Le Règne (91-100) dans les Exercices Spirituels de saint Ignace

 

J’ai écrit cet article spécialement pour vous qui avez fait les Exercices Spirituels de saint Ignace. Peut-être aurez-vous un peu de temps, pendant le temps de Noël, de vous asseoir devant la crèche et de contempler à nouveau le Seigneur qui vous appelle. Peut-être comprendrez-vous mieux, maintenant que vous êtes engagés dans le travail du Royaume, toute l’importance de maintenir la qualité spirituelle de votre engagement, la qualité de votre réponse au Sei­gneur.

 

L’appel du roi temporel aide à contempler la vie du roi éternel

 

L’appel du roi temporel ne doit pas être négligé, il a beaucoup d’importance: il est une clé d’interprétation, il aide à contempler la vie du Roi éternel. C’est déjà toute la dynamique de la contemplation qui est donnée en substance dans le titre.

 

Au premier regard, il semblerait y avoir une légère incohérence dans le titre. En effet, il aurait été plus logique de dire: L’appel du roi temporel aide à contempler l’appel du roi éternel. Pour Ignace, dans une telle formulation, manquerait probablement un chaînon: il faut passer par la contemplation de la vie du Roi éternel pour comprendre son appel. 

 

Prière. La prière préparatoire habituelle.

 

Premier préambule. Composition: voir le lieu. Ici, voir par le regard de l’imagination les synagogues, les bourgs et les villages où le Christ notre Seigneur prêchait.

 

Dans le premier préambule, Ignace invite le retraitant à garder en éveil sa capacité de « voir »: il insiste à deux reprises sur l’exercice du sens de la vue. Il faut voir les lieux où Jésus fait entendre sa prédication: les synagogues, les bourgs et les villages. C’est toute la vie publique de Jésus qu’il faut contempler.

 

Second préambule. Demander la grâce que je veux. Ici, demander la grâce à Notre Seigneur, afin de ne pas être sourd à son appel, mais prompt et diligent à accomplir sa très sainte volonté.

 

Le second préambule invite à se faire attentif: c’est le sens de l’ouïe qui doit rester en éveil « afin de ne pas être sourd à son appel ». Les deux préam­bules forment un tout: pour que l’appel soit bien entendu, il faut contempler la vie de Jésus.

 

[Première partie]

 

Premier point. Me représenter un roi humain, choisi par la main de Dieu notre Seigneur, auquel rendent respect et obéissance tous les chefs chrétiens et tous leurs hommes.

 

Ignace présente un roi qui jouit d’un grand prestige: sur lui, le choix de Dieu s’est arrêté, un choix non seulement connu mais reconnu par tous les chefs chrétiens et tous leurs hommes.

 

Ignace a vécu sa jeunesse dans le milieu de la cour, et c’est un monde qui l’a fasciné. C’est un monde où il y a de la grandeur, de l’idéal, de l’ambition. C’est un milieu où Ignace a eu l’impression qu’il pourrait réaliser de grandes choses. Ce milieu de vie a fait rêver et vibrer  Ignace.

 

Encore aujourd’hui notre monde peut être à l’origine de grands rêves. Parfois la politique fait naître chez certaines personnes une grande passion. On aimerait faire quelque chose pour son pays. On se voit plein d’énergies et déjà on se voit « réalisant » des exploits. Ignace suppose, chez la personne qui entre dans les Exercices, beaucoup de dynamisme et un désir de faire beaucoup pour le Seigneur.

 

Second point. Regarder comment ce roi parle à tous les siens et leur dit: « Ma volonté est de conquérir tout le territoire des infidèles. Pour cela, celui qui voudra venir avec moi devra se contenter de la même nourriture que moi, de la même boisson, du même vêtement, etc. Il de­vra aussi peiner avec moi le jour et veiller la nuit, etc., pour prendre part ensuite avec moi à la victoire, comme il l’aura prise à la peine. »

 

Le roi présente son projet: « conquérir tout le territoire des infidèles. » Le roi veut  étendre son territoire jusqu’aux confins des terres des infidèles. Ce projet convient bien à la grandeur du roi.

 

Le style du roi est inhabituel; avec lui, tout sort de l’ordinaire, de la banalité: dans la conquête, il partagera la même nourriture, la même boisson, le même vêtement, la même peine que tous, et, surprise, tous prendront part avec lui à la même victoire. Pas de barrières entre le roi et les appelés. L’appelé se trouve devant un homme extraordinaire et un projet extraordinaire. Une chance unique. 

 

 Troisième point. Considérer comment doivent répondre à un roi si généreux et si humain les sujets fidèles, et aussi combien celui qui n’accepterait pas la requête d’un tel roi mériterait d’être blâmé par tout le monde et tenu pour lâche chevalier.

 

Dans une situation si exceptionnelle, comment dire « non »? Il n’y a qu’une réponse enthousiaste qui puisse convenir.

 

Seconde partie

 

La seconde partie de cet exercice consiste à appliquer l’exemple précédent du roi temporel au Christ notre Seigneur, en suivant les trois points ci-dessus.

 

Pour Ignace, les trois points ci-dessus se retrouvent dans la seconde partie de l’exercice,  mais pas de la même manière. Dans la première partie de l’exercice, on trouvait cette séquence: 1- présentation du roi temporel; 2-  appel du roi; 3-  réponse à son appel. Dans la seconde partie de l’exercice, Ignace introduit une nouvelle séquence: 1- appel du Roi éternel; 2- première réponse à son appel; 3-  puis, une seconde réponse, d’une autre qualité.

 

Premier point. Dans le premier point, s’il faut prêter attention à un tel appel adressé par le roi temporel à ses sujets, combien est-ce une chose qui mérite plus d’attention encore que de voir le Christ notre Seigneur, Roi éternel, et devant lui tout l’univers qu’il appelle, en même temps que chacun en particulier, en disant: « Ma volonté est de conquérir le monde entier et tous les ennemis, et d’entrer ainsi dans la gloire de mon Père. Pour cela, celui qui voudra venir avec moi doit peiner avec moi, afin que, me suivant dans la souffrance, il me suive aussi dans la gloire.

 

Ici commence la seconde partie du diptyque: on est mis en présence du Christ notre Seigneur, Roi éternel ou le Seigneur de Gloire, Celui dont la royauté ne passera pas. Nous entrons dans une vision de foi.

 

Ce qui frappe, dans ce premier point, c’est le parallélisme très étroit entre l’appel du roi temporel et l’appel du Roi éternel.

 

Le discours de l’un et l’autre roi commence exactement de la même manière: « Ma volonté est de conquérir... ». Dans l’un et l’autre appel, il est question de « conquérir ». Ce verbe garde une résonance très terrestre.

 

Il est ensuite question de l’objet de la conquête. Le roi temporel veut conquérir « tout le territoire des infidèles », tandis que le Roi éternel veut conquérir le « monde entier et tous les ennemis ». Cette dernière formule est plus universelle et convient mieux au Christ. À cause du parallélisme, on pourrait avoir l’impression, à première vue, que les deux projets de conquête portent sur un objet tout à fait semblable.

 

 Les mêmes formules « peiner avec moi »  et « avec moi » se retrouvent dans les deux sections du diptyque: dans l’une et l’autre section, sont mises en évidence la proximité et l’intimité avec le roi.

 

Le plus grand effort de christianisation de la parabole se trouve dans la conclusion du discours du Roi éternel. Le roi temporel annonçait à l’appelé qu’il allait « prendre part...à la victoire, comme il l’aura prise à la peine ». Dans la conclusion du discours du Roi éternel, Ignace y introduit le ké­rygme: « afin que, me suivant dans la souffrance, il me suive aussi dans la gloire ». Il ne s’agit plus d’une victoire terrestre, mais de l’entrée du Christ dans la gloire après les souffrances de sa Passion.

 

Second point. Considérer que tous ceux qui auront jugement et raison offriront toute leur personne à la peine.

 

Relativement à la réponse apportée par le disciple, il n’y a pas de différence essentielle entre la réponse donnée au roi temporel et celle donnée au Roi éternel. Dans l’une et l’autre réponse, l’appelé ne voit pas comment il pourrait dire non « à un roi si généreux et si humain »; un tel homme « mériterait d’être blâmé par tout le monde »; ou encore, comment pourrait-on dire non au Roi éternel si on a « jugement et raison »? La person­nalité des deux rois est  telle que l’adhésion soit à la personne ou soit au projet découle comme naturellement. On ne peut que donner une réponse posi­tive et enthousiaste.

 

Il importe de réfléchir un peu sur le parallélisme entre ces deux sections du diptyque. Ignace a saisi qu’il pouvait exprimer à partir du langage des institu­tions de son temps le coeur de la réalité chrétienne: la grandeur insondable du Christ qui appelle à le suivre à travers le mystère de sa mort et de sa ré­surrection. De même que le chevalier ne pourrait dire « non » à son roi qui l’appelle, ainsi le disciple, déjà engagé à la suite du Christ, ne pourrait, s’il a « jugement et raison », dire « non » à son Seigneur. Ignace part de la réalité humaine qu’il connaît et aime pour comprendre le coeur de la réalité chré­tienne. La culture d’un temps aide à comprendre la richesse de l’appel que le Christ fait entendre et elle aide à comprendre comment le disciple doit ré­pondre à son Seigneur qui l’appelle. 

 

Mais Ignace a établi un parallélisme si étroit entre l’appel du roi temporel et l’appel du Roi éternel qu’il est un peu inévitable, au moins dans un premier temps, que l’appelé en vienne à interpréter l’appel du Roi éternel non seulement à la lumière de l’appel du roi temporel, mais au même niveau humain que l’appel du roi temporel. Dans la transposition chrétienne de l’appel du roi temporel, on a vraiment le coeur du christianisme, le kérygme: « la souf­france et la gloire ». L’essentiel est là. Mais, dans une telle transposition chrétienne de la parabole, ne court-on pas le risque, sans trop s’en apercevoir, de donner aux mots christianisés un sens humain que les mots ne devraient plus avoir. Quand le Roi éternel, dans son appel, parle de « conquérir le monde entier et tous les ennemis », on n’est pas tellement éloigné du langage du roi temporel qui parle de « conquérir tout le territoire des infi­dèles ». Ne risque-t-on pas de donner au verbe « conquérir » un sens politique qu’il ne devrait plus avoir dans l’appel du Roi éternel? Quand le Roi éternel parle de « souffrance et de gloire », est-ce qu’on ne pourrait pas se sentir trop rapidement en accord en pensant qu’on n’est pas tellement éloi­gné de « la victoire » et de « la peine » dont parle le roi temporel. Dans le langage de l’appel du Roi éternel, on peut se trouver en pleine ambiguïté. L’essentiel de l’appel du Christ est là, mais le langage est si près du langage employé par le roi temporel qu’on peut facilement glisser d’un sens spirituel à un sens humain. Si, dans l’intention du texte, l’appel du Roi éternel est présenté comme un dépassement de l’appel du roi temporel, c’est l’appelé qui a grande difficulté à saisir la différence cachée entre les deux appels. C’est dans l’appelé que la difficulté se cache.

 

Essayons de présenter ce que pourrait être la première réponse au Roi éternel. Cette réponse ressemblera passablement à ce que serait la réponse au roi temporel. Son style sera très lié à la manière de faire  de toute entreprise terrestre. La réponse est enthousiaste, elle comporte le goût de se donner, d’entreprendre de grandes choses pour le Seigneur. L’appelé fait de grands rêves, il est plein de projets. Il se fixe des objectifs auxquels il tient et voit les moyens qu’il prendra pour les réaliser. Il se sent fort, vigoureux, rien ne lui fait peur: il est prêt à tout faire pour le Seigneur. Un peu comme Ignace, il pourrait dire: « Saint Dominique a fait ceci: eh bien moi, il faut que je le fasse. Saint François a fait cela: eh bien, moi, il faut que je le fasse » (R.P. 7). Toutefois, l’appelé fait aussi l’expérience que tout ne fonctionne pas comme il l’a prévu, les plans auxquels il était très attaché ne se réalisent pas facile­ment, la gloire rêvée lui échappe. La fatigue commence à se faire sentir. Les résultats laissent apparaître un côté déroutant. D’où une certaine déception pour ce qu’il a entrepris avec tant d’ardeur, de zèle et d’oubli de soi. Peut alors s’insinuer un doute sur le choix: me suis-je trompé? Sans parler d’une expérience possible de dégoût, un peu comme Ignace au coeur de ses difficultés: « Il lui vint certains dégoûts de la vie qu’il menait avec de grandes en­vies de l’abandonner » (R.P. 25). Le Seigneur n’est pas là où on avait rêvé de le rencontrer. L’enthousiasme, qui n’est pas enraciné dans la contempla­tion de la vie du Christ Jésus, comporte un élément de fragilité. Pour le travail dans le royaume, ce genre d’enthousiasme se révèle une force éphémère et n’est pas un équipement sûr pour un travail à long terme dans le royaume. Il faut pousser plus loin la recherche.

 

Cette première réponse à l’appel du Roi éternel correspond à un temps de surdité. L’essentiel du message est là: la mort-résurrection du Christ est pro­clamée. Mais on ne l’a pas encore compris. Quand Jésus parle de sa mort, on l’interprète à la manière de Thomas dans l’évangile de Jean: « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui! » (Jn 11, 16). Quand Jésus parle de sa gloire, on l’interprète à la manière des fils de Zébédée: « Accorde-nous, lui di­rent-ils, de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire » (Mc 10, 36). Qu’on parle de mort ou de gloire, on ne sait pas de quoi il s’agit, on répète des mots. Toutefois si une telle manière de répondre à l’appel de Jésus est déjà vraiment un commencement de réponse, il peut correspondre à ce que Paul appelle du lait : « Pour moi, frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des êtres de chair, comme à de petits enfants dans le Christ. C’est du lait que je vous ai donné à boire non une nourriture solide; vous ne pouviez encore la supporter » (1 Co 3, 1-2). L’essentiel n’a pas encore été saisi.

 

L’appel du Roi éternel  devient un discours à partir duquel le sourd compose un autre discours. Il remodèle le discours de Jésus selon ce qu’il saisit, il le comprend en parallélisme étroit avec le discours du roi temporel. Il se fait une image du Christ qui correspond à ses désirs et il veut se donner totalement à ce Christ humain qu’il aime et qu’il veut suivre. L’expérience qu’il fait de ce Christ le fait rêver et lui donne beaucoup d’enthousiasme. Si nous devions nous arrêter à cette première réponse, le titre de la contemplation aurait dû être: « L’appel du roi temporel aide à contempler l’appel du Roi éternel ».

 

La parabole a aidé à contempler l’appel du Roi éternel. Elle a joué un rôle important. La parabole a permis de saisir, à partir du langage des institutions de ce monde, quelque chose de la beauté de l’appel du Christ. L’appel du Christ aurait laissé un certain malaise, si on n’avait pas d’abord saisi son harmonie avec nos plus grandes valeurs qui font que notre vie est chargée de sens. Nous savons que le langage d’ici, nos valeurs, ce que nous avons de plus beau nous permet de comprendre quelque chose des réalités du monde spirituel. Mais nous soupçonnons que ce langage a ses limites et qu’il ne peut pas tout dire sur la pensée de Dieu. Il est trop limité pour exprimer toute la pensée de Dieu. Il nous faut faire un autre bout de chemin et apprendre de Dieu même ce que notre langage ne pourrait dire parce que cela « n’est pas monté au coeur de l’homme (1 Co 2, 9).

 

Troisième point. Ceux qui voudront aimer davantage et se distinguer au service total de leur Roi éternel et de leur Seigneur universel, n’offriront pas seulement leur personne à la peine; mais encore, allant contre le sensible en eux et contre leur amour charnel et mondain, ils feront une offrande de plus haut prix et de plus haute importance, disant: « Éternel Seigneur de toutes choses, je fais mon offrande, avec vo­tre faveur et votre aide, devant votre infinie Bonté et devant votre Mère glorieuse et tous les saints et saintes de la cour céleste. Je veux et je désire, et c’est ma détermination réfléchie, pourvu que ce soit votre plus grand service et votre plus grande louange, vous imiter en endu­rant toutes les injustices et tous les mépris, et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle, si votre très sainte Majesté veut me choi­sir et m’admettre à cette vie et à cet état. »

 

Tout parallélisme entre deux réalités comporte une ressemblance et une différence. Jusqu’ici l’appelé a été surtout préoccupé par la ressemblance en­tre l’appel du roi temporel et l’appel du Roi éternel. Le langage de Jésus a été interprété à la lumière de l’appel du roi temporel, même le kérygme. Ce genre d’interprétation, bien que comportant des aspects de vérité, est trop court. Il reste maintenant à saisir quelle est la différence entre les deux appels, à savoir « ...peiner avec moi...pour prendre part ensuite avec moi à la victoire » (discours du roi temporel) et « peiner avec moi, afin que, me suivant dans la souffrance, il me suive aussi dans la gloire » (discours du Roi éternel). Il importe d’avoir en tête la réponse de Jésus à Pilate: « Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas  livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici » (Jn 18, 36). Quand le roi temporel parle de peine et de victoire et quand Jésus parle de souffrance et de gloire, on fait face à deux mondes différents, bien qu’il y ait une certaine analogie entre ces deux mondes. Si les deux rois parlent de « conquérir », ils ne parlent pas de la même chose. Quand Jésus parle de « conquête », il n’est pas question de territoire, ni d’écrasement des ennemis, mais d’attirer tous les hommes à Lui (Jn 12,32), même tous les ennemis. Dans un tel contexte, si l’appel du roi temporel peut apporter une aide, c’est dans la mesure où l’appelé cher­che surtout à saisir la différence entre les deux appels et, cette différence,  il ne peut la trouver qu’en contemplant la vie du Roi éternel.

 

Pour entendre le véritable appel du Christ, il faut contempler sa vie: il n’y a que la vie du Christ qui donne accès au vrai sens de l’appel. Ignace n’a pas présenté, dans le premier point de la seconde partie, la personnalité du Christ: pour lui, une présentation de Jésus ne suffirait pas, il faut que l’appelé contemple lui-même la vie de Jésus et qu’il exprime lui-même ce qui caractérise cette vie. S’il ne s’exprime pas lui-même, il ne saura pas s’il a compris. Il pourrait répéter ce qu’il a entendu. Si l’appelé peut, après avoir contemplé la vie de Jésus, décrire le vrai style de la personnalité de Jésus, décrire ce que Jésus aime, la tendance ou l’orientation de ses choix, alors, il n’a plus besoin qu’on lui fasse une présentation de Jésus: il a fait cette découverte par lui-même, grâce à l’Esprit. 

 

Celui qui voit « par le regard de l’imagination les synagogues, les bourgs et les villages où le Christ notre Seigneur prêchait » sait que la vie du Seigneur a connu des hauts et des bas selon la qualité d’accueil que les gens lui ont réservé. C’est avec plaisir qu’on a écouté parler Jésus et il a connu un grand succès. Les foules ont fait l’expérience de sa puissance de salut et on lui a exprimé un grand attachement et beaucoup de gratitude. On a aimé son autorité et sa liberté. Il a connu une grande renommée, une grande gloire. D’autre part, il y a eu aussi ceux qui l’ont trouvé séducteur et l’ont passionnément détesté. Jésus leur est apparu comme une menace pour la nation. On s’est moqué de lui, on l’a injurié et on l’a mis à mort. La prédication du royaume provoque donc une forte réaction: il y a ceux qui accueillent et ceux qui rejettent l’appel. Jésus a connu à la fois le succès et l’échec le plus total. Rien ne l’a arrêté. La mission de son Père l’a mobilisé complètement. Il est toujours resté libre et disponible. Ce fut là son style.

 

Le disciple qui contemple la vie de Jésus commence à comprendre que la proclamation du royaume n’est vraiment pas une entreprise humaine, elle est fidélité à la volonté du Père et que, s’il s’aventure avec Jésus, il doit être équipé pour affronter toutes les situations. Le succès ne sera pas absent et il pourra goûter ces heureux moments. Mais il perçoit aussi qu’il devra affronter la dimension échec qui fait partie de l’entreprise de Jésus. Il perçoit que, comme Jésus, il lui faudra faire l’expérience de « toutes les injustices et tous les mépris, et toute pauvreté, aussi bien effective que spiri­tuelle ». C’est là le sens caché de l’expression « me suivant dans la souffrance  ». Il n’y a que la contemplation de la vie de Jésus qui puisse révéler un tel sens de l’appel de Jésus. Si on ne passe pas par la vie de Jésus, on reste sourd, on ne saisit pas.

 

Celui qui a contemplé la vie du Roi éternel a compris que la réponse à l’appel du Roi éternel allait beaucoup plus loin que l’offrande de sa personne à la peine. Sa réponse sera un « davantage »,  un choix amoureux pour le style de vie du Christ: ne jamais reculer, quand il s’agit de la volonté de Dieu, même devant les injustices, les mépris et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle.

 

L’appelé expérimente en lui-même une grande opposition intérieure à un tel style; le genre de vie du Christ fait terriblement peur (c’est le sensible) et s’oppose au goût naturel que l’appelé a pour le succès, la gloire (c’est l’amour charnel et mondain). Celui qui fait son offrande quitte toutes les structures de mort qui sont en lui, tout ce qui l’enferme en lui-même: les peurs qui sont des alertes naturelles pour se bien défendre, se protéger et vivre en paix; les désirs de la gloire qui sont des stimulants efficaces pour l’exaltation de sa propre personne. L’appelé se voit invité à passer à un niveau d’ouverture où ses possibilités humaines ne sont pas habituées de s’exercer. Là où Jésus l’invite à aller, il n’y a que la Bonté infinie qui puisse le conduire, « la faveur et l’aide » de l’Éternel Seigneur. La contemplation de la vie de Jésus a transformé intérieurement l’appelé qui voit naître en lui le désir de faire « une of­frande de plus haut prix et de plus haute importance ».

 

Ce qui frappe dans l’offrande, c’est que l’imagerie de la parabole est maintenant disparue. Tout le spatio-temporel a aussi disparu: les synagogues, les bourgs et les villages. Nous entrons dans un monde où notre culture, qui a joué un rôle important, est en quelque sorte dépassée. Comme dans les vi­sions apocalyptiques, on est introduit en présence de la cour céleste, devant l’infinie Bonté, la Mère glorieuse, tous les saints et les saintes. C’est en pré­sence de toutes ces personnalités que l’appelé entre en contact avec le Roi Éternel où il reçoit l’ultime révélation de la vie de l’éternel Seigneur de toutes choses: le Roi qui a accueilli la Passion est maintenant dans la gloire. La contemplation du Christ céleste permet de comprendre que sa vie sur terre a été le chemin vers sa gloire. C’est ce même chemin que toute la cour céleste a connu d’expérience. C’est aussi sur ce chemin que l’appelé se sent désireux de s’engager en faisant son offrande.

 

Ce sens de l’appel du Roi éternel ne pouvait pas être exprimé, dans toute sa clarté, à partir de la parabole du roi temporel. Il fallait pour saisir l’appel du Roi éternel contempler sa vie terrestre et son entrée dans la Gloire: c’est la vie du Roi éternel qui permet de différencier sans aucune ambiguïté l’appel du Roi éternel de l’appel du roi temporel. Toutefois, on ne pourrait nier que le roi temporel, lui aussi, invitait à prendre part à la peine. Mais, dans un contexte d’enthousiasme, il était un peu inévitable que l’appelé mette en veilleuse cette dimension de l’appel. Ce n’est que dans un second temps, au coeur des difficultés, que cette dimension pouvait apparaître dans toute sa vérité et pousser l’appelé à chercher la réponse dans la contemplation de la vie du Christ Jésus.

 

André Charbonneau, S.J.

Haïti