai rencontré un noir antillais fiancé à une universitaire, une blanche. Ils décident de se marier. Les parents de la fille lui disent en colère: « Nous aurions préféré te voir mourir au lieu de te voir épouser un nègre ». Les fiancés avaient beaucoup insisté pour que les parents participent au mariage car, leur disaient-ils, « nous, nous sommes d’une autre génération, nous ne croyons pas ni ne croirons jamais au racisme ». Les parents blancs ayant refusé l’invitation, les deux jeunes universitaires se marièrent en leur absence. Ils continuèrent d’étudier et de travailler. Un couple heureux. Ils s’achetèrent une maison et eu­rent deux enfants que j’ai eu la joie de baptiser.

 

 

Mais, coup de théâtre! Un jour, le papa arrive à la maison de sa fille. Comment a-t-il pu trouver l’adresse? Je n’en sais rien. Il arrive, les yeux remplis de larmes. Il demande pardon. Il est aussi porteur d’une mauvaise nouvelle pour sa fille: « ton frère a été arrêté comme voleur de voiture et est en prison »...

 

 

4.- Un jour (en 1987, 88?) je visitais une ville, une petite ville, à l’étranger. C’était visible que ses habitants n’étaient pas habitués à voir un nègre dans leurs rues. Je me sentais « l’autre », gêné, car tous les yeux étaient braqués sur moi. Les plus petits allaient se cacher sous la robe de leurs mamans. J’étais crispé. Qui étais-je?? Mais je commençais à me détendre quand, me regardant une petit garçon dit: « maman, regarde Pélé, le grand footballeur brésilien ». « Tais-toi, répond la maman, ce n’est pas Pélé, c’est San Martin de Porres, un saint nè­gre ». Cela me donnait un peu de fierté car les nègres aussi pouvaient être « saints ». 

 

 

Et comme presque chaque année je retourne dans cette même ville visiter quel­ques-uns de nos jeunes Haïtiens qui étudient là-bas comme futurs prêtres, j’ai été heureux de voir comment leur présence, avec le temps, avait passablement changé le milieu. Ils ont de nombreux ami(e)s, partagent la table, la joie et la souffrance du peuple qui les accueille. Je dis parfois avec beaucoup d’humour: « qui sait, ils me reviendront mariés avec une étrangère car ils sont devenus tel­lement populaires »! Ils demeurent « étrangers » mais ils ne sont plus « étranges », i.e. l’autre qui fait peur.

 

 

C’était la même constatation dans un autre pays étranger où étudient les nôtres. Au début les jeunes Haïtiens apparaissaient « étranges » dans les rues et dans les transports publics; graduellement ils sont perçus non plus comme « objet de curiosité » mais comme des sujets qui viennent d’ailleurs. Et, quand ils partici­pent à un match de football (ballon-pied, soccer), on est presque certain que c’est leur équipe qui va gagner. Le mépris laisse la place à la jalousie (et après, à l’admiration?) ...

 

 

Un jour, une fillette dit à sa maman: « maman, j’en ai vu un: (un Haïtien), sa couleur est pur charbon, tellement il est noir ». Avec le temps, elle est devenue la petite et fidèle amie de cet Haïtien qu’elle aimait bien visiter. Elle apprenait que le noir, l’étranger n’est pas « étrange ». Ainsi, l’histoire fait son chemin...

 

 

5.- L’expérience est plus amère quand dans des aéroports internationaux et aux guichets de l’immigration, on me met « à part », « après les autres » pour bien contrôler mon passeport, bien prendre le temps de vérifier mon visa. Et quand on découvre que mon passeport est rempli de visas (car ma mission et mon genre de ministère me font voyager beaucoup), on me fait encore reculer davantage. Pourquoi, me demande-t-on, vous voyagez si souvent? Que faites-vous comme travail pour gagner votre vie?

 

 

Une fois, pour m’identifier, j’avais répondu que j’étais un prêtre. Prouvez-le, me demanda un agent de l’immigration. Je ne peux pas vous le prouver, répondis-je. Êtes-vous un vrai prêtre? Oui. Avez-vous étudié le latin? Oui. Dites: Dominus Vobiscum. Non, répondis-je. Et ainsi de suite...Et j’apprenais que je ne devais jamais confondre un peuple, blanc ou noir, avec ses structures de gouvernement et de fonctionnement administratif...

 

 

6.- Un jour, dans un dialogue avec un prêtre blanc, à l’étranger, il essayait de me convaincre que même si j’étais Haïtien, je n’étais pas un nègre comme le nègre d’un autre pays cité. Ingénu, naïf, non conscientisé et non évangélisé à ce mo­ment-là de mon histoire, je me sentais plutôt content, fier d’être identifié comme Haïtien et non comme nègre. Ce n’est que plus tard que je découvrais que mon confrère prêtre voulait me désolidariser de ma race, qu’il était lui, un raciste, et moi, un lâche.

 

 

7.- À l’université étrangère où j’étudiais, l’un des grands moments de mon his­toire était de voir le Professeur, docteur en Philosophie, essuyer le tableau. Quand on n’est pas encore arrivé à une « identité conquise et assumée », es­suyer un tableau, faire un travail manuel, nettoyer une salle etc. tout cela appa­raît être réservé à une race, une classe d’hommes ou de femmes. Qu’un intel­lectuel puisse essuyer lui-même le tableau sans demander à un étudiant de le faire, c’était une découverte importante dans ma vie.

 

 

Dans cette même université, il y avait alors peu de noirs à étudier. Quand je di­sais que j’étais un prêtre d’Haïti, on me demanda: « Êtes-vous un prêtre ou un frère? »   Un prêtre, répondis-je. Le dialogue continua: « Vous avez étudié la théologie? »...

 

 

8.- Dans une paroisse où j’ai travaillé à l’étranger, à la veille laisser le pays pour retourner en Haïti, plusieurs paroissiens et paroissiennes venaient me saluer et me dire merci. « Nous pouvons vous dire la vérité maintenant, monsieur l’abbé, me disaient-ils, quand vous veniez d’arriver dans la paroisse, nous allions à la messe du dimanche par curiosité, pour voir si vous saviez prêcher; pardonnez-nous mais c’était ça...Et nous serions disposés de faire des démarches auprès de notre Évêque, si vous êtes d’accord, pour que vous soyez incardiné dans no­tre diocèse, et ne retourniez pas en Haïti » ...

 

 

9.- Une autre expérience enrichissante dans mes visites comme Haïtien à l’étranger: un dimanche, je devais célébrer la messe et prêcher dans une petite paroisse, dans une église de village « blanc ». Il y avait deux messes ce diman­che-là. Monsieur le Curé, seul prêtre du village, devait en célébrer une, et moi l’autre; je devais prêcher l’homélie dans les deux. Avant chacune des deux eu­charisties, il fallait sonner la grande cloche de l’église, une cloche d’un très joli carillon. Elle sonnait trois fois, chaque demi-heure, avant l’heure de la messe. C’est cela la poésie des villages.

 

 

Comme je savais que le prêtre-curé était assez âgé, ne jouissait pas d’une bonne santé car il était cardiaque, je lui ai offert que moi-même à sa place ferait balancer et sonner la cloche qui était assez lourde. Ça prenait du temps et de la force pour la mettre en branle. Il accepta et me remercia. Avant la messe, les pa­roissiens et paroissiennes coururent joyeusement à la sacristie pour le féliciter: « Bravo, monsieur le curé, s’exclament-ils joyeusement, enfin, vous avez pu vous procurer un sacristain, et quel sacristain »!

 

 

Il accepta leur félicitation sans rien dire, leur réservant une surprise. C’est l’heure de commencer la célébration. Je me revêts des ornements sacerdotaux, monte à l’autel, célèbre la messe et prêche. Vous pouvez vous imaginer la surprise de l’assemblée. Eh! bien oui, ce jour-là un sacristain, un nègre, un Haïtien parta­geait sa foi en Jésus-Christ avec ces soeurs et frères blancs d’un tout petit vil­lage! Les chaudes poignées de main des hommes à la fin de la messe, et les baisers des femmes, m’indiquèrent que c’était pour eux et pour moi un beau jour. Et pour l’histoire aussi! Et pour le Bon Dieu aussi, n’est-ce pas!

 

 

C’était là un meilleur souvenir pour moi que il y a déjà des années, quand j’étais étudiant de collège, en classe terminale, en Haïti même, deux dames de « la haute société » qui venaient voir un prêtre « blanc » du collège, me rencontrèrent sur la cour de récréation et me demandèrent: « Êtes-vous « le gardien » de l’école, car nous aimerions voir le père « un tel »? « Excusez-moi, mesdames, répondis-je vite et vexé, je suis étudiant, en classe de philo, adressez-vous ail­leurs s’il vous plaît ». Comme j’avais grandi entre les deux incidents: un philoso­phe malheureux et « mal dans sa peau » avait fait place à un sacristain joyeux et « identifié »!

 

 

10.- Je te raconte une dernière expérience parmi d’autres: des jeunes Haïtien-nes, et en Haïti, et à l’étranger deviennent eux-mêmes racistes , anti-blancs parce qu’ils ont été victimes du racisme ou bien présument que tôt ou tard ils souffriront du préjugé si ce n’a pas encore été fait. Dans une sorte de spirale, ils deviennent violents et agressifs, ils ont le coeur plein de haine et de mépris pour eux-mêmes et pour les autres, pour les pays étrangers et pour leur propre pays. Ils n’ont aucun projet d’avenir pour leur pays et pour le monde. Ils sont ainsi mal­heureux. Et cette non-acceptation de soi et des autres, de sa race et des autres races, de sa couleur et des autres couleurs peut conduire et conduit de fait à des conséquences inimaginables.

 

 

11.- C’est donc pour toi, mon frère, ma soeur, le temps d’aller lire mon texte « m’accueillir et m’aimer comme Haïtien-ne ». Quelle que soit ta race, ta religion, ta couleur, une fois que tu auras lu le texte, tu es invité à te le reproduire dans ton propre contexte et à partir de tes propres expériences. Par ta participation un « après-texte » (post-texte) est mis en chantier et en marche. Ce qui fera la diffé­rence ardemment souhaitée entre le 20ème et le 21ème siècle, si ce ne sont pas seulement les choses qui changent (science, technique etc.), mais aussi et sur­tout les hommes et les femmes appelés à créer un nouveau modèle de société.

 

 

Godefroy Midy, S.J.

 

Haïti