Le lavement des
pieds est un geste riche de symbolisme; geste difficile à comprendre, difficile
à accepter et difficile à imiter. Et pourtant, si nous ne le comprenons pas,
nous ne l’accepterons pas et si nous ne l’acceptons pas, nous ne l’imiterons
pas, malgré la demande de Jésus. L’introduction solennelle à cette scène vaut
pour tout le livre de la Passion, qu’elle met sous le signe de l’amour qui
donne tout son sens à l’œuvre de Jésus et particulièrement à la Passion.
Avant la fête de
la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce
monde au Père, lui qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima
jusqu’à l’extrême (13, 1).
Au cours d’un
repas, Jésus, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il
est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, se lève de table (v. 2).
Jean souligne
d’abord tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette scène en la faisant
précéder du rappel de la préscience du Christ, Jésus est pleinement conscient
de sa destinée, il sait pourquoi il pose ce geste et pour qui il le fait:
Ma vie, personne
ne me l’enlève, mais je m’en dessaisis de moi-même (10, 18). Jésus accepte
librement d’être livré et de souffrir par amour.
Jésus se lève de
table, quitte son vêtement et prend un linge qu’il se noue à la ceinture; puis,
il verse de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et
à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture (v. 4-5).
Jean décrit avec
la précision d’un scénario les gestes pleinement réfléchis de Jésus, pour
souligner l’aspect déconcertant et dramatique de la scène. Les gestes de Jésus
expriment symboliquement ce qui fut l’essentiel de sa vie et de la Passion: il
est venu pour servir et non pour être servi (Mc 10, 45). Autant le lavement des
pieds peut avoir un sens avant le repas, autant il est choquant au milieu d’un
repas de fête. Jésus accomplit le geste de l’esclave. Il se dépouille lui-même
de ses vêtements. Sur la croix, il sera dépouillé par d’autres. Comme un
esclave, il se met aux pieds de ses disciples, se fait petit et vulnérable. Ce
qui se passera sur la croix est comme rendu visible ici par ce geste
déconcertant. Dans les lois liturgiques de l’Exode, le lavement des pieds avait
le sens d’une purification (Ex 40, 31). Le geste de Jésus est donc une
purification, qui symbolise le service qu’il rend à l’humanité sur la croix en
la purifiant. Quand Dieu sert, quand il nous sert, quand il lave les pieds de
sa créature, il révèle le fond de son cœur. En mourant sur la croix, Jésus est
la source d’eau vive promise par Ézéchiel: « Je vous aspergerai d’une eau
pure et vous serez purifiés » (Ez 36, 25).
Avant de donner
sa vie, Jésus agit en « serviteur », pour montrer qu’il est le
serviteur de Yahvé. Le geste symbolique du lavement nous livre la signification
de la vie et de la mort de Jésus. Le Fils de Dieu lave les pieds souillés des
humains. Le Seigneur accepte le service de l’esclave et l’accomplit. Sur le
Calvaire, Jésus a subi une mort infligée par les hommes. Ici, Jésus, en pleine
liberté, en posant le geste de l’esclave, anticipe l’esclavage de sa mort,
meurt, pour ainsi dire, d’avance; il célèbre sa mort liturgiquement, dans cet
acte suprême d’amour, en présentant sa mort comme un service rendu aux humains.
Quel est le plus
grand; celui qui est à table ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à
table? Eh bien! moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert (Lc 22,
27).
Sa vie entière et
toute son oeuvre, Jésus les résume dans l’image du service à table.
Ce qui se passera
sur la croix est rendu visible à l’avance quant à l’essentiel, par ce geste
d’esclave.
Il arrive ainsi
devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit: « Toi, Seigneur, tu veux me laver
les pieds! » Jésus lui déclara: « Ce que je veux faire, tu ne le sais
pas maintenant; plus tard tu le comprendras. » Pierre lui dit: « Tu
ne me laveras pas les pieds; non, jamais! » Jésus lui répondit: « Si
je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi. »
Pierre juge selon
les normes humaines et refuse d’accueillir ce geste d’abaissement qui va à
l’encontre de l’image qu’il se fait de son Maître. Mais, il y a plus encore
dans ce refus: il ne comprend pas le geste de Jésus, parce qu’il ne comprend
pas la Passion, qui reste pour lui un scandale. Il reprend ici ses négations
précédentes (Mt 16, 22). Refus de la Passion comme service que nous rend Jésus.
Pierre ne voulait pas accepter que Jésus le sauve; il prétendait même sauver
lui-même Jésus: « Je donnerais ma vie pour toi » (Jn 13, 37). Cette
incompréhension le conduira au reniement prédit par Jésus (v. 38).
Si je ne te lave
pas, tu ne peux avoir part avec moi (v. 8).
Par ces paroles,
Jésus explique son geste. Personne ne peut être cohéritier du Christ, ni avoir
part avec lui, s’il n’est pas purifié par le Christ lui-même. Refusant de se
laisser laver les pieds, Pierre refuse la façon dont Jésus symbolisait sa mort,
son action salvifique; il refuse d’être purifié et donc sauvé par Jésus. Et Jésus
insiste: je dois te laver, laisse-moi te purifier, autrement tu n’auras point
de part avec moi. Se laisser laver par Jésus signifie se laisser sauver par
Lui, accepter ce salut qui provient de Jésus en croix, c’est passer de
l’auto-suffisance à l’humilité qui adore, reconnaître son besoin d’être purifié
constamment, ce qui n’est pas un aveu facile, ni agréable. Seul Jésus peut nous
purifier de nos fautes. Et il le fait grâce au sang et à l’eau jaillis de son
côté.
C’est à la
condition d’accepter et de recevoir dès maintenant le geste d’amour et
d’humilité de Jésus qui se met à son service (comme il donnera sa vie) que
Pierre pourra comprendre la vie nouvelle et y participer. Faute de comprendre
l’esprit de son Maître, et à cause de sa résistance, Pierre s’exclut de toute
communication avec lui, de toute participation à son oeuvre et à sa gloire.
Pierre, c’est
chacun de nous. Comprenons-nous plus que lui? Le refus de Pierre est aussi le
nôtre. On dit volontiers à Jésus: « Je ne suis pas sale », ou bien « Je
puis me laver tout seul ». Comme Pierre, nous avons besoin que Jésus nous
lave. Il n’est certes pas plus facile pour nous que pour Pierre de nous laisser
laver par Jésus. Et pourtant, il nous fait la même réponse qu’à Pierre, réponse
insistante, menaçante même:
Si je ne te lave
pas, tu n’auras point de part avec moi (v. 8).
Me laisser aimer
et laver par un Dieu qui s’agenouille devant moi; faire l’expérience de me
laisser aimer, d’être l’objet premier de cette miséricorde divine. L’homme
refuse de se laisser « délivrer », de se faire libérer de lui-même
par l’amour qui pousse Jésus à la mort. Il entend ne devoir qu’à lui-même son
être et sa vie! Il éprouve comme profondément vexant d’en être redevable à
l’amour d’un autre.
Comprenez-vous ce
que je vous ai fait? (v. 12).
Difficile à
comprendre, difficile à accepter, le geste de Jésus est encore plus difficile à
imiter. Et pourtant, Jésus ne fait qu’anticiper ici le commandement de l’amour
fraternel qui nous sera donné lors de la dernière Cène. C’est pourquoi, toute
la cérémonie du lavement des pieds est appelée le mandatum, le « commandement ».
Il y a parallélisme parfait entre les deux phrases de Jésus:
C’est un exemple
que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. Vous
devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres (Jn 13, 14.15). Je
vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres comme je vous
ai aimés(Jn, 13, 34).
L’association du
geste et de la parole assure sa pleine dimension symbolique à la prescription
de Jésus à ses disciples. D’abord, le geste concret et inattendu: Jésus lave
les pieds de ses disciples. Il explique ensuite qu’il a voulu leur donner un
exemple (v. 15): « Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur, vous
devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres ». L’obligation
porte ici non pas simplement sur l’acte précis de laver les pieds, mais sur le
comportement beaucoup plus étendu dont cet acte n’est que le symbole, le
paradigme. Geste à ne pas prendre à la lettre, mais au sérieux. Mettre l’accent
sur la valeur et la dignité d’un humble service rendu à un autre. Le serviteur
n’est pas au-dessus du Maître. Si le Seigneur lave, que le serviteur lave lui
aussi. Le serviteur ne peut refuser ni dédaigner ce que fait son Maître.
Les deux gestes,
celui que Jésus accomplit et celui que nous devons accomplir, sont reliés entre
eux. Le premier est l’occasion et la condition du second. Si le Christ ne nous
lave pas, nous n’aurons ni le désir, ni la force de nous laver les pieds les
uns aux autres. Nous pourrons nous laver les pieds les uns aux autres seulement
si nous partageons le pain eucharistique qui nous unit tous en seul corps,
puisque nous participons à un même pain. Le lavement des pieds anticipe la
dernière Cène, où Jésus nous lave de ses propres mains. C’est seulement lavés
et purifiés de notre égoïsme par Jésus eucharistique que nous trouverons la
force de suivre l’exemple de Jésus. Prenez, mangez mon corps et buvez mon
sang...cet amour vous fera aimer de l’amour même dont je vous aime.
P. Edouard Hamel,
S.J.