LE CONCERT DES VOIX

La consolation procurée par la messagère de joie

Isaïe 40, 1-11

 

 

Pourquoi continuer à espérer, quand presque tout a croulé? Pourquoi continuer à vivre, quand chagrins et pertes sont devenus presque intolérables? « Parce que Dieu lui-même s’en vient » est la réponse donnée aux questions posées par le Second Isaïe au début de sa prophétie. Annoncer cette venue et la préparer a été la tâche de divers individus. Leur vocation peut servir de modèle même de nos jours, parce qu’elle contrecarre la résignation paralysante grâce au message divin d’espérance joyeuse pour l’avenir et de communauté nouvelle.

Situation

La prise de Jérusalem, en 587 a. C., par les troupes du roi de Babylone, Nabu­chodonosor, eut des conséquences de longue portée. Tout ce qui jusque-là avait soutenu le peuple dans le royaume méridional de Juda fut détruit ou mis en question. Pour des centaines d’années à venir, il avait perdu son indépendance. La destruction de la capitale, Jérusalem, fut un coup dont non seulement la ville elle-même, mais la région tout entière ne se remettrait avant des décennies. La situation sociale et économique demeurait désespérée. Une grande partie de la haute classe avait été emmenée en exil à Babylone. Ces événements et d’autres causes menèrent à une indescriptible souffrance parmi les gens de Juda. Le temple était en ruines, profané et les fidèles étaient contraints de se demander ce que Yahvé, leur Dieu, faisait et pourquoi il avait permis semblable défaite. Cet état de choses malheureux, opprimant se reflète dans de nombreux textes de la Bible, par exemple, les Lamentations, le Psaume 137, et autres.

Et pourtant, quarante-huit ans après, quelque chose se produisit loin de Jérusa­lem qui devait avoir des répercussions majeures à travers tout le Proche-Orient pendant une longue période à venir. Cyrus, le roi de Perse, entra à Babylone et mit fin au régime des Babyloniens. Ainsi fut instaurée l’ère de l’Empire perse marqué par un grand respect pour les individus, y compris les peuples vaincus et leurs religions. Résultat de cette tolérance: les Juifs obtinrent la permission de retourner dans leur pays et même d’y reconstruire le temple (probablement sous Darius 1er, dans les années 520-515).

Même si la page d’histoire commençait à tourner au niveau du climat politique général, les conditions dans Juda demeurèrent difficiles pendant une longue pé­riode. Une grande partie du pays devait être reconstruite et réorganisée face à beaucoup d’opposition. C’est à cette situation que les textes du Second Isaïe se rapportent. Leur message d’espoir, d’encouragement en ont fait une partie du trésor impérissable de la Bible.

Structure

Isaïe 36-39 parle de la menace faite à Jérusalem à partir du siège assyrien de 701 a. C., mais la véritable toile de fond est l’attaque de Babylone de 588-587. Cette menace, devenue entre-temps une douloureuse réalité, est le point de réfé­rence exact des textes du Second Isaïe (Is 40-55) avec leur vision d’un revire­ment de situation. Isaïe 40, 1-11 commence ces textes et doit être regardé comme un prologue ou une ouverture à ceux-ci. Car ces versets comprennent une brève collection de mots clés et de thèmes importants du Second Isaïe.

Les nombreuses exhortations à élever la voix rendent possible de voir en Isaïe 40, 1-11 une série d’appels qui commencent avec Dieu (v. 1ss.) et rejoint la messagère de la bonne nouvelle (v. 9). La messagère doit communiquer aux villes de Juda la joyeuse nouvelle de la venue de Dieu. Ce qui est unique en tout ceci est transmis par nombre d’intervenants. On trouve là, pour ainsi dire, un petit concert sacré à différentes voix. Aux versets 1-2, celui qui parle est Dieu; aux versets 3-5, la voix qui crie; aux versets 6-8, la voix qui parle et celui qui énonce « Que crierai-je? » (les mots qui précèdent, au verset 6, devraient se traduire par « et quelqu’un dit » et non « et je dis »!); aux versets 9-11, celui qui donne l’ordre à la messagère de la joie. Aucun autre passage de l’Ancien Testament ne montre avec autant de bonheur comment un commissionnaire ne surgit pas simplement d’une communion intime de l’appelé avec Dieu, mais en même temps a besoin d’autres êtres humains et de leur collaboration. Au­jourd’hui, également, ceux qui sont appelés ne sont pas destinés à être isolés, des virtuoses snobs: ils jouent de concert avec beaucoup d’autres et c’est en­semble seulement qu’ils produisent le son de la musique de Dieu.

Nombre de lecteurs pourront trouver surprenant de voir Isaïe 40 placé dans la catégorie des appels. Les mots clés va et envoie n’apparaissent pas; tout est transporté au niveau de la parole, et pour ce faire la messagère de joie doit monter sur une haute montagne (v. 9). Quand même, notre texte comme un tout suit bel et bien le schéma de l’appel maintenant familier.

La référence à une détresse peut être perçue aux versets 1-2, où culpabilité et péché sont mentionnés et l’appel au réconfort présuppose souffrances et peines. L’élément de l’envoi en commission se retrouve fréquemment: depuis le verset 1 jusqu’au commencement du verset 6 se trouvent de nombreuses commandes. Le commandement « Crie! » du verset 6 rencontre une objection de la part d’un individu non identifié: « Que crierai-je? » « Toute chair (après tout) est de l’herbe...quand le souffle de Yahvé passe sur elle. » Relevant cette objection, la voix - probablement celle qui est mentionnée au début du verset 6 - se remet à parler dans la dernière phrase du verset 7: « Oui, le peuple, c’est de l’herbe...mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. » Le caractère de pé­rennité de la parole divine au verset 8 peut s’entendre comme une sorte d’assurance, tout comme aux versets 9-11 la venue de Dieu peut se prendre dans un sens vague comme un signe, même si l’expression classique « Je serai avec toi » ou le mot signe sont manifestement absents.

Même si beaucoup de composantes du schéma de l’appel prennent une forme différente, Isaïe 40, 1-11 comme tout comprend bel et bien des échos du schéma de l’appel. En outre, sa position au début du Second Isaïe joue en fa­veur de son interprétation comme un appel. Là, plusieurs personnes sont en­voyées en mission pour proclamer à voix haute le joyeux message de la venue de Dieu comme une réponse à la vision résignée du caractère transitoire de l’humain. Lorsque les êtres humains acceptent le fait qu’ils sont frêles et que Dieu a permis la destruction, alors la nouvelle libératrice du retour récent de Dieu vers eux peut frapper profondément. D’autre part, les êtres humains qui se considèrent droits et forts, ou qui sont déterminés à faire n’importe quoi de leur propre chef et en toute indépendance n’écoutent pas semblable message. Mais leur besoin de rédemption en est d’autant plus urgent.

Interprétation

Le double commandement: « Consolez! Consolez! » du verset 1 représente un commandement très urgent (voir Is 51, 9. 17; 52, 1. 11; etc., pour la même chose avec d’autres verbes). L’expression parallèle « parlez au cœur » du ver­set 2 (littéralement: « contre le coeur » = parler contre les attitudes fausses [op­posées] du coeur) comprend cet élément de consolation, accompagné d’un en­couragement (Os 2, 14; Gn 34, 3). Dieu veut que d’autres (il s’adresse à une pluralité) donnent à la ville de Jérusalem un nouvel encouragement dans sa douleur. Il donne plusieurs raisons pour cette espérance: la fin de son travail forcé, l’acquittement de sa dette, sa double souffrance (probablement en har­monie avec le décret de Ex 22, 7 selon lequel quiconque détourne les biens d’un autre doit restituer au double) sont des images qui montrent qu’elle a fini son douloureux temps de souffrance pour ses transgressions d’autrefois. Le fait de se rendre compte que le fardeau de la culpabilité a été déchargé ouvre la voie à une vie nouvelle.

Immédiatement au verset 3, le premier qui parle commence la proclamation. À voix forte il ordonne la construction d’une route pour Yahvé: une route élevée qui soit agréable à utiliser (en langage moderne, une promenade). Sur cette route, qui traverse le désert de la déception, du désespoir et de l’espoir aban­donné, Dieu trouvera un accès facile vers ses fidèles, qui se perçoivent comme une communauté (« notre » Dieu: la confession est celle d’un groupe). Cinq cents ans plus tard, mais avec le terme de « désert » comme description d’un endroit, Jean le Baptiste adressera le même message aux êtres humains (Mc 1, 3). La tâche sans fin de ceux qui sont appelés est de préparer la route à Dieu. Tous leurs labeurs ont pour but que Dieu lui-même puisse trouver l’acceptation chez les humains.

Quatre détails du verset 4 continuent l’image de la construction de route du verset 3 et l’interprètent. Tout ce qui représente un obstacle doit se transformer en route plane, non au moyen de ponts et de tunnels comme aujourd’hui, mais en nivelant le sol. Les différences qui séparent doivent être supprimées. Dans un sens appliqué, les gens qui se méfient de la vie, un besoin exagéré de recon­naissance, des attitudes fausses (« vallée, montagne, sol accidenté »; ce derneir terme comprend la racine du nom de Jacob; voir Gn 27, 36) doivent abandon­ner leurs différences et se rencontrer à un niveau commun. Lorsque cette sorte de commun accord surmonte les obstacles à la venue de Dieu, la gloire de Yahvé se révèle (v. 5). Lorsque ceux qui croient en Dieu se traitent les uns les autres et vivent ensemble dans un amour mutuel malgré leurs différences, cela témoigne de l’action cachée de Dieu. Alors, tous les êtres humains sauront que Dieu lui-même a ´parléª c’est-à-dire, qu’il a donné le commandement et le pou­voir de vivre de cette manière.

Au verset 6, une deuxième voix presse les autres de crier, mais elle rencontre des objections de la part d’une tierce partie. Celle-ci, non identifiée, personnifie la disposition de résignation qui est largement répandue parmi les gens. Face au caractère transitoire dont les êtres humains font l’expérience en tant de maniè­res et de façons si opprimante, et aussi face à leur manque de solidarité et de constance, toute autre choses, même cette proclamation, paraît ne détenir au­cune signification. D’autant plus que le « pain du Seigneur » - qui ailleurs est une force qui donne vie, transforme, libère (Jg 3, 10; 11, 29; Is 11, 2; Ez 37) - ici fait dépérir le peuple.

Dans la dernière phrase du verset 7, le deuxième qui parle fait constater sa pré­sence de nouveau et reconnaît que la voix qui soulève objection est correcte: les changements radicaux et les terreurs des décennies écoulées ont montré com­bien frêles sont les êtres humains (« Toute chair est de l’herbe ») et fait voir qu’ils passent comme les autres plantes. Le deuxième qui parle affirme ainsi l’expérience du peuple résigné, mais alors, dans sa déclaration finale à la fin du verset 8, il place à côté d’elle de façon incisive et assurée le caractère de péren­nité de la parole divine. Ceux qui se centrent sur la roue en mouvement du ca­ractère transitoire de l’humanité peuvent facilement tomber dans le décourage­ment. Le deuxième qui parle met en comparaison la validité éternelle des pro­messes divines et, par conséquent, aussi du message de consolation qui est livré ici. Ceux qui sont appelés partagent la largeur et l’éternité de Dieu. Il les aide à diriger le regard des hommes et des femmes au-delà de leurs propres fixations ou de leur œillères et reconnaître son plan à l’œuvre dans des contextes plus larges. À la fin du Second Isaïe (55, 10ss), la parole divine est à nouveau le centre de l’attention: Dieu lui-même surveille ce plan et assure qu’il soit fruc­tueux.

Semblable message ne peut être passé sous silence. Le verset 9 demande à une femme non identifiée, à laquelle est donné le titre honorifique de « Messagère de joie », de crier, aussi fort qu’elle peut et sans aucune retenue craintive, à Sion/Jérusalem et aux villes de Juda: « Voici votre Dieu! » Comme en d’autres instances de l’histoire d’Israël, la proclamation des exploits ou des victoires salvatrices de Dieu est aussi une tâche de femme (Ex 1, 20ss; Jg 5; 11, 34; 1 Sm 18, 6ss). La femme à qui l’on s’adresse ici va aussi s’installer en un lieu idéal, élevé pour faire son appel. Dans l’expression des émotions, ici celle de la jubilation, les femmes sont manifestement plus à l’aise. Mais il y a ici plus que cela dans le choix d’une femme: après la destruction de Jérusalem, le rôle joué par les femmes ressort plus clairement dans la littérature. C’est l’assurance d’une plus grande estime que l’on commence à leur accorder à cette époque. Ce sont les premiers pas sur la voie qui mène à la reconnaissance de l’égalité des sexes.

Les versets 10-11 reprennent le contenu du message de joie et décrivent la ve­nue de Yahvé à deux points de vue, tous deux rattachés à l’image du « bras ». Dans la première mention, le « bras » est la personnification de la force qui ap­porte avec elle récompense, acquisition. Dans la seconde, il représente la tendre attention que Dieu le Berger montre aux petits, aux faibles (les « agneaux »). Le texte se termine sur l’ordre de proclamer la venue de Yahvé, le Dieu fort, plein de sollicitude.

Perspectives

Le Second Isaïe commence par une sorte d’ « appel ». Dans celui-ci, contrai­rement aux autres, on demande à plusieurs personnes d’annoncer l’incroyable message de la venue de Dieu dans une situation de détresse. Ce n’est pas un chef individuel ni un prophète, mais plusieurs personnes différentes des deux sexes qui reçoivent ensemble la tâche de proclamer et de préparer cette nou­velle venue de Dieu.

La difficulté de leur tâche peut se voir dans l’expression utilisée au verset 4 et dans l’objection soulevée aux versets 6-7. Une atmosphère paralysante, oppri­mante a été créée par les différences et le manque d’authenticité parmi ceux qui jusqu’ici ont rendu impossible toute communauté véritable, en même temps que par la désespérance répandue qui fait paraître vain l’effort d’appeler. La combattre dépasserait les forces d’un seul individu, mais le mandat de Dieu s’adresse à une pluralité, à un groupe. Il y a des chances qu’ensemble ils puis­sent surmonter la résignation des gens; témoigner du Dieu qui console, encou­rage et resplendit glorieusement; et susciter la confiance en sa parole qui de­meure à jamais.

La tâche principale de ce groupe consiste à faire une proclamation courageuse d’une voix forte et audible. Il vont, pour ainsi dire, annoncer ce ´message de joieª qui semble si difficile à accepter. Cette expression hébraïque (le terme correspondant en grec et en latin est évangile , ´bonne nouvelleª) se figure plu­sieurs autres fois dans le Second Isaïe (41, 27 et 52, 7; aussi 61, 1). Même avant que Dieu ne change la situation, il le fait savoir à son peuple. Résultat: leur es­pérance est suscitée à l’avance et ils sont en mesure de reconnaître Yahvé comme celui qui non seulement annonce le salut, mais aussi l’accomplit (p. ex., dans la riche abondance à la fin du Second Isaïe, en 54-55).

Aujourd’hui également, la proclamation n’est pas une simple « besogne » pour individualistes. Plus que jamais elle exige un travail d’équipe de la part de tous ceux que Dieu appelle, sans distinction d’âge, de race, de sexe, ou de force de la voix. Dans un monde qui parle d’ « absence d’avenir » et déborde d’attitudes pessimistes et sceptiques à l’égard de la vie, ceux qui croient au Dieu de la Bi­ble ont pour tâche de proclamer la venue et la présence libératrices de ce Dieu qui est bien disposé précisément envers les êtres humains qui souffrent. Non seulement cette annonce est apte à éveiller espérance et courage chez ceux à qui elle s’adresse: elle est aussi un honneur et une joie pour ceux qui en font la proclamation.

Questions pour réflexion

Le mandat de Dieu est confié à un grand nombre. Jusqu’à quel point ma vie re­flète-t-elle cette mission/vocation participée?

Est-ce que j’ose proclamer le message de joie de Dieu face à la désespérance répandue? Bien en vue, au sommet de ma voix, sans crainte?

Dieu vient, consolateur, glorieusement fort et protecteur. Suis-je moi-même ouvert et prêt à le recevoir?

Georg Fischer, S.J.