Le Lavement des pieds (Jn 13, 1-15)

 

Le lavement des pieds est un geste riche de symbolisme; geste difficile à comprendre, difficile à accepter et difficile à imiter. Et pourtant, si nous ne le comprenons pas, nous ne l’accepterons pas et si nous ne l’acceptons pas, nous ne l’imiterons pas, malgré la demande de Jésus. L’introduction solennelle à cette scène vaut pour tout le livre de la Passion, qu’elle met sous le signe de l’amour qui donne tout son sens à l’œuvre de Jésus et particulièrement à la Passion.

 

Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême (13, 1).

 

Au cours d’un repas, Jésus, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, se lève de table (v. 2).

 

Jean souligne d’abord tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette scène en la faisant précéder du rappel de la préscience du Christ, Jésus est pleinement conscient de sa destinée, il sait pourquoi il pose ce geste et pour qui il le fait:

 

Ma vie, personne ne me l’enlève, mais je m’en dessaisis de moi-même (10, 18). Jésus accepte librement d’être livré et de souffrir par amour.

 

1 - Geste difficile à comprendre

 

Jésus se lève de table, quitte son vêtement et prend un linge qu’il se noue à la ceinture; puis, il verse de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture (v. 4-5).

 

Jean décrit avec la précision d’un scénario les gestes pleinement réfléchis de Jésus, pour souligner l’aspect déconcertant et dramatique de la scène. Les gestes de Jésus expriment symboliquement ce qui fut l’essentiel de sa vie et de la Passion: il est venu pour servir et non pour être servi (Mc 10, 45). Autant le lavement des pieds peut avoir un sens avant le repas, autant il est choquant au milieu d’un repas de fête. Jésus accomplit le geste de l’esclave. Il se dépouille lui-même de ses vêtements. Sur la croix, il sera dépouillé par d’autres. Comme un esclave, il se met aux pieds de ses disciples, se fait petit et vulnérable. Ce qui se passera sur la croix est comme rendu visible ici par ce geste déconcertant. Dans les lois liturgiques de l’Exode, le lavement des pieds avait le sens d’une purification (Ex 40, 31). Le geste de Jésus est donc une purification, qui symbolise le service qu’il rend à l’humanité sur la croix en la purifiant. Quand Dieu sert, quand il nous sert, quand il lave les pieds de sa créature, il révèle le fond de son cœur. En mourant sur la croix, Jésus est la source d’eau vive promise par Ézéchiel: « Je vous aspergerai d’une eau pure et vous serez purifiés » (Ez 36, 25).

 

 

Avant de donner sa vie, Jésus agit en « serviteur », pour montrer qu’il est le serviteur de Yahvé. Le geste symbolique du lavement nous livre la signification de la vie et de la mort de Jésus. Le Fils de Dieu lave les pieds souillés des humains. Le Seigneur accepte le service de l’esclave et l’accomplit. Sur le Calvaire, Jésus a subi une mort infligée par les hommes. Ici, Jésus, en pleine liberté, en posant le geste de l’esclave, anticipe l’esclavage de sa mort, meurt, pour ainsi dire, d’avance; il célèbre sa mort liturgiquement, dans cet acte suprême d’amour, en présentant sa mort comme un service rendu aux humains.

 

Quel est le plus grand; celui qui est à table ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Eh bien! moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert (Lc 22, 27).

 

Sa vie entière et toute son oeuvre, Jésus les résume dans l’image du service à table.

 

Ce qui se passera sur la croix est rendu visible à l’avance quant à l’essentiel, par ce geste d’esclave.

 

 

2 - Geste difficile à accepter

 

 

Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit: « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds! » Jésus lui déclara: « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant; plus tard tu le comprendras. » Pierre lui dit: « Tu ne me laveras pas les pieds; non, jamais! » Jésus lui répondit:  « Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi. »

 

Pierre juge selon les normes humaines et refuse d’accueillir ce geste d’abaissement qui va à l’encontre de l’image qu’il se fait de son Maître. Mais, il y a plus encore dans ce refus: il ne comprend pas le geste de Jésus, parce qu’il ne comprend pas la Passion, qui reste pour lui un scandale. Il reprend ici ses négations précédentes (Mt 16, 22). Refus de la Passion comme service que nous rend Jésus. Pierre ne voulait pas accepter que Jésus le sauve; il prétendait même sauver lui-même Jésus: « Je donnerais ma vie pour toi » (Jn 13, 37). Cette incompréhension le conduira au reniement prédit par Jésus (v. 38).

 

 

Si je ne te lave pas, tu ne peux avoir part avec moi (v. 8).

 

 

Par ces paroles, Jésus explique son geste. Personne ne peut être cohéritier du Christ, ni avoir part avec lui, s’il n’est pas purifié par le Christ lui-même. Refusant de se laisser laver les pieds, Pierre refuse la façon dont Jésus symbolisait sa mort, son action salvifique; il refuse d’être purifié et donc sauvé par Jésus. Et Jésus insiste: je dois te laver, laisse-moi te purifier, autrement tu n’auras point de part avec moi. Se laisser laver par Jésus signifie se laisser sauver par Lui, accepter ce salut qui provient de Jésus en croix, c’est passer de l’auto-suffisance à l’humilité qui adore, reconnaître son besoin d’être purifié constamment, ce qui n’est pas un aveu facile, ni agréable. Seul Jésus peut nous purifier de nos fautes. Et il le fait grâce au sang et à l’eau jaillis de son côté.

 

C’est à la condition d’accepter et de recevoir dès maintenant le geste d’amour et d’humilité de Jésus qui se met à son service (comme il donnera sa vie) que Pierre pourra comprendre la vie nouvelle et y participer. Faute de comprendre l’esprit de son Maître, et à cause de sa résistance, Pierre s’exclut de toute communication avec lui, de toute participation à son oeuvre et à sa gloire.

 

Pierre, c’est chacun de nous. Comprenons-nous plus que lui? Le refus de Pierre est aussi le nôtre. On dit volontiers à Jésus: « Je ne suis pas sale », ou bien « Je puis me laver tout seul ». Comme Pierre, nous avons besoin que Jésus nous lave. Il n’est certes pas plus facile pour nous que pour Pierre de nous laisser laver par Jésus. Et pourtant, il nous fait la même réponse qu’à Pierre, réponse insistante, menaçante même:

 

Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi (v. 8).

 

Me laisser aimer et laver par un Dieu qui s’agenouille devant moi; faire l’expérience de me laisser aimer, d’être l’objet premier de cette miséricorde divine. L’homme refuse de se laisser « délivrer », de se faire libérer de lui-même par l’amour qui pousse Jésus à la mort. Il entend ne devoir qu’à lui-même son être et sa vie! Il éprouve comme profondément vexant d’en être redevable à l’amour d’un autre.

 

3 - Geste difficile à imiter

 

Comprenez-vous ce que je vous ai fait? (v. 12).

 

 

Difficile à comprendre, difficile à accepter, le geste de Jésus est encore plus difficile à imiter. Et pourtant, Jésus ne fait qu’anticiper ici le commandement de l’amour fraternel qui nous sera donné lors de la dernière Cène. C’est pourquoi, toute la cérémonie du lavement des pieds est appelée le mandatum, le « commandement ». Il y a parallélisme parfait entre les deux phrases de Jésus:

 

 

C’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. Vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres (Jn 13, 14.15). Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés(Jn, 13, 34).

 

L’association du geste et de la parole assure sa pleine dimension symbolique à la prescription de Jésus à ses disciples. D’abord, le geste concret et inattendu: Jésus lave les pieds de ses disciples. Il explique ensuite qu’il a voulu leur donner un exemple (v. 15): « Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres ». L’obligation porte ici non pas simplement sur l’acte précis de laver les pieds, mais sur le comportement beaucoup plus étendu dont cet acte n’est que le symbole, le paradigme. Geste à ne pas prendre à la lettre, mais au sérieux. Mettre l’accent sur la valeur et la dignité d’un humble service rendu à un autre. Le serviteur n’est pas au-dessus du Maître. Si le Seigneur lave, que le serviteur lave lui aussi. Le serviteur ne peut refuser ni dédaigner ce que fait son Maître.

 

 

Les deux gestes, celui que Jésus accomplit et celui que nous devons accomplir, sont reliés entre eux. Le premier est l’occasion et la condition du second. Si le Christ ne nous lave pas, nous n’aurons ni le désir, ni la force de nous laver les pieds les uns aux autres. Nous pourrons nous laver les pieds les uns aux autres seulement si nous partageons le pain eucharistique qui nous unit tous en seul corps, puisque nous participons à un même pain. Le lavement des pieds anticipe la dernière Cène, où Jésus nous lave de ses propres mains. C’est seulement lavés et purifiés de notre égoïsme par Jésus eucharistique que nous trouverons la force de suivre l’exemple de Jésus. Prenez, mangez mon corps et buvez mon sang...cet amour vous fera aimer de l’amour même dont je vous aime.

 

P. Edouard Hamel, S.J.