LES PÈLERINS D’EMMAUS

 

Sa portée dans notre expérience spirituelle

 

Dieu n’est pas invisible. Il ne cache pas son visage à celles et à ceux qu’il tient pour ses enfants...bien-aimés et qu’il appelle à assumer pleinement cette condition dans le voyage spirituel. Ce sont nos yeux qui sont voilés, c’est notre coeur qui est distrait, insouciant ou retenu par d’autres occupations.

 

 

Dieu a la volonté de se communiquer à ceux qu’il appelle ses bien-aimés et il prend les moyens de le faire. Et les personnes qui le désirent réellement peuvent avoir conscience de ce contact intime avec l’assurance que l’événement se produit.

 

 

Plusieurs récits évangéliques racontent la sollicitude de Dieu à notre égard, tout pécheurs et pauvres que nous soyons. Les pauvres sont les préférés de Jésus et les pécheurs trouvent en lui un ami (Lc 7,34). En témoigne l’attitude de Jésus envers la Samaritaine, la courtisane qui répand du parfum sur les pieds de Jésus, et Zachée le collecteur d’impôts.

 

 

Je voudrais dans les pages qui suivent relire dans cette perspective le récit des pèlerins d’Emmaüs. Je convie le lecteur à faire sien ce récit, à se mettre à la place des disciples avec le sentiment qu’il est lui-même impliqué dans un échange de vues avec Jésus à qui il confie ses attentes, dont il écoute les paroles.

 

 

Le récit d’Emmaüs est inspirant; il a le pouvoir de suggérer des sentiments, des pensées et des actes à celle ou à celui qui le médite. Le cadre des événements est sobre et précis, les personnages sont actifs, la parole prend la tournure du dialogue, l’ambiance est sereine et enveloppée de lumière. La vision est large et donne de la résurrection une perception d’ensemble où le passé reprend vie dans le présent. L’expérience du Ressuscité est celle d’une rencontre insaisissable mais indubitable. C’est le même Jésus, la même présence, le même coeur. S’il demeure marqué par la mort, s’il rayonne d’une vie nouvelle, il demeure l’homme de Nazareth, le compagnon de route qui enseignait les béatitudes et expliquait aux disciples les paraboles du Royaume. Dans l’épisode d’Emmaüs, Luc présente en condensé la substance de son Évangile. Il offre l’avantage de cheminer avec Jésus et d’écouter sa voix qui me parle comme à son bien-aimé.

 

 

Deux disciples de Jésus quittent Jérusalem où aucun motif ne les retient plus à présent qu’ils ont perdu toute espérance et que l’atmosphère leur est devenue irrespirable. Leur Maître a été condamné, mis en croix et mort d’un supplice réservé aux esclaves. Cette mort honteuse a anéanti le rêve de libération qu’ils poursuivaient de tout leur coeur. Désormais l’avenir est sans issue et ils n’ont plus qu’à retourner à Emmaüs et à y reprendre leurs affaires quotidiennes.

 

 

Tandis qu’ils ressassent les souvenirs de ce qui s’est passé ces derniers jours, voici qu’un inconnu les rejoint et fait route avec eux. C’est Jésus qui vient à leur rencontre. Ils le voient et l’entendent mais ils ne le reconnaissent pas. Eux qui ont marché des jours avec lui et qui ont connu des moments inoubliables; ils sont incapables d’identifier le visage et la voix de celui qu’ils vénéraient. Pensant à lui comme à un mort, il leur est impossible de se représenter qu’il est vivant.

 

 

Jésus lit la détresse sur le visage des disciples et feignant de ne rien savoir il les interroge sur leurs sentiments et les raisons de leur démarche. Pourquoi êtes-vous si tristes? Pourquoi quittez-vous Jérusalem qui est le théâtre prédestiné des événements du salut? La feinte de Jésus s’inspire d’une intention éducative. Il est l’éveilleur de la conscience, l’éclaireur de l’élan intérieur. Il lui faut réveiller cet élan si profond et si fort qui inspire la vie de ses disciples et constitue la source de toutes leurs actions. Il faut que les disciples expriment l’intensité de leurs attentes et la profondeur de leur désarroi.

 

 

Les disciples confient à l’inconnu le poids de leur détresse. Profondément attachés à Jésus qu’ils aimaient et vénéraient comme un prophète, ils portent maintenant la mort d’une espérance qui avait mobilisé toutes leurs énergies. Confondant le royaume de Dieu et la libération nationale, ils voyaient en Jésus un messie politique sauveur de leur peuple et restaurateur de la royauté en Israël. Le drame de la passion a brisé le rêve de leur vie. Comment ne pas en être accablé?

 

 

Il y a bien quelques femmes de leur groupe qui se sont rendues de grand matin au tombeau. Elles l’ont trouvé ouvert et sans le corps de Jésus. Elles ont même vu un ange leur déclarer que Jésus est vivant. Cette nouvelle les a stupéfiés sans pourtant atténuer leur désarroi. Trois jours se sont maintenant écoulés et Jésus est introuvable. Dans la pensée des disciples, c’est un constat d’échec.

 

 

L’aveu de leur déception dispose les disciples à écouter une autre interprétation des faits. Enchaînant sur leurs attentes Jésus dit qui il est et rappelle le sens de sa mission. Il invoque les Écritures qui ont parlé de lui et des événements qui le concernent. Il n’est pas le Messie politique attendu de plusieurs et il se dérobe aux suggestions de ceux qui le prennent pour tel. C’est à une autre profondeur qu’il est venu jeter la semence d’une humanité renouvelée. Les prophètes avaient annoncé que le Messie serait crucifié et que Dieu le ressusciterait. Il a lui-même annoncé sa mort à plusieurs reprises et avec insistance en disant qu’elle serait une occasion de chute. Rien n’est survenu qui n’ait été prédit et annoncé.

 

 

Dans la bouche de Jésus, les événements acquièrent de la cohérence et ils ne comportent pas de contradiction. Il ne s’agit ni d’un sort fatal ni d’un épisode accidentel. La Parole de Dieu a trouvé son accomplissement dans la Passion et la Résurrection de Jésus. Il est donc l’Envoyé et Dieu en donne le signe qu’il avait prédit.

 

 

Les paroles de Jésus et l’amour qui les anime brûlent le coeur des disciples. Il prépare la voie à la reconnaissance sans toutefois la produire. Ils ne disent pas où se trouve Jésus ni à quels signes (où, quand, comment?) le reconnaître. Seule une rencontre intime peut en donner l’expérience intérieure et le désir qui renaît à écouter Jésus. C’est la scène subséquente qui produit cet effet.

 

 

Les disciples sont maintenant devant leur demeure. Comme la journée est avancée et que déjà le soir vient, ils pressent leur compagnon de rester et de partager le repas avec eux. L’inconnu accepte de rester et il devient leur hôte resserrant ainsi les liens qui sont en train de se tisser.

 

 

Durant le repas, l’invité fait un geste qu’il avait accompli plus d’une fois durant sa vie publique et que les disciples reconnaissaient bien. Il prend le pain, le bénit, le rompt et le leur donne. Pain de la vie quotidienne, pain qui unit et nourrit dans le partage. Celui qui l’offre se met tout entier dans le geste d’offrande. En y communiant, les disciples devenus convives s’associent à son geste.

 

 

C’est à ce moment où Jésus révèle le sens de sa mort que se produit la rencontre. Les yeux des disciples s’ouvrent et ils reconnaissent Jésus. En un instant leur coeur est touché et ils croient. C’est vrai, Jésus est vivant. Il est là devant eux, il s’adresse à eux et leur prouve son amour.

 

 

Aussitôt reconnu Jésus disparaît à leurs yeux. Ils croient d’une telle force d’adhésion, d’une telle certitude que sa disparition ne les affecte pas. À l’instant même, ils reprennent la route vers Jérusalem pour annoncer aux Apôtres que Jésus est vivant et qu’ils l’ont rencontré. Jésus est devenu invisible à leurs yeux, mais il est encore présent à leur vie et il anime plus que jamais leur conduite.

 

 

Après avoir parcouru dans ses grandes lignes le déroulement de l’action, il y a intérêt à porter l’attention à certains éléments de cette histoire captivante en vue de mettre en valeur le sens du récit et en particulier son pouvoir libérateur.

 

 

Relevons d’abord l’emploi de deux mots qui servent de clefs au narrateur pour exprimer la transformation qui s’opère dans le coeur des disciples: voir et reconnaître. Ces deux mots expriment ce qui se passe dans la conscience des disciples et leur cheminement intérieur vers la découverte de qui est Jésus. Deux versets résument dans une formule lapidaire le passage du voir au reconnaître:

 

v. 16: il (Jésus) allait avec eux, mais leur yeux étaient empêchés de le reconnaître.

 

v. 31: leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il leur devint invisible.

 

L’action évolue dans ce passage de l’état où l’on perçoit par les yeux à l’état où l’on saisit par la pensée. Le fait de voir n’entraîne pas de soi la compréhension. Au début de la rencontre, les deux disciples ont les yeux fixés sur leur compagnon de route sans reconnaître leur maître. À l’inverse, le fait de ne pas voir n’équivaut pas à l’absence. La disparition inattendue de Jésus à présent reconnu ne laisse chez les disciples aucune trace de tristesse. Elle ne les trouble pas et ils n’en parlent même pas. Le fait de reconnaître est un acte d’intuition; il présuppose des dispositions intérieures qui préparent à comprendre. C’est le souvenir de ces dispositions que rappellent les disciples lorsqu’ils disent: « Notre coeur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin » (Lc 24, 32).

 

 

Chez les disciples, c’est le coeur - le centre le plus intime de leur être - qui reconnaît Jésus. Tandis que la lumière intérieure éclaire les yeux du corps, la lumière spirituelle se révèle au coeur (l’oeil intérieur des mystiques) et de là elle se répand par contagion à la personne entière. Non seulement l’intelligence des disciples comprend-elle (´Il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écrituresª, Lc 24, 45): leurs yeux aveugles s’ouvrent et il deviennent clairvoyants.

 

 

L’aspect le plus impressionnant du récit est le temps que mettent les disciples à reconnaître Jésus dans l’inconnu qui les rejoint et leur tient compagnie. Eux qui ont vécu si longtemps avec lui, qui ont partagé ses joies et ses fatigues n’ayant d’yeux et d’oreilles que pour lui sont incapables d’identifier sa voix ni son visage. Ils passent la journée entière avec lui sans savoir qui il est. Non seulement le fil du récit tourne-t-il autour de ce thème; le narrateur prend soin de le noter: « Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16). Alors que se passe-t-il? Quelles sont les raisons qui rendent si difficile la reconnaissance? Il est d’autant plus indiqué de se poser cette question que l’habitude a émoussé dans l’esprit du lecteur d’aujourd’hui le côté inouï de ce fait.

 

 

Il convient d’abord d’observer qu’en dépit de leur longue fréquentation de Jésus, les disciples méconnaissaient la vraie mission de leur Maître, envoyé de Dieu pour sauver de la perdition toute la famille humaine. L’attachement passionné des disciples repose sur un malentendu. Ils voyaient en Jésus un allié de leurs ambitions politiques capable de libérer leur peuple du joug de l’occupant romain, une mission que Jésus a toujours résolument rejeté.

 

 

Une seconde raison plus sérieuse fait obstacle à la reconnaissance. Les disciples ont à faire l’expérience d’une réalité qui se présente pour la première fois dans leur vie et dont leur passé n’offre aucun précédent. Le Jésus qui leur est familier fut sans doute un grand prophète et il a accompli des miracles admirables. Mais il est mort et irrémédiablement disparu. Comment un disparu peut-il se tenir au milieu d’eux, marcher et converser ainsi que le fait cet inconnu?

 

 

La nouvelle vie de Jésus ressuscité n’est pas le retour à la forme d’existence qui a pris fin sur la croix. L’existence illimitée et glorieuse dont il jouit auprès de Dieu n’est pas soumise aux conditions de temps et d’espace de nos cadres habituels. La compréhension de cette réalité excède les capacités de la connaissance humaine ordinaire. Les disciples doivent s’élever à une dimension de la réalité que seule la foi peut saisir, la foi qui est une connaissance née de l’amour que Dieu nous communique. C’est à cette foi amoureuse que Jésus fait appel en expliquant les Écritures aux disciples et en reprenant le geste de partager le pain avec eux.

 

 

Un prodigieux travail s’opère dans la conscience des disciples qui ne peut se réaliser qu’au prix d’un long parcours de conversion et d’intelligence concernant le destin de Jésus découvert dans sa mission et reconnu dans son mystère.

 

 

L’expérience que font les disciples consiste à rencontrer un personnage avec qui ils ont vécu, qu’ils ont aimé et vénéré et qui a franchi le seuil de l’éternité. Il leur est à la fois familier et insolite, reconnaissable à certains traits et méconnaissable à d’autres. Entre le fait de voir l’apparition et celui de comprendre ce qu’elle signifie, il y a un intervalle que la foi seule peut combler.

 

 

D’une part, Jésus vit dans une sphère d’existence différente de la nôtre. Il va et vient, apparaît et disparaît subitement et il se meut avec une liberté qui nous est inconnue.

 

 

D’autre part, celui que rencontrent les disciples est le même Jésus qui a foulé notre sol, guéri les infirmes, libéré les opprimés, béatifié les pauvres et les humbles, aimé les pécheurs. Il manifeste la même intensité de présence, la même délicatesse de sentiment, la même plénitude de coeur là où « le mystère de l’homme pénètre dans le mystère de Dieu » (Rahner, Mission et Grâce, III, 248). Jésus ressuscité a emmené avec lui toute la substance de son existence terrestre entrée désormais dans la vie et la lumière de Dieu.

 

 

Pourquoi le récit d’Emmaüs est-il si attachant? C’est qu’il est une image saisissante de notre vie spirituelle. Il raconte l’histoire de nos rapports avec Dieu. Jésus fidèle à sa promesse et attentif à nos besoins (Mt 28, 20) nous accompagne tous les jours sur les chemins de notre vie. Il nous accorde la paix des béatitudes et il répand en nos coeurs son Esprit qui est sa voix en nous: voix de sagesse et de discernement, voix de conseil et de vaillance. La présence agissante de l’Esprit dans le coeur de nos vies nous anime et il crée les liens intimes d’une relation personnelle. Cette force vive, ce souffle créateur échappe aux yeux du corps, mais il est visible au regard intérieur.

 

 

Pierre Angers, S.J.

 

Canada