LE LIEN D’ALLIANCE 

 

 

Le sens du lien d’alliance est attaché à l’expression d’une promesse: « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux ne fe­ront qu’une seule chair. » (Gn 2, 24) Le lien d’alliance est marqué par la tension qui ne cesse d’exister entre la promesse qui est liée à l’unité de l’homme et de la femme, « les deux ne feront qu’une seule chair », et à l’engagement des personnes dans ce devenir [i]; tension permanente entre l’union conjugale et l’union charnelle, entre mariage et sexualité. Notre point de vue rendra compte de la profondeur du lien d’alliance, tel qu’il s’exprime dans la promesse qui lui est attachée et dans l’engagement des personnes dans ce devenir et finalement dans le déchirement dont il est marqué parfois. Ce lien d’alliance entre un homme et une femme est une forme de vie, qu’on appelle aussi alliance conjugale ou mariage, et représente un signe prophétique pour le monde d’aujourd’hui.

 

Le lien d’alliance, une orientation vers l’avenir

 

Pour rendre compte du lien d’alliance, nous allons nous interroger sur le sens des paroles de Gn 2, 24. La lecture de ce verset nous met en présence d’une promesse. Cette promesse marque une orientation vers l’avenir, attachée à l’unité de l’homme et de la femme dans un lien plus fort que les liens du sang.

 

Il nous faut comprendre que cette unité de l’homme et de la femme est inscrite dans la volonté créatrice de Dieu (Gn 2, 24). Cette unité constitue le fonde­ment même du mariage dans le Nouveau Testament, fondement qui met en évidence l’engagement même de Dieu dans l’alliance conjugale. Dans l’évangile de Matthieu (19, 3-11), Jésus lie cette affirmation du Créateur (Gn 2, 24) à l’indissolubilité du mariage: « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni! (v. 4-5). En 1 Co 6, 16, dans un contexte différent, en se référant à Gn 2, 24, Paul souligne l’engagement de toute la personne dans l’union charnelle. Ainsi l’interprétation de l’expression « ils ne feront qu’une seule chair » désigne aussi bien l’union charnelle que l’alliance conjugale.

 

Il peut y avoir une hésitation entre les deux interprétations, mais Xavier Lacroix [ii]  propose une perspective éthique de l’alliance qui tient ensemble ces deux pos­sibilités. Il part de l’interprétation du mot basar (chair - en hébreu): « L’expression désigne donc d’abord l’union des deux personnes dans leur totalité, union de deux histoires (...), de deux destinées. » [iii] Même si dans l’Ancien Testament, basar ne désigne pas l’union chernelle, dit l’auteur, cette dernière n’est pas exclue, car la chair (au sens d’aujourd’hui: vulnérabilité, sensibilité, etc.) révèle la personne. À partir de l’éclairage porté par le mot basar, on peut donc conclure en affirmant que « devenir une seule chair » implique la personne tout entière. C’est pourquoi, à lui seul, le corps ne peut pas constituer un lien d’alliance. Ce serait en contradiction avec le sens du lien d’alliance, comme lien qui engage toute la personne.

 

Pour nous le lien d’alliance est défini comme « l’attachement de l’homme à sa femme » dans un lien fort, qui engage toute la personne.

 

L’engagement des personnes dans le lien d’alliance

 

L’engagement des personnes dans le lien d’alliance se comprend à partir de l’alliance entre Dieu et l’homme, et tout particulièrement dans la perspective christologique de l’union du Christ à son Église: « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé son Église: il s’est livré pour elle... » (Ép 5, 25) L’homme et la femme sont interpellés dans leur identité commune, mais aussi dans leur identité individuelle. Cet appel de la Parole de Dieu est à la fois une interrogation et une proposition qui se complètent. Cette proposition qui interroge l’homme et la femme concerne ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent comme couple, mais aussi leur engagement dans leur milieu: forme de vie, mode d’être, lien avec les autres. Tout leur environnement quoi! Que signifie donc au juste ce passage de l’épître aux Ephésiens?

 

À travers l’alliance du Christ et de l’Église, nous sommes invités à concevoir l’engagement de l’homme et de la femme, dans une perspective d’unité et d’unicité, à partir du don, car l’alliance repose sur le don. Elle est échange de dons - don de la parole, don du corps, don du temps, etc. - qui s’inscrivent dans l’acte d’amour, qui est don. Ce qui est en jeu c’est la vie elle-même, car la vie est don. Donner sa vie, dit Paul, c’est aussi la recevoir selon Ép 5, 25[iv]. Cette expression souligne la radicalité du don de Jésus Christ: donner, c’est se donner, se livrer jusqu’à donner sa vie, signe du plus grand amour[v]. Qu’est-ce que cela signifie dans le contexte conjugal?

 

D’abord, « donner sa vie », c’est reconnaître l’unicité de la vie et par là reconnaître l’unicité d’une personne qui, dans un régime d’alliance, implique l’engagement dans une relation unique. C’est ensuite reconnaître dans l’amour de l’homme et de la femme, liés par le mariage, quelque chose de l’amour du Christ pour son Église. C’est pourquoi, donner sa vie dans un contexte conjugal signifie « s’engager dans une relation unique avec un partenaire unique » [vi] ou « aimer quelqu’un c’est l’aborder comme unique au monde. » [vii] On le voit bien, pour que la reconnaissance ne soit pas passive, elle demande l’engagement dans une relation unique dans le temps et dans une histoire. Et cet engagement passe par le corps. Quelle différence maintenant existe-t-il en­tre aimer une personne et aimer son conjoint, entre l’amitié et l’amour? Les deux n’impliquent-ils pas un engagement qui passe par le corps?

 

L’amitié et l’amour ont des traits communs - « le respect, la confiance et l’estime réciproque, l’altruisme, la similitude axiologique » [viii]. On peut constater qu’il y a diverses manières de s’engager par rapport à autrui, qui peuvent se manifester dans l’amour-charité, l’amour-tendresse ou l’amour-charnel. Mais, ce qui distingue l’amour de l’amitié est lié en particulier au « contrat de l’intimité physique. » [ix]  Si le corps est engagé dans l’amour et dans l’amitié, l’amour charnel demande la plus grande exclusivité: exclusivité des gestes, exclusivité sur l’intimité de l’autre... « Si l’alliance engage au don, l’unicité du corps en­gage à l’unicité du don »[x]. Or, l’unicité du don ne peut se faire qu’à partir d’une rencontre, qui est le moment du don et de l’accueil réciproque.

 

Nous reconnaissons qu’entre cette promesse attachée au lien d’alliance et l’engagement des personnes dans ce lien, il y a une tension qui passe parfois par le déchirement de la chair.

 

Le déchirement de la chair

 

En effet, il ne s’agit pas seulement d’offrir, comme l’affirme Xavier Lacroix, le sens de cette promesse et de l’engagement qui la caractérise, mais il faut s’attendre à ce que cet engagement ouvre la chair de l’être humain à un processus d’accomplissement. La vérité de l’accomplissement du lien d’alliance passe aussi par le déchirement de la chair en nous faisant méditer aussi sur la dramatique de l’existence humaine, sur ces expériences crucifiantes qui nous font sentir le poids de la mort, le poids de la chair. Les liens entre un homme et une femme sont parfois le sujet des expériences du non-sens et de la souf­france: souffrances suite à des échecs, à des erreurs; violences physiques, psychiques ou spirituelles: divorces, chagrins d’amour, remords, etc. À ces bles­sés par la vie, « ...que leur dirais-tu à chacun pour leur donner la joie débordante de vivre et de survivre au nom de Jésus? Quelle parole de tendresse au­rais-tu à dire à chacun? Souviens-toi qu’on ne tue personne pour sauver une loi! [xi]

 

Ces expériences de la souffrance nous renvoient à la croix de Jésus, à sa mort et à sa résurrection, pour nous indiquer qu’elles peuvent être le lieu d’une expérience du salut. C’est seulement après le déchirement de la chair par la lance, qu’une voie nouvelle et vivante commence. La déchirure faite par la lance dans la chair de Jésus et les stigmates de ses mains restent et le rendent reconnaissable après sa résurrection. Cette expérience du salut concrétisée dans la libération de l’homme et éprouvée comme telle, est interprétée par les chrétiens portés par leur foi, comme révélatrice du Dieu sauveur. C’est seulement de ce lieu de salut que les chrétiens voient la face de Dieu.

 

Ce n’est pas parce qu’on fait l’expérience du salut que les traces des souffrances disparaissent...Mais cette expérience nous ouvre un chemin d’espérance où la tendresse et l’amour remportent la victoire contre la violence. Cela est d’autant plus important, car cette expérience de la souffrance est un lieu com­mun des croyants et des incroyants, même si pour ces derniers, elle n’est pas reconnue comme Révélation de Dieu.

 

L’important c’est que les deux se rejoignent sur le terrain commun de l’expérience humaine, où Dieu dit quelque chose de l’homme, où le mariage se révèle prophétique dans notre monde.

 

Calin Saplacan

Grand Séminaire de Cluj

Roumanie



[i] Eric FUCHS: Le désir et la tendresse, Paris, Ed. Albin Michel, 1999, p. 89. Selon cet auteur, la relation entre l’homme et la femme risque de basculer dans « la violence, le mépris ou la domination ».

[ii] Xavier LACROIX: Le corps de chair, Paris, Cerf, 1992.

[iii] Xavier LACROIX: Le corps de chair, Paris, Cerf, 1992, p. 293.

[iv] « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle. »

[v] Jn 15, 13: « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. »

[vi] Xavier LACROIX: Le corps de chair, Paris, Cerf, 1992, p. 296.

[vii] Xavier LACROIX: Le corps de chair, Paris, Cerf, 1992, p. 297.

[viii] Petru ILUT: Iluzia localismului si localizarea iluziei, Iasi, Ed. Polirom, 2000 p. 144 (n. tr.).

[ix]  Petru ILUT: Iluzia localismului si localizarea iluziei, Iasi, Ed. Polirom, 2000, p. 144.

[x] Xavier LACROIX: Le corps de chair, Paris, Cerf, 1992, p. 298

[xi] René PAGEAU: À l’heure de Dieu, Montréal, Éd Paulines, 1993, p. 179.