LA LONGUE ROUTE DU MOUVEMENT OECUMÉNIQUE

 

Le souci qu'ont les disciples du Christ d'en arriver à vivre dans l'unité qu'il a désirée et demandée pour eux est une réalité diffuse dans les secteurs du christianisme actuel, tant lorsque la pensée de l'unité accompagne le désir ardent d'y parvenir que lorsqu'il suscite des attitudes défensives et méfiantes. Le fait est que l'oecuménisme, et tout ce que comporte ce mot, occupe une portion importante de la vie, des élaborations théologiques, des interventions hiérarchiques et de la pratique religieuse des Églises chrétiennes, encore que, existentiellement, il connaisse des intensités fort diverses de présence et de réalisation, comme conséquence d'une série de facteurs d'ordres très divers.

 

Il n'en a pas toujours été ainsi. Ce qui semble aujourd'hui une acquisition fermement consolidée est le résultat d'un processus qui ne compte pas plus d'années que le siècle qui se terminera bientôt. Dans ses débuts, personne n'aurait pu croire que les chrétiens divisés, et si souvent hostiles les uns envers les autres, feraient tellement de progrès sur la route de la rencontre et dans la reconnaissance mutuelle. Si l'on a pu parcourir la route, c'est que s'y sont dissipées des forces et des illusions, qu'il y a eu des hommes qui ne se sont pas découragés face aux obstacles et aux oppositions, que certaines initiatives, derrière lesquelles le croyant ne douterait pas d'entrevoir l'impulsion de l'Esprit, se sont révélées fécondes. Il a fallu surmonter une histoire chargée de douloureuses accusations et de douloureux malentendus, parsemée aussi de victimes. Le but, cependant, n'est pas à portée de la main, mais indubitablement plus rapproché que lors de l'instauration du mouvement.

 

Il est instructif de jeter un coup d'oeil en arrière depuis le poste d'observation offert par les progrès déjà accomplis. Ce regard nous permettra de connaître et d'apprécier ses étapes comme ses vicissitudes. À partir de cette connaissance, il sera plus facile d'apprécier où nous en sommes  actuellement et de trouver courage et moyens pour la poursuite de la marche.

 

 

 

 


 

Les débuts missionnaires

 

La situation actuelle du mouvement oecuménique est le résultat de la convergence de trois secteurs ou champs, qui ont surgi successivement comme expressions d'une préoccupation chrétienne partagée par les thèmes qu'ils représentaient et ont incorporé ceux-ci dans l'inquiétude oecuménique. Il faut remarquer que tous ont eu leur origine et leur développement en milieu protes­tant; quant au rôle exercé par l'Église catholique, on aura l'occasion d'en dire un mot plus loin.

 

Le premier de ces secteurs est celui qui touche à l'expansion missionnaire des Églises. Comme on sait, cette expansion a connu une croissance considérable au cours du 19e siècle. Sur les plans politique et géographique, elle s'est vue favorisée, par exemple, par l'extension de l'Empire britannique au monde entier ou par la présence coloniale des Pays-Bas ou la Prusse de Bismarck en certaines régions d'Amérique du Sud, en Afrique et en Asie sud-orientale. Sur la base qu'offrait la réalité géopolitique s'accrut, au niveau religieux, la conviction que l'évangélisation exigeait une union des forces et peut-être une diminution, en vue de favoriser cette évangélisation, de l'importance accordée aux formulations dogmatiques et aux frontières confessionnelles. Le fait est que les Églises trouvèrent en ce cadre des formes de meilleur contact qui menèrent, au cours de la seconde moitié du siècle, à la convocation de toute une série de Congrès mondiaux sur les missions. Exactement au moment du passage à un autre siècle, en 1900, le congrès de New York fut le premier à être désigné comme "oecuménique". Mais les historiens s'entendent pour placer proprement le commencement du mouvement oecuménique au congrès d'Édimbourg, en 1910, avec la participation considérable de 1 335 délégués, en très grande majorité, bien entendu, venus de pays occidentaux et chrétiens.

 

À Édimbourg résonna pour la première fois et avec intensité le thème de l'effort nécessaire pour l'établissement d'une unique Église de Jésus Christ dans les pays de mission: semence d'une pensée qui, étendue au monde entier, est aujourd'hui centre et objectif des aspirations oecuméniques. Donne une idée du retentissement qu'eut ce principe l'énorme déploiement de rencontres régionales et sectorielles qui suivit cette assemblée avec le même caractère durant la première moitié du 20e siècle. Elles furent dirigées et coordonnées à partir de 1921 par le Conseil international des missions, antécédent manifeste et prédécesseur du Conseil oecuménique des Églises (COE) auquel il fut intégré en 1961. La dernière de ses conférences mondiales s'est tenue à Salvador de Bahía en 1996, sous le titre d'"Appels à une espérance: l'Évangile dans les diverses cultures."

 


L'élaboration de questions doctrinales

 

Dans le but d'éliminer les conflits et de faciliter la participation de quelques Églises méfiantes, Édimbourg avait exclu de son programme le traitement de questions qui, débordant les pures stratégies de l'évangélisation, toucheraient des points relatifs au fondement de la foi chrétienne et son élaboration dogmatique. Cependant, très tôt il devint manifeste que cette attitude était insoutenable. Comment s'unir pour prêcher le message du Christ si dans le contenu de ce message subsistaient les mêmes divergences notables qui avaient conduit historiquement aux ruptures?

 

Mû par cette conviction, l'évêque épiscopalien Charles Brent fit avec énergie la promotion de la création d'une conférence panchrétienne de caractère doctrinale, qui s'occuperait d'étudier et de confronter ces questions. L'initiative fut accueillie favorablement par la majorité des Églises, et même l'Église catho­lique parut un moment disposée à y participer, jusqu'à ce Benoît XV défendît toute collaboration directe. Enfin, en 1927, lors de l'institution de la Conférence (plus tard la Commission) de Fe y Constitución (Foi et constitution) avec 439 représentants de toutes les confessions, Rome fut l'unique absente.

 

Dès lors, cet organe et ses groupes sectoriels de travail ont réalisé une grande tâche dans la promotion de la connaissance mutuelle entre les Églises, moyennant la recherche et le dialogue sur leurs structures, leurs éléments d'identité, les traits distinctifs de leurs conceptions ecclésiologiques, la révision du concept d'unité et toute une série de points de doctrine qui y étaient reliés. Des assemblées mondiales ultérieures, tenues régulièrement, ont accrédité aux yeux des Églises chrétiennes le sérieux et la rigueur théologique des tâches et élaborations de la commission. La dernière des assemblées se tint à Santiago de Compostelle en 1993, sous le titre de "Vers la communion dans la foi, la vie et le témoignage". Un jalon remarquable sur cette route, tant par le processus soigné de sa préparation que par le retentissement et l'accueil ultérieurs, fut la publication de la "Déclaration sur le baptême, l'eucharistie et le mariage" de 1982, connue comme le "Document de Lima".

 

L'attention aux problèmes sociaux

 


Il fallut attendre quelque temps avant que ne se développât dans le cadre des inquiétudes et des collaborations oecuméniques un troisième champ de travail, centré sur des aspects de la convivance humaine, de la paix et du respect des droits. Leur promotion répondait, évidemment, à la sensibilisation croissante à ces questions, mais encore plus fortement à une double constatation: que les chrétiens demandaient un témoignage agissant et uni par rapport aux problèmes qui pressaient, parfois douloureusement, l'humanité et qu'aucun rapprochement qui se limiterait à traiter de questions doctrinales ne pouvait se considérer comme complètement satisfaisant, si l'on n'y incorporait en même temps un engagement conséquent envers l'amélioration des conditions de vie de l'homme sur terre.

 

C'est dans la 6e Assemblée mondiale du COE (à Vancouver en 1983) que résonna avec force la demande de l'établissement d'un "processus conciliaire" qui impliquerait toutes les Églises dans les initiatives en faveur de la justice, de la paix et de la conversion du milieu ambiant. Non sans discussions sur la nature du processus, auquel dès le début on désira se doter d'un degré élevé de mise en liaison, l'idée gagna de la force dans les milieux chrétiens, d'abord aux niveaux régionaux, puis petit à petit dans d'autres milieux plus larges. Au développement spatial s'ajouta l'incorporation effective et fructueuse d'Églises comme la catholique romaine et les orthodoxes, avec la collaboration desquelles on eût difficilement pu compter en d'autres circonstances.

 

Cette dynamique a trouvé son expression la plus spectaculaire, et adoptée par l'opinion publique, dans la tenue de trois assemblées, dont deux à caractère européen et la troisième, intermédiaire dans le temps, à portée mondiale. Basilea 1989 compte une participation catholique frappante avec la moitié des 700 délégués nommés par la hiérarchie de cette Église et la présence de 30 évêques. Son document final, avec un diagnostic de la situation en des points concrets de caractère socio-politique et la proposition de pas en avant pour leur faire face, connut un immense retentissement: c'était la première fois que des représentants de toutes les Églises d'Europe émettaient conjointement une déclaration sur la responsabilité des chrétiens autour de l'avenir de ce continent. Seoul 1990 n'a pas réussi, pour diverses raisons, à répondre de façon aussi marquée aux attentes créées. Le flambeau a été repris finalement par Graz 1997 qui, tenant compte des changements dans la carte de l'Europe, mit l'accent sur le thème de la réconci­liation. Ce sont là seulement les premières étapes d'une route qui attend une suite prometteuse.

 

 

La création du Conseil oecuménique des Églises

 


Tandis que suivaient leur cours ces trois puissants courants d'action partagés par les chrétiens sans distinction de barrières confessionnelles, se produisait un fait d'importance transcendantale pour la gestion, la coordination et l'impulsion du mouvement oecuménique: l'institution, en 1948, du Conseil oecuménique des Églises. Déjà, dix ans auparavant, on pensait, dans les organismes alors existants, que le moment était venu de l'appeler à l'existence; mais l'avènement de la guerre mondiale obligea à interrrompre les étapes déjà franchies par la commission désignée à cet effet. Il fallut attendre la date indiquée, dans un scénario déjà moyennement normalisé, pour que l'adhésion de 147 Églises donnent lieu à sa création. Comme critère distinctif de son identité on adopta celui qu'on avait déjà établi dans les tentatives antérieures de fondation: "Le COE est une association d'Églises qui reconnaissent notre Seigneur Jésus Christ comme leur Dieu et leur Sauveur."

 

Il faudrait beaucoup plus de pages que ce que nous pouvons nous permettre ici pour rendre compte de tout ce qu'a supposé le travail du COE dans les 50 longues années écoulées depuis lors. Sans rien retrancher de l'autonomie, des dynamiques diverses et des attitudes doctrinales des Églises membres, on s'est constitué en une entité véritablement représentative des initiatives en faveur de l'unité des chrétiens. Les Églises trouvent dans la Conseil une plateforme institutionnalisée, avec l'autorité que lui confère l'acceptation de celles qui l'intègrent et la reconnaissance comme interlocuteur de la part de ceux qui n'appartiennent pas au Conseil, pour la collaboration, l'échange et le travail aux intérêts de l'oecuménisme. Le nombre des Églises membres a plus que doublé à la fin de ces cinq décennies. Leurs sept assemblées générales (ajoutées à celle de la fondation à Amsterdam en 1948), depuis Evanston 1954 jusqu'à Harare 1998, avec leur remarquable émission de documents et leur grande répercussion en milieux chrétiens, n'ont été que la partie la plus visible d'une immense tâche de publications, d'études, de travail en commissions sectorielles et de beaucoup d'autres formes d'impulsion de la reconnaissance et du rapprochement entre les Églises. Certaines de celles-ci ont déjà été mentionnées aux paragraphes précédents comme expression du travail du COE en domaines doctrinaux ou de pertinence socio-politique.

 

L'Église catholique face au mouvement oecuménique

 

Parvenus à ce point dans la suite du déroulement du mouvement oecumé­nique, il faut jeter un oeil sur l'attitude adoptée par l'Église catholique à son sujet. Qu'il ne soit pas indifférent qu'elle ait adopté telle ou telle attitude se manifeste clairement d'abord dans le protagonisme direct exercé par elle dans les ruptures et divisions historiques, et puis dans le grand poids institutionnel et doctrinal dont le catholicisme fait montre à l'échelle mondiale.

 

 

 

Je signale, en toute hypothèse, que tout ce que j'exprime ici ne prétend pas être une énoncé exhaustif de toutes les données qui constituent la vision, parce que d'autres articles du présent numéro de Sal Terrae traitent de réalisations importantes de Rome en ce contexte dont il faudra sans faute tenir compte.

 

Je m'en tiendrai à l'époque que nous avons vécue à ce jour: le 20e siècle. Sans négliger les attitudes bienveillantes de Léon XIII, qui au tournant même du siècle avait fait de l'oecuménisme (comme on l'entendait alors et sans que le mot eût encore son droit de citoyenneté) un principe directeur de son pontificat, les cinq premières décennies sont marquées fondamentalement par deux attitudes officielles: le désir, manifesté à plusieurs reprises par Rome, que les "dissidents" reviennent dans le sein de la véritable Église pour participer à la plénitude des biens que depuis la division ils avaient perdus, et la multiplication des prohibitions aux catholiques de participer ou de collaborer de quelque façon que ce soit aux initiatives de caractère oecuménique. La première attitude ne faisait que poursuivre le mouvement d'après la conception théologique de la seconde moitié du siècle précédent et l'on peut comprendre que cela ait été perçu de façon négative de la part des autres chrétiens, puisque aussi bien on niait par là la légitimité de leur foi. La seconde attitude paraissait aux yeux de la hiérarchie d'autant plus nécessaire pour contrer, logiquement en raison de la conviction d'être l'unique Église du Christ, les nombreuses initiatives qui bouillonnaient en dehors d'elle à la faveur des rencontres des Églises chrétiennes, plus le fait que les mesures restrictives se trouvaient en flagrant et important contraste avec elles et se révélaient particulièrement dures pour les catholiques conscients de l'urgence des engagements en faveur de l'unité.

 

L'attitude romaine par rapport au mouvement oecuménique en cette première moitié du siècle ne connut pas d'expression plus éloquente que l'encyclique de Pie XI, Mortalium Animos (1928), si claire et formelle dans ses énoncés théologiques sur "les distants" qui, au sein de nombreuses réactions de déception, d'amertume, voire de colère devant la négation de valeurs positives chez les non-catholiques, motiva le commentaire de l'archevêque luthérien N. Söderblum: "Après cette encyclique, il serait stupide et infantile de s'attendre à des réflexions communes sur une unité sous quelque forme que ce soit." Ce que le célèbre oecuméniste mésestimait, c'était que le mouvement ne pouvait plus s'arrêter, même pas en se pliant aux dispositions les plus sérieuses des autorités. De fait, sans caractère officiel, bien souvent à la limite de la légalité par manque de toute espèce d'appui, et par là bravant les sanctions canoniques, il ne manqua pas d'ecclésias­tiques et de laïcs catholiques pour continuer à assister à des réunions et à développer des initiatives destinées à une meilleure connaissance, un meilleur rapprochement et une meilleure collaboration entre les Églises. Là-dessus, il serait injuste de ne pas faire état de l'importance, pas moins réelle parce que profonde et invérifiable, de la participation commune à l'Octave de prière pour l'Unité. Encore que d'inspiration anglicane et perçue à l'origine avec méfiance par l'Église romaine, après avoir connu diverses formes et orientations, l'Octave fut finalement approuvée et étendue à l'Église romaine par Benoît XV en 1916, même si, évidemment, on priait alors pour "le retour" de ceux qui étaient séparés de la vérité. Les efforts infatigables déployés durant un quart de siècle par l'abbé Couturier, pas toujours acceptés ni compris par tous, ont fait que se réalisa un changement fondamental: prier pour la conversion de toutes les Églises, y compris la catholique. Le travail méritoire du prêtre français est à l'origine de "l'oecuménisme spirituel", mis en valeur comme fondamental par Jean-Paul II dans son encyclique Ut unum sint. En ce qui regarde l'Octave, elle est actuellement préparée conjointement par le COE et le Vatican.

 

L'Église catholique ne s'est pas intégrée au COE tout de suite après la fondation de celui-ci et Paul VI confirma, lors d'une visite qu'il lui a faite en 1969, que les problèmes d'organisation et les problèmes théologiques existants justifiaient cette attitude distante, mais que le mode de relation qui se développait se révélait fructueux. Et de fait, d'une première présence timide d'observateurs du Vatican dans des institutions oecuméniques on passa en quarante ans à d'intenses collaborations surtout dans le cadre de Fe y Constitución, à la création de nombreux groupes mixtes de travail ou à l'intervention catholique dans des mouvements comme le SODEPAX, qui s'occupe de problèmes du tiers monde, et tant d'autres manifestations. Un témoignage particulier du progrès accompli, sinon contre toute espérance, du moins contre toute probabilité, se retrouve dans le document émis par le comité central du COE dans sa réunion de septembre 1997, lorsqu'il affirme: "L'Église catholique romaine est, à beaucoup de points de vue, un interlocuteur valable du COE. Il est inconcevable que le COE et l'Église catholique réalisent leur vocation oecuménique chacun ou chacune sans le concours de l'autre. Et il faut espérer que l'un et l'autre chercheront les moyens d'approfondir et de développer cette relation." Si l'équilibre de cet itinéraire long et accidenté comprend d'indéniables éléments satisfaisants, ceux-ci doivent alimenter l'incitation à poursuivre conjointement les efforts vers un objectif qui apparaît encore lointain.

 

 

 

 

 

 

Les dialogues oecuméniques

 

Il nous reste à évoquer, dans cette rapide et sommaire énumération, un dernier facteur d'une extrême importance dans la résolution des différences, surtout doctrinales, entre les Églises chrétiennes: les dialogues oecuméniques. La grande somme d'activités que représentent les initiatives interconfessionnelles va de pair avec son haut niveau de représentativité et avec la valeur des résultats obtenus, insoupçonnés jusqu'à il y a à peine quelques générations. De fait, ces dialogues apparaissent de nos jours comme un instrument de choix dans la progression vers l'unité des chrétiens.

 

Commencés par la Fédération luthérienne mondiale en 1964, les dialogues bénéficièrent bientôt de l'appui et de la participation d'une Église catholique en pleine effervescence de la rénovation suscitée par Vatican II. D'autres Églises et institutions s'ajoutèrent jusqu'à constituer un réseau dense, encore que peu visible, d'échanges, d'élaborations d'études, d'émissions de documents. Leurs thèmes ont été et continuent d'être toutes les controverses et le motif de la division historique des chrétiens: la conception des sacrements ou du primat pontifical, la valeur du ministère épiscopal ou l'attitude face aux mariages mixtes, la doctrine de la justification ou le concept lui-même d'unité en sont quelques exemples.

 

Entretenus entre diverses Églises ou seulement entre deux Églises; effectués par commissions mixtes désignées par ces Églises ou à portée officielle de moindre importance; parvenant à des niveaux distincts de convergence, d'accord ou de consensus par rapport aux questions débattues, au déploiement réalisé en peu d'années par cette activité de rencontres, on a une bonne idée de cela dans un registre préparé en 1993 qui faisait état de 150 dialogues seulement de caractère bilatéral. Les textes des documents élaborés par ces dialogues remplissent de gros volumes. On peut facilement supposer que cet accroissement ne s'est pas produit sans difficultés et obstacles de caractère théologique ou psychologique: il a fallu laisser de côté de vieilles revendications historiques, renoncer à la défense d'aires doctrinales familières et bien chères, éviter les tentations aussi bien d'une nivellation facile des croyances, conséquence en définitive, peut-être, d'une pure indifférence face à la vérité du Christ, que du refuge dans une sécurité fondamentaliste. Tout cela n'aurait pu se réaliser si l'on n'avait eu la conviction que le dialogue représente un lieu qualifié pour l'action de l'Esprit, perceptible déjà dans le fait de sa mise en marche même, mais également dans les qualités chrétiennes qui accompagnent sa réalisation et dans les conclusions, parfois inespérées, auxquelles il conduit.

 

 

Regard vers l'avenir

 

Le bref parcours historique qui précède a pu nous aider à saisir les étapes principales qu'a traversées le mouvement oecuménique, ses succès et aussi quelques-uns des écueils rencontrés. Mais le mouvement ne s'est pas arrêté: il continue et doit continuer aussi longtemps que ne seront pas pleinement réalisés le commandement du Christ qui demande que ses imitateurs et ses disciples vivent dans l'union leur foi en lui et la proclamation au monde de la Bonne nouvelle. Les pas à effectuer pour cela concernent les "bases chrétiennes" et les spécialistes, ceux qui vivent quotidiennement le fait de la pluralité confessionnelle et ceux qui s'intéressent de façon efficace au progrès jusqu'à l'unité depuis les espaces marqués plus particulièrement et plus majoritairement par une des Églises chrétiennes. "Sauvegarder l'unité de l'Esprit avec le lien de la paix", croissant jusqu'à "un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous" (Eph 4, 3-6) (bien sûr, il ne faut pas confondre avec l'uniformité dans l'expression de cette foi ni avec la louange du Père): c'est là une tâche d'Église et cela veut dire de tout le peuple de Dieu et de chacun de ses membres, dans la variété de leurs positions, capacités, charismes et fonctions, sans que personne ne se sente dispensé d'y contribuer, ni au nom de son intérêt, ni au nom de l'ignorance, pour ne pas mentionner d'autres excuses encore moins acceptables.

 

Aucun observateur ne dispose de moyens entièrement sûrs pour prévoir comment ces principes tourneront dans la structuration de l'avenir du mouvement oecuménique. Aussi, au lieu de risquer aucune espèce de prophétie, je vais me permettre, en terminant le présent parcours, de fixer le regard vers l'avenir sous trois aspects qui me paraissent pertinents pour la poursuite de cette route. Ces aspects ne sont pas, comme on le verra, de caractère strictement doctrino-théologique, encore que, manifestement, ils présentent un fond de ce genre. Si je les situe dans l'ordre des désirs, ce n'est pas avec l'intention d'affirmer qu'ils ne sont pas une réalité actuelle: tout au contraire. Mais je pense, sûrement en même temps que d'autres que l'on pourrait mentionner si l'espace le permettait, qu'ils ont besoin d'intensification et que de cette intensification et prise de conscience effective par rapport à eux dépendent beaucoup de choses pour l'avenir d'une foi chrétienne professée en commun par tous les croyants de notre monde actuel. Ces aspects sont les suivants:

 

a) L'intérêt pour les tâches et les problèmes qui touchent l'ensemble de l'humanité et la collaboration à leur assurer. En premier lieu, il faut prendre note des situations de conflits, quelle que soit l'origine de ceux-ci, apportant mutuellement les éléments dont chacun dispose pour une analyse de la réalité. Mais une fois celle-ci connue, les chrétiens, interpellés par des défis qui ne connaissent pas de frontières confessionnelles parce qu'ils affectent simplement la condition de la personne humaine et sa dignité créée et voulue par le Dieu Père de tous, ne devraient pas hésiter à affronter des engagements partagés en faveur de la paix, de la justice, de la fraternité, de la résolution des déséquilibres sociaux, de l'élimination de toute espèce de discrimination.

 

b) La diffusion parmi tous les chrétiens des progrès oecuméniques réalisés. Il existe une grave lacune dans la communication, dans les bases des Églises, des accords et consensus adoptés sous des aspects doctrinaux par leurs représentants. Aussi, subsiste-t-il, même parmi les "renseignés" ou les intéressés, des images et des convictions classiques et invétérées de l'autre Église et des points de divergence, bien souvent éliminés dans le passé ou objet de mises au point les plus nuancées. Aucun rapprochement ni estime des "autres" ne peut progresser en s'appuyant sur des convictions erronées ou étrangères à la réalité.

 

c) L'extension de l'inquiétude oecuménique à la valorisation chrétienne des autres religions. On ne peut ignorer que les contenus et la méthodologie de la recherche de l'unité pour ceux qui partagent la foi dans le Christ et la reconnaissance de la valeur salvifique des religions étrangères au christianisme sont des chapitres différents et ne doivent pas être confondus. Les dialogues respectifs dans tel ou tel milieu se réalisent, alors, sur des préalables distincts. Ce qui ne fait pas obstacle à ce que, pour l'ensemble du christianisme, l'existence des religions - avec leurs revendications d'offrir des voies de salut comme la foi dans le Christ l'affirme d'elle-même, leurs expériences profondes de la relation avec la divinité et leur fécondité sur le plan de la spiritualité ou des valeurs humaines - constitue une question qu'on ne peut éluder.

 

José J. Alemany, S.J.

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