M’ACCUEILLIR et M’AIMER

COMME HAÏTIEN, HAITÏENNE

 

* Être nègre, être pauvre, être Haïtien sont trois façons d’être à articuler pour avoir une idée de l’identité historique de l’Haïtien, de l’Haïtienne. Rejeter une de ces trois composantes ou essayer de la noyer dans l’inconscient, c’est se nier soi-même comme Haïtien(ne), avec toutes les conséquences négatives que cela peut en­traîner sur notre avenir comme peuple.

 

 

** Mais s’accepter historiquement aujourd’hui comme Haïtien(ne), c’est reconnaître qu’il peut exister une triple souffrance qui accompagne celui ou celle qui est nègre parce que nègre, celui ou celle qui est pauvre, parce que pauvre, celui ou celle qui est Haïtien(ne), parce que Haïtien(ne).

 

 

L’humanité fait des progrès en ayant une perception plus scientifique, plus positive, plus réaliste des nègres, des pauvres, des Haïtiens et Haïtiennes mais il reste un très long chemin à parcourir avant que le nègre, le pauvre, l’Haïtien soient reconnus dans leur richesse et leur pauvreté. L’Haïtien(ne), à la fois nègre et pauvre, doit reconnaître - et ceci est très important pour son identité actuelle - qu’il y a trois souffrances qui peuvent accompagner simultanément son être nègre, son être pau­vre, son être Haïtien(ne).

 

 

Dans l’étape actuelle de l’humanité, il est impossible d’être nègre sans rencontrer ici ou là une certaine souffrance, conséquence d’un certain mépris de l’image qu’on a du nègre. L’Haïtien(ne) est nègre et participe à la souffrance des nègres. Souffrance dans la solidarité avec les nègres.

 

 

Dans l’étape actuelle de l’humanité, il est impossible d’être pauvre sans rencontrer ici ou là une certaine souffrance, par le fait même d’être pauvre. L’Haïtien(ne) est compté parmi les plus pauvres de la terre. Il participe à la souffrance des pauvres du monde. Souffrance dans la solidarité avec les pauvres.

 

 

Dans l’étape actuelle de l’humanité, il y a possibilité d’une certaine souffrance par le seul fait qu’on est Haïtien. L’Haïtien(ne) est pauvre, est nègre et il est « un cas » mis à part sur le plan international, sur le plan du sous- développement, sur le plan de l’immigration. Il suffit qu’il arrive dans un aéroport international ou dans une ambassade étrangère pour la demande d’un visa pour qu’il se rende compte qu’il est « l’autre » (en anglais you...Haitian; en espagnol él es Haitiano). Il est toujours soupçonné de fuir son pays pauvre pour entrer et vivre illégalement dans un pays riche.

 

 

***La seule attitude qui convienne c’est: s’accepter, s’assumer JOYEUSEMENT comme Haïtien(ne), nègre et pauvre. Reconnaître et s’exercer à découvrir les valeurs, les forces du nègre, du pauvre, de l’Haïtien. Se recevoir, s’accueillir avec fierté comme étant don de Dieu et don de l’histoire. Combattre la fatalité, le pes­simisme qui ferait croire que le nègre, le pauvre, l’Haïtien(ne) sont des catégories inférieures précisément à cause de leur négritude, de leur pauvreté et de leur haï­tianité. Non, ce n’est pas la couleur, l’avoir, la technique de quelqu’un(e) qui fait de lui (d’elle) une Personne. N’être pas arrivé à des techniques sophistiquées ne rend pas pour autant quelqu’un inférieur. Tout homme est un homme. Ce n’est pas la richesse, la science et la technique qui lui donnent sa valeur. C’est l’homme qui donne de la valeur. S’il ne vit pas selon des valeurs dignes de la personne humaine, tout ce qu’il produit fera germer la mort et non la vie. Et dans ce cas il est un « pauvre homme » qui fait pitié.

 

 

Par sa parole, ses actes et son style de vie l’Haïtien(ne) - nègre, pauvre - devra démontrer au monde qu’il s’accepte, s’assume et s’aime lui-même en tant qu’Haïtien-nègre-pauvre, différent et ami des autres. Ni complexe d’infériorité, ni complexe de supériorité en lui; ni haine, ni pessimisme, ni violence... Par sa ma­nière de s’accepter joyeusement, il vivra comme un prophète qui dénonce la superficialité du monde actuel auquel il manque les vrais critères d’évaluation; un pro­phète qui annonce et travaille pour créer un nouveau modèle de société fait de peuples, de races et de cultures égalitaires, fraternelles et complémentaires; un pro­phète qui témoigne qu’il vit ce qu’il croit et croit ce qu’il vit. Il se fait justice en s’aimant lui-même. Il fait justice aux autres en refusant d’accepter leurs critères fon­dés sur l’avoir, le pouvoir et le savoir qui, selon certains, seraient les vrais critères pour lire et construire le monde.

 

 

**** S’accepter de façon réaliste car c’est une réalité: l’Haïtien(ne) est nègre et est pauvre et, comme tel est perçu d’une certaine façon par le monde en tant que nègre-pauvre-Haïtien avec trois modalités de souffrances possibles. Cela exige que l’Haïtien(ne) se crée et se recrée quotidiennement et historiquement comme un sujet joyeux et responsable. Il le fera en sachant bien nommer et identifier ses forces et ses beautés, pendant qu’il combat et détruit les forces de mort qui existent dans sa culture, dans sa mentalité de peuple, dans son pays.

 

 

Ici nous faisons appel à notre religiosité: Haïtiens, Haïtiennes, nous sommes un peuple qui croit en Dieu. Au nom de Dieu, au nom de nos ancêtres, nous voulons contribuer à partager avec le monde entier tout ce qui chez nous est beau, grand (tel que le courage de vivre, le courage de croire, le courage d’espérer, la joie d’accueillir l’étranger avec: « Honneur et respect ». Refusons de donner à nos frères et sœurs de la terre tout ce qui ne fait pas honneur à notre peuple, à notre race, ni à personne. Ce qui est beau est beau pour tous et vient de Dieu. Ce qui est laid est laid pour tous, ne vient pas de Dieu et doit être rejeté.

 

 

Comme pauvre-nègre-haïtien(ne), nous avons une responsabilité et une mission, la responsabilité et la mission d’un peuple qui souffre, qui veut vivre, et qui veut collaborer avec tous les peuples qui souffrent pour un nouveau modèle d’humanité, une humanité de frères et de sœurs différents les uns des autres et complémen­taires. Le temps doit venir où ce n’est pas l’avoir et le pouvoir qui caractérisent la personne humaine mais l’être, le service, l’amour, la justice et le respect.

 

 

Alors au nom de Dieu, au nom de ce qu’il y a de plus divin et de plus humain dans toute personne humaine sans distinction (quelque soit sa race, sa couleur, son sexe, sa culture et son pouvoir d’achat) je lance un vibrant appel à mes frères et sœurs d’Haïti: Acceptez-vous et aimez-vous comme nègres-Haïtiens pendant que vous luttez contre le sous-développement, l’analphabétisme et la pauvreté qui vous dégradent. N’ayez pas honte d’être nègres et Haïtiens. Il y a une pauvreté qui avilit. Il y a aussi une richesse qui déshumanise. Il nous faut combattre les deux. La richesse que nous voulons, c’est cette richesse qui nous rend plus humains et plus solidaires. Ce genre de richesse est à désirer par tous, et il a quelque chose à voir avec le pauvre de l’évangile que Jésus déclare « bienheureux ». Oui c’est cela votre identité et votre mission, peuple pauvre et nègre d’Haïti en ce tournant de l’histoire: une belle identité et une mission passionnante, exaltante, si vous sa­vez vous accepter et vous aimer sans complexe pour mieux accepter et aimer les autres, vous qui êtes un peuple de diaspora et pèlerin du monde.

 

 

Si vous ne vous acceptez pas et si vous ne vous aimez pas en tant qu’Haïtiens nègres et pauvres, vous allez vous haïr et vous détester, vous allez développer un complexe d’infériorité. Du même coup vous allez haïr les autres. Ceux et celles qui se croient inférieurs aux autres ne pourront rien apporter comme contribution au monde. Si l’on vous méprise, vous ne devez mépriser ni haïr personne. Votre beauté, votre force, votre mission c’est l’amour dans la vérité. Ce sont ces seules armes qui sont la revanche du pauvre. Ne prenez pas quelqu’un, quelqu’une pour modèle tout simplement parce qu’il a de l’argent. C’est ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est juste et bon, ce qui est simple et humble, ce qui est aimable et humain, ce qui fait vivre, c’est cela qui nous dit là où il y a un être humain authenti­que et là où il n’y en a pas. Partout où ces valeurs existent je vous donne rendez-vous, frères et soeurs d’Haïti. Donner la vie et aider à vivre c’est seulement cela qui peut donner sens et immortalité. Tout le reste est mortel. Jésus de Nazareth n’a fait que cela dans sa vie: lutter pour la vie contre la mort. C’est ce qui explique qu’il est et sera toujours LE VIVANT, UN HOMME QUI VIENT DE DIEU, LE FILS DE DIEU QUI FUT LE PLUS HUMAIN DE TOUS LES HOMMES.

 

 

Frères et sœurs Haïtiens, vous qui vivez en Haïti et vous qui vivez en dehors du pays, dispersés à travers le monde, devenez missionnaires de Dieu en vivant selon le programme suivant:

 

 

1) - Aimez-vous vous-mêmes comme Dieu vous aime. Vous êtes une merveille car Dieu vous a créés à son image. Vous portez Dieu en vous. Donnez-le aux au­tres.

 

 

2) - Ne vous comparez pas aux autres. Vous avez votre originalité. Il y a en vous un aspect de Dieu qui ne se trouve nulle part ailleurs. Révélez au monde ce trait de Dieu: le Dieu des nègres, le Dieu des pauvres, le Dieu des Haïtiens, des Haïtiennes.

 

 

3) - Démontrez au monde, partout où vous allez, partout où vous vivez, que LE NOIR EST BEAU, LE PAUVRE EST BEAU, L’HAÏTIEN EST BEAU. Quand Dieu nous créa, il s’émerveilla et chanta: « Oh! que mon oeuvre est belle! »

 

 

4) - Criez à tous et à toutes que tous les peuples, toutes les races, toutes les cultures, toutes les religions sont belles, de la beauté même de Dieu.

 

 

5) - Donnez seulement la vie, jamais la mort, comme Dieu lui-même est le Dieu de la vie et non de la mort.

 

 

6) - Ne faites jamais souffrir. Soyez des hommes et des femmes de paix. Donner la vie, la paix, la joie et la consolation, c’est seulement cela qui est digne de vous.

 

 

7) - Ne haïssez personne, ne méprisez personne. Le racisme et le préjugé ne doivent pas trouver leur demeure en vous. Votre mission est d’unifier, de rassembler. L’unité conduit vers la vie et le progrès. La division est source de mort et de misère.

 

 

8) - Connaissez bien votre culture. Comme toute culture il y a en elle des forces de vie. Partagez avec le pays où vous vivez ces forces de vie et recevez du pays qui vous accueille les forces de vie de sa culture. Mais de grâce, n’apportez avec vous les forces de mort de votre pays, ni ne recevez jamais les forces de mort de la nation qui vous adopte. Seul ce qu’il y a de beau dans une culture et chez un peuple mérite de passer à l’immortalité. Tout ce qui est laid doit mourir. Seul le beau, le bien, le vrai, l’amour vivent devant la face de Dieu et doivent créer un lien de solidarité entre les peuples.

 

 

9) - Aimez-vous comme Haïtiens(nes) Nègres d’un pays pauvre. Identifiez-vous comme tels. N’ayez pas honte de ce que vous êtes. Connaissez votre valeur. C’est seulement ainsi que vous serez citoyens(nes) du monde et vous aimerez tous les autres comme vos frères et sœurs de la terre, eux aussi, elles aussi, beaux comme vous, sacrements de Dieu comme vous.

 

 

10) - Ne répondez jamais au Mal par le Mal. Vous êtes faits pour le BIEN. DIEU VOUS A PROGRAMMÉS POUR AIMER, SEULEMENT POUR AIMER. Chacun, chacune devrait pouvoir dire à l’autre: « Je t’aime pour que tu existes, pour que tu vives. »

 

 

Frères et Sœurs d’Haïti, et vous les jeunes en particulier, pratiquez ces DIX PAROLES et vous aurez la VIE. Et vous aurez la JOIE. Si ces DIX PAROLES de­viennent pour vous un STYLE DE VIE, vous ne vous sentirez jamais ni inférieurs ni supérieurs à personne. Vous serez tout simplement vous-mêmes; habités par l’amour et non par la haine des autres et le mépris des autres. Si vous croyez en vous-mêmes, fiers de ce que vous êtes, vous ne vous ferez pas passer pour des « souffre-douleurs » qui se plaignent et qui méritent pitié. Comme nègres, haïtiens d’un pays pauvre que vous aimez, développez le meilleur de vos talents et de vos valeurs au service de votre peuple et de tous les peuples. Faites la vérité en vous-mêmes. Buvez à votre propre puits. Telle est votre mission en solidarité avec tous les pauvres et les nègres du monde, une mission qui fera de vous une lumière pour toute l’humanité. Plus nous accueillons, apprécions et aimons notre originalité et notre singularité (amour de soi), plus nous serons universels, tournés vers les autres pour les servir (amour des autres). L’homme le plus lui-même, le plus humain, c’est Jésus-Christ. L’homme le plus donné aux autres, le plus universel, le plus divin, c’est Jésus-Christ. Il est pour nous chrétien(ne) la référence et le chemin à suivre pour aller vers toute personne humaine et pour aller à Dieu. Pour nous aimer nous-mêmes, nous devons essayer de nous aimer comme Dieu lui-même nous aime, car c’est difficile de s’aimer soi-même.

 

 

Haïtiens, Haïtiennes, le jour où nous ferons cette expérience spirituelle que « être Haïtien(ne), c’est beau, c’est une grâce et une responsabilité », nous compren­drons qu’ ÊTRE HAÏTIEN(NE), C’EST CHAQUE JOUR LE DEVENIR, NON PAS DU POINT DE VUE DES AUTRES PEUPLES, races et cultures, MAIS DU POINT DE VUE DE DIEU, notre créateur. Être et devenir Haïtien(ne), c’est se recevoir de Dieu comme original et unique dans le concert des na­tions. Et c’est en construisant un nouveau modèle d’Haïti, une Haïti libre, une Haïti qui combatte l’injustice, l’oppression, la pauvreté et la misère que nous serons fiers d’être Haïtien(ne). SE RECRÉER HAÏTIEN(NE) en RECRÉANT Haïti. RECRÉER Haïti en SE RECRÉANT Haïtien(ne). Telle est la seule façon de dire joyeusement OUI à notre IDENTITÉ HAÏTIENNE. Nous accueillir et nous aimer comme un don de Dieu aux autres qui sont eux aussi des dons de Dieu à nous-mêmes, TELLE EST LA VÉRITÉ QU’IL FAUDRA FAIRE CRIER DE TOUT NOTRE ÊTRE. CETTE VÉRITÉ NOUS RENDRA LIBRES ET NOUS DONNERA DES ÉNERGIES INIMAGINABLES POUR PARTICIPER À LA CRÉATION D’UN AUTRE MODÈLE D’HUMANITÉ.

 

 

En guise de conclusion

 

 

Ce qui m’a guidé dans cette réflexion sur l’HAÏTIEN NÈGRE D’UN PAYS PAUVRE ET APPAUVRI, c’est ma profonde conviction humaine et chrétienne que toute personne est une histoire sacrée. La PERSONNE ne doit jamais apparaître comme un problème à résoudre (même si elle a des problèmes), mais un mystère qui invite au dialogue et à la communion. Dans l’admirable échange entre peuples, races, cultures, sexes, religions, il n’y a pas de place pour les orgueilleux mais seulement pour les humbles. Si l’on va à un autre - quel qu’il soit - avec seulement la tête, des outils, des techniques et des préjugés, on sera en face d’un OBJET et non dans un face à face avec un SUJET, unique, original. Ici, c’est le cœur qui est mieux équipé pour s’émerveiller devant la beauté de l’autre, sa poésie et son inépuisable mystère.

 

 

C’est en partant de la personne qui est une histoire sainte que nous pouvons poser les jalons de l’inculturation dont on parle tant aujourd’hui. Entrer dans une culture qui est différente de sa culture propre est impossible sans l’amour et le respect de l’autre. Pour la foi chrétienne, ce qu’il y a de grand, de beau dans la culture d’un peuple est signe de la présence de Dieu dans l’histoire de ce peuple. Avant de toucher un sol étranger, on devrait donc enlever ses sandales, se cour­ber bien bas en signe de respect, et dans l’attitude de celui, de celle qui vient pour écouter, apprendre et s’instruire. C’est là la base de la nouvelle civilisation que nous désirons tous, nous et Dieu avec nous.

 

 

Godefroy Midy, S.J.