Les Larmes Cachées de Joseph

                                                                Réconciliation entre Frères[1]

 

 

            Que l'on puisse se battre entre frères et soeurs est une réalité de tous les temps. L'histoire comme la littérature peuvent en témoigner abondamment et la Bible elle-même en fait état: le récit d'Ésaü et Jacob rapporte les démêlés entre jumeaux (Gn 25-33); discorde et inimitié entre (demi-)frères constituent la trame de l'histoire de Joseph et des récits des fils de David (2 Sam 13ss.; 1 Rois 1ss.)

            Parmi les textes connus, l'histoire de Joseph occupe une place particulière, en raison de sa longueur et de la précision avec laquelle est décrit le chemin vers la réconciliation. Le récit va de Gn 37, qui trace un portrait de Joseph, jusqu'à 44, 18-45, 15, où l'intervention de Judas en faveur de son demi-frère Benjamin apporte un changement dans les rapports entre les frères, jusqu'à provoquer le pardon définitif en 50, 15-21. Les remarques suivantes voudraient guider celui qui lit les textes en question.

 

                                                                                     Joseph, l'homme aux songes

 

            Jacob éprouvait une affection particulière pour une de ses femmes (Gn 29, 30). Une préférence semblable se manifeste aussi parmi ses fils. Joseph, lui-même fils de la préférée Rachel (30, 24), porte, comme signe de sa préférence, une tunique à longues manches (37, 3). Avec ce vêtement de prêtres (Ex 28ss.) et de filles du roi (2 Sam 13, 18ss.), il ne peut pas travailler - ce qu'il n'a d'ailleurs pas besoin de faire, contrairement à ses frères (Gn 37, 12-14), et Jacob lui-même (en tant que responsable) semble ne pas voir les conséquences de son attitude.

            À l'instar de son père, Joseph ne voit pas ce qu'il fait. Il dit du mal de ses frères auprès de son père (37, 2), fait part de ses songes, sans remar­quer ce que, par là, il prépare pour sa famille (v. 5-11). Joseph se place au centre et ne soupçonne pas jusqu'à quel point il sème dans la famille une division encore plus grande que ce qui s'est produit en raison de la préférence de Jacob. Lui, le préféré de son père, se verra aux prises avec la haine, la jalousie et la réprobation et réduit à un état d'isolement.

            Ses frères l'appellent «cet homme aux songes» (v. 19). Cette appellation  ne désigne pas seulement ses songes - plus tard, sa capacité d'interpréter les songes sera utile à lui-même et à d'autres (Gn 40ss.) -: elle fait également référence à la perception irréaliste et erronée qu'il a de lui-même et de sa famille. Caractéristique de ce manque de réalisme est le v. 15. Ce n'est pas lui qui va vers l'homme et lui demande, au cours de la recherche de ses frères, où il se trouve: au contraire, il va errant, un homme le rencontre et doit l'interro­ger. L'amour de préférence de Jacob a fait de Joseph un rêveur déconnecté de la vie.

            Le changement de perspective au v. 18 amène le passage vers la réaction des frères. Celle-ci va du désir de sauver à celui d'assassiner. Avec la vente de Joseph comme esclave, on recourt à une solution de compromis, qui n'emporte pas l'assentiment général (v. 29ss.). Le v. 23 décrit bien la manière d'agir des frères: la première chose que l'on fait, c'est d'enlever la tunique à longues manches, signe de son état de préféré. Et c'est précisément avec ce vêtement que, immédiatement après, ils trompent le père (v. 31ss.). À la conclusion hâtive de Jacob aux v. 34ss. succède une désolation excessive (v. 34ss.; cf. sa désolation au sujet de Rachel en 35, 20). Le père ne réussit pas à réagir de façon grave et convenable: son dur passé l'a rendu pessimiste (voir aussi 42, 36, 38; 43, 14; 44, 29).

            À la fin de Gn 37, tous y ont perdu: Jacob, son fils préféré; Joseph, sa famille; les frères, un frère et (en raison de leur regret pas trop lourd), leur père. Pour tous cela n'est que le début d'une longue route parsemée de souffrances et d'humiliations. Alors se produit petit à petit une maturation, en partie aussi une confrontation avec leur faute propre (42, 21ss.; 44, 16). Le discours de Judas (44, 18ss.) est le signe d'une transformation intérieure qui déclenche et rend possible chez Joseph un comportement nouveau envers ses frères (45, 1-15).

 

                                         Intervention de Judas en faveur de Benjamin

 

            Benjamin assume, comme frère de Joseph et enfant chéri de son père, le rôle de Joseph parmi les demi-frères. À son sujet se répète le vieux conflit, encore que avec des variantes décisives.

            - Premièrement, Judas est capable de percevoir la réalité et de l'accepter, même lorsqu'elle est contre lui. Il peut mentionner l'amour de Jacob pour Benjamin (44, 20.30). Il peut même répéter que pour son père, seuls comptent une femme, Rachel, et ses deux fils (v. 27). Lui-même, ses autres frères et leur mère Léa ne comptent pas et Judas peut le déclarer face aux autres.

            - Deuxièmement, il s'offre à prendre la place de son petit demi-frère. Il l'avait déjà promis à son père (v. 32 avec 43, 8ss.). Maintenant, comme la chose devient grave, il s'en tient à cela et s'offre comme esclave en lieu et place de son frère (v. 33). Par là, Judas est prêt à assumer le sort de Joseph.

            - Et troisièmement, le discours de Judas est complètement imprégné de sympathie envers son père. Ce terme de «père» revient douze fois et figure même comme le dernier mot du discours. La pensée de Judas tourne tout entière autour des sentiments de son père. Il procède souvent à des descriptions à partir de ce point de vue; l'utilisation du discours direct sert de moyen à cette fin. Ce Judas accueille maintenant son père Jacob, exactement où celui-ci le rencontre au loin.

            En comparaison de Gn 37, 26ss. et Gn 38, on voit ici l'image d'un Judas profondément transformé. Même alors qu'il ne peut encore exprimer franchement ce que lui-même et ses frères ont fait à Joseph (44, 20: «dont le frère est mort»), il est alors devenu un homme nouveau et mûr.

 

                                                        La «résurrection» du frère

 

            La sympathie de Judas envers son père Jacob et son dévouement à l'égard de son demi-frère Benjamin provoquent une explosion de sentiments chez Joseph, qui jusqu'ici pouvait se retrancher derrière la protection d'une identité non reconnue et de l'intermédiaire d'un interprète (42, 23, sauf 40, 30ss.). Cris, sanglots et pleurs (45, 1ss.) reflètent le bouleversement de Joseph, au moment où il se fait reconnaître. Pour ses frères, la chose est tellement incroyable qu'il doit la répéter (v. 3ss.). La première affirmation est digne de remarque, car elle  rattache à la déclaration «je suis Joseph» la question «mon père est-il encore vivant?». Joseph craint encore une fraude de la part de ses frères; il ne peut les croire, parce que sa capacité de faire confiance est troublée par son comporte­ment antérieur. La frayeur elle-même des frères fait voir que la question n'est pas toute vidée.

            Face aux embrassements et baisers de réconciliation des v. 14ss., se présentent deux éléments d'importance. L'un est la signification que Joseph confère à son destin (v. 5-8). On y retrouve (par trois fois) en opposition «vous m'avez vendu» et «Dieu m'a envoyé». Joseph est en mesure de percevoir le comportement des frères sur un autre plan, celui de Dieu qui veut le salut de tous. L'autre élément est le fait que Joseph prend sur lui de s'occuper de la subsistance de son père et de ses frères (v. 9-13), de manière que les membres de la famille puissent de nouveau croître ensemble.

                        La «conversion» de Judas a redonné à lui-même et à ses frères le frère Joseph, celui qui était «mort», en tant que vendu par eux-mêmes. Celui-ci y répond en mettant fin à son comportement décevant qui faisait pression sur les frères. Mais nous ne sommes ici qu'au début de la réconciliation: Judas ne pouvait pas encore déclarer la vérité au sujet du Joseph disparu. Joseph n'était pas encore en mesure de s'adresser à eux comme à «mes frères». De la même manière, on ne parle pas encore de pardon - le discours de Judas n'était pas encore un aveu - et il y a des variantes manifestes dans la cordialité (v. 14ss.).

 

                                                                  Réconciliation

 

            Les détails mentionnés jusqu'ici expliquent pourquoi, après la mort du père Jacob, l'angoisse revient chez les frères. Joseph pourrait se retourner contre eux (50, 15). Cette crainte ne manque pas tout à fait de fondement (cf. le dessein d'Ésaü en 27, 41). Aussi, les étapes qui manquent vers la réconciliation définitive deviennent maintenant indispensables. La demande de pardon (deux fois en 50, 17) est reliée à l'aveu de la faute et est présentée comme un désir du père, voire comme un pacte de sa part (v. 16). Les pleurs de Joseph rendent possibles, comme étapes ultérieures, la venue de ses frères, leurs gestes de soumission et leur propre description comme «esclaves» (v. 18; par là sont reconnus les songes et la vente de Joseph comme esclave dans Gn 37).

            La réponse généreuse de Joseph libère les frères de leur crainte (v.  19-21). Il sait que le jugement et la récompense appartiennent à Dieu et qu'il ne tient pas la place de celui-ci. Puis, Joseph énonce deux choses déjà vues dans Gn 45. Il est capable de reconnaître, même derrière le mal, l'autre plan où Dieu tire le bien du mal. Et comme précédemment à propos de son père Jacob, il prend sur lui de veiller à la subsistance de ses frères et de leurs enfants. La dernière expression du v. 21: «leur parla affectueusement», exactement: «parla à leurs coeurs», implique consolation et encouragement et fait donc miroiter un avenir paisible.

            L'histoire de Joseph présente le chemin vers la réconciliation comme un processus long et difficile. Il dure des années et est relié à des explications douloureuses, lorsqu'il faut panser des blessures profondes dans les relations. La délicatesse avec laquelle le récit de Joseph et de ses frères décrit chacune des étapes vers la réconciliation fait la démonstration d'une expérience humaine. Elle peut encore aujourd'hui servir de stimulant et d'aide, lorsque l'on doit s'engager sur les chemins de la réconciliation ou que l'on désire les parcourir.[2]

 

Georg Fischer, S.J.*

Sillgaße 6

A-6021 Innsbruck

Autriche

 

*Le Père Fischer est professeur d'Ancien Testament à l'Universität Innsbruck en Autriche.



    [1] Traduit de l'allemand par le Père Ernest Richer, S.J.

    [2] Cet article parut pour la première fois sous le titre «Die Verborgenen Tränen des Josef. Versöhnung unter Brüdern», Entschluss 44 (1989) 26-27.