VIVRE LE MYSTÈRE PASCAL

DANS LE TEMPS ORDINAIRE

 

            La vie à laquelle l'Évangile nous appelle est radicale, glorieuse et très, très difficile! Elle est radicale en ce qu'elle implique un engagement total. Son but est de délivrer la personne tout entière du péché afin que nous puissions vivre dans la communion des saints avec Dieu. Cette vie est glorieuse: c'est celle à laquelle Dieu nous appelle. Les évangiles invitent les gens à participer à la vie même de la Sainte Trinité. Mais cette vie n'est pas un idéal qui ne se réalisera que dans le temps à venir: saint Paul décrit la réalité présente de cette manière, lorsqu'il écrit:

 

                        Aussi, désormais, ne connaissons-nous plus

                        personne à la manière humaine. Si nous avons

                        connu le Christ à la manière humaine, maintenant

                        nous ne le connaissons plus ainsi. Aussi, si

                        quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature.

                        Le monde ancien est passé, voici qu'une réalité

                        nouvelle est là... Puisque nous sommes à l'œuvre

                        avec lui, nous vous exhortons à ne pas laisser sans

                        effet la grâce reçue de Dieu. Car il dit: «Au moment

                        favorable, je t'exauce, et au jour du salut, je viens à

                        ton secours». Voici maintenant le moment tout à fait

                        favorable. Voici maintenant le jour du salut (2 Cor 5,

15-17. 6, 102).

 

            À mesure que nous saisissons le sens de cette vocation, nous nous rendons compte aussi jusqu'à quel point il est très, très difficile de vivre la vie de l'Évangile dans la réalité de notre monde. Notre monde se caractérise par une distanciation de Dieu, des autres personnes et de notre propre moi. Le temps du carême nous aide à devenir conscients de la grandeur et de la nature de cette distanciation en comparaison avec la communion aimante qu'est Dieu et à laquelle il désire que tous participent.

            Tout comme le carême sert à nous aider à devenir existentiellement conscients de notre distanciation et de notre désir de communion, le temps pascal sert à promouvoir la  conscience existentielle de la vie de l'Évangile. Les trois grandes célébrations liturgiques du temps pascal, Pâques, l'Ascension et la Pentecôte, nous font pénétrer plus profondément dans la vie de l'Évangile. De même, chacune d'elles tend aussi à promouvoir, de façon complémentaire et non exclusive, les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité. Ces vertus, qui sont des dons de Dieu, nous établissent en contact direct avec Dieu. Elles nous nourrissent, favorisant et soutenant la vie de l'Évangile, « le salut » dont parle saint Paul dans 2 Corinthiens. Le temps pascal est glorieux. C'est notre entrée sacramentelle dans la vie de la communion des saints. Il est suivi par le temps ordinaire, qui est un sacrement de nos vies quotidiennes. Le temps ordinaire symbolise notre tentative de vivre la vie de l'Évangile, la communion des saints dans notre vie ordinaire de tous les jours. C'est une chose que d'être profondément ému par une célébration liturgique ou durant une prière en  privé; mais c'est tout autre chose que de vivre cette expérience dans le contexte des conflits, des tentations et du mal présent   hors de ces contextes de prière! Ici, la tradition chrétienne a reconnu trois choses qui aident à vivre la vie de l'Évangile: les conseils évangéliques. Les conseils évangéliques de pauvreté, d'obéissance et de chasteté sont offerts aux chrétiens pour  favoriser notre acceptation des vertus théologales, lesquelles, en retour, favorisent la vie de l'Évangile telle que l'exprime  le temps pascal dans la liturgie. Nous allons maintenant  explorer la dynamique du temps pascal, des vertus théologales et des conseils évangéliques en tant que favorisant la vie de l'Évangile, de même que leurs relations entre elles.

 

Le temps pascal et les vertus théologales

 

Pâques et la foi

 

            L'expérience de Pâques se caractérise par un mouvement  qui va depuis le manque de compréhension de Jésus et du sens de sa vie jusqu'à une croyance en lui et en sa victoire sur le mal. L'expérience est un accomplissement du sabbat. On voit ce mouvement dans les récits de la résurrection des quatre évangiles. Les évangiles rapportent que des gens sont venus au tombeau de Jésus dans l'espérance de trouver un cadavre.  Cette attente apparaît parfaitement normale: après tout, Jésus avait été exécuté et enterré trois jours avant leur venue au tombeau. Les visiteurs sont très tristes; ils se défendent mal de conclure que Jésus, en qui ils avaient mis des attentes considérables mais non raisonnables, a été vaincu par le mal. Les évangiles synoptiques  font remarquer que les visiteurs sont venus au petit jour, tandis que Jean rapporte que Marie Madeleine arriva « tandis qu'il faisait encore nuit ». Ces deux traditions, chacune à sa manière et avec  son propre vocabulaire de symboles, suggèrent le commencement de la réalisation du sabbat juif. Le sabbat représente l'accomplissement du temps ordinaire, χρονος (chronos),  en temps éternel, καιρος (kairos). C'est l'accomplissement de l'immanent dans le transcendant[1]. Les personnes qui s'approchent du tombeau de Jésus apportent les expériences de leur vie tout entière, mais il leur manque un élément qui les aidera à donner un sens à tout cela. L'évangile de Jean exprime de façon succincte l'expérience pascale, lorsqu'il décrit l'entrée de « l'autre disciple » dans le tombeau vide: « il vit et il crut » (Jn 20,8). Une expérience caractéristique de Pâques perçoit les choses d'une manière différente à travers la foi. L'élément qui manquait aux visiteurs était la foi. Luc 24, 13-35  raconte une histoire qui développe cette expérience de « la vision » sous un mode nouveau. Les disciples de la route d'Emmaüs rencontre Jésus, mais  ne le reconnaissent pas. À l'instar des femmes qui étaient venues au tombeau de Jésus, ils ont du mal à ne pas accepter l'évidence que Jésus est mort et  vaincu par le mal. « Nous avions espéré qu'il serait celui qui rachèterait Israël », rappellent-ils. À l'instar des femmes au tombeau, ils avaient mis en Jésus des attentes considérables mais non raisonnables. Au cours de leur conversation avec Jésus le long de la route, se souviennent-ils, « nos cœurs étaient brûlants au-dedans de nous » et Jésus « nous ouvrit les Écritures ». À la fraction du pain « leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ». Ils font l'expérience de l'amour incarné.  D'une manière qui transcende leur intelligence normale, ils croient maintenant qu'il est ressuscité d'entre les morts, que c'est lui, non le mal, qui est vainqueur. Jean 20, 24-29 raconte la lutte indispensable pour croire. Pâques est mystérieux. C'est une réalité que la sagesse humaine ne peut pénétrer par elle-même. Jésus provoque Thomas: « Ne sois pas incrédule: crois. » À quoi Jésus demande-t-il à Thomas de croire? Il lui demande de croire en la victoire de l'amour sur le mal. Il lui demande de croire que les plaies qu'il porte encore, bien que très réelles, ne furent pas le dernier mot, mais l'avant-dernier. Jésus est le dernier mot: l'amour qui vainc le mal!

 

            L'expérience de Pâques est l'expérience de la foi dans la victoire de l'amour. La foi est une relation de confiance qui transforme celui qui croit. Le mot français « croire » vient du verbe latin « credere » qui, en latin classique, signifie « prêter ». Credere se rattache au substantif « cor », ou, en français, « cœur », suggérant que la foi est une confiance affective. Les langues germaniques indiquent aussi la même chose. Le mot anglais « believe » se rattache au mot hollandais « liefde », qui signifie « aimer ». Croire, par conséquent, comporte une confiance fondée sur l'amour. À Pâques, on croit parce que l'Amour est venu jusqu'à nous. Une fois qu'on a fait le saut de la foi, rien n'apparaît comme auparavant. La proclamation de Pâques résonne avec assurance:

 

                                   Sois heureuse, notre terre,

                                   irradiée de tant de feux,

                                   car il t'a prise dans sa clarté

                                   et son règne a chassé ta nuit...

                                   Car le pouvoir sanctifiant de cette nuit

                                   chasse les crimes et lave les fautes,

                                   rend l'innocence aux coupables

                                   et l'allégresse aux affligés,

                        dissipe la haine, dispose à l'amitié

                        et soumet toute puissance.

 

            C'est là certainement une prétention extraordinaire dans notre monde qui paraît infesté par le mal! Et pourtant,  la foi en Pâques ne se préoccupe pas d'un monde distant du nôtre dans le temps ou l'espace, mais bel et bien de notre monde. « Voici maintenant le moment tout à fait favorable. Voici maintenant le jour du salut! » Les chrétiens croient que l'amour a vaincu le mal dans notre monde, maintenant et pour toujours.

 

L'Ascension et l'espérance

 

            L'expérience de Pâques convainc les chrétiens de la capacité de Jésus de sauver le monde par l'amour. Elle nous laisse, cependant, perplexe à propos de la manière dont il le fera. Dans les Actes des Apôtres 1, 6, Luc exprime notre perplexité, lorsque les disciples demandent à Jésus : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël? » Ils parlent pour tous les chrétiens, puisque nous croyons que Jésus est capable d'apporter le salut à notre monde,  mais nous avons encore tendance à penser ce salut selon des catégories humaines, et donc limitées. Nous pouvons éprouver une profonde déception, quand il ne réalise pas nos attentes. Nous pouvons nous sentir abandonnés et apeurés, tout comme les premiers chrétiens « regardant vers le ciel » après la description de Jésus « élevé, et un nuage le cacha à leurs yeux ». Nous demandons: « Quand et comment Dieu sauvera-t-il le monde? » Nous recevons la même réponse que les disciples dans l'histoire de l'Ascension et, en fait, celle de Job. Saint Paul aborde cette vérité déconcertante, lorsque, dans 1 Corinthiens 1, 18-25, il parle de la sagesse de Dieu qui surpasse toute sagesse humaine. La sagesse humaine n'aurait pas choisi la méthode de Jésus Christ pour sauver le monde, c'est-à-dire, la croix. Mais ça marche! Ayant mis leur foi en Jésus à Pâques, on demande maintenant aux disciples d'espérer en lui, d'espérer qu'il complétera l'œuvre du salut. Les deux hommes en robe blanche de l'histoire de l'Ascension encouragent les disciples à se rappeler où Jésus est allé et  de vivre dans l'espérance de son retour.  Ils font référence à l'espoir d'Israël, telle que l'exprime Daniel  7, 13-14. Le livre de Daniel utilise le symbole des bêtes pour rendre l'expérience  que vit Israël du mal qui l'entourait, le symbole de « l'ancien des jours » pour Dieu, et « le Fils de l'homme » pour exprimer la manière de sauver du mal. Même si nous vivons au milieu du mal, disent Daniel et Luc, Dieu a entrepris de chasser sa domination et a uni l'humanité à lui-même. Jésus, qui est monté au ciel, a déjà commencé ce salut.

            L'expérience de l'Ascension consiste à vivre, actuellement, dans l'espérance du salut. Il ne faut pas confondre l'espérance avec le souhait ou le désir. Les souhaits se retrouvent à l'intérieur de la personne qui souhaite. L'espérance est plus vaste que la personne qui espère. L'espérance est la vertu qui entreprend de nous relier à l'objet de notre foi. C'est l'ancre qui, encore non visible, nous affermit, nous établit dans une saine réalité. Le psychiatre juif autrichien Viktor Frankl[2], qui a passé trois ans dans des camps de concentration nazis,  a découvert la valeur de l'espérance dans ce qui se révélait les plus abominables des circonstances. Il a découvert que les prisonniers qui avaient de l'espoir survivaient en beaucoup plus grand nombre que ceux qui succombaient au désespoir. Ceux qui avaient de l'espoir avaient une raison de vivre. Ils se sentaient déjà en relation avec un but. Si ce but était fini, ils perdaient espoir une fois ce but atteint. Frankl raconte l'histoire de prisonniers qui choisissaient une date de plusieurs mois plus tard à laquelle ils seraient libérés des camps. Leur comportement et leur santé étaient très bons, jusqu'au moment où la date suggérée de leur libération commençait à approcher. À mesure que celle-ci approchait, et qu'il devenait clair que leur libération n'était pas imminente, ils tombaient malades et mouraient. Le but auquel ils s'accrochaient, leur ancre, se révélait sans fondement. Frankl, lui, mettait son espoir non dans un but fini, mais dans un but infini: Dieu. Cette espérance le soutint durant tout son séjour en camps de concentration et bien au-delà: il mourut en 1997. L'expérience de l'Ascension de Jésus  établit les chrétiens dans la victoire ultime et absolue du Fils de l'Homme qui, comme le proclame le concile de Nicée, « est monté aux cieux et est assis à la droite du Père ». La Lettre aux Hébreux contemple le Christ, le Fils de l'Homme, notre Grand-Prêtre, qui pénètre dans le sanctuaire de Dieu, c'est-à-dire au ciel:

 

                        Approchons-nous donc avec un cœur droit et dans la

                        plénitude de la foi, le cœur purifié de toute faute de

                        conscience et le corps lavé d'une eau pure; sans

                        fléchir, continuons à affirmer notre espérance, car il est

                        fidèle, celui qui a promis ( 10, 22-23).

 

            En tant qu'unique prêtre chrétien, l'unique médiateur entre Dieu et l'humanité, le Christ nous met en relation avec Dieu. Il est notre espérance. Nos vies d'espérance sont un commencement de réalisation de la communion céleste. La préface de la prière eucharistique de l'Ascension de la liturgie romaine exprime l'expérience de l'Ascension:

 

                        Le Seigneur Jésus s'élève au plus haut des cieux,

                        pour être le Juge du monde et le Seigneur des

                        seigneurs, seul médiateur entre Dieu et les hommes;

                        il ne s'évade pas de notre condition humaine: mais en

                        entrant le premier dans le Royaume, il donne aux

                        membres de son corps l'espérance de le rejoindre un

                        jour.

 

            Comme la proclamation de Pâques, la présence de l'Ascension est une exigence extraordinaire.  Ici et maintenant nous vivons dans l'espérance de notre réalisation. Dans les mots de la Lettre aux Hébreux : « Veillons les uns sur les autres, pour nous exciter à la charité et aux œuvres bonnes » ( 10, 24). Les chrétiens peuvent vivre la vie de l'Évangile, la vie du Christ, la vie chrétienne ici et maintenant tout comme Jésus l'a fait.

 

La Pentecôte et l'amour

 

            Pâques et l'Ascension ont profondément transformé les disciples, comme le fait voir le Nouveau Testament. Grâce à leur foi, ils perçoivent maintenant les choses selon des modes inconnus auparavant, et en réalité selon des modes que les autres ne peuvent pas voir. Grâce à leur espérance ils ont le sens du but, ils perçoivent la signification de leur vie fondée et établie sur Dieu. Par contre, Jean les décrit comme terrifiés (Jn 20, 19). Dans les Actes des Apôtres, Luc les décrit comme adonnés à la prière dans la salle haute où ils se trouvaient, mais n'offre aucune description de quelque activité que ce soit en dehors des limites de la communauté chrétienne Les disciples sortent de leur isolement dans les deux traditions johannique et lucanienne seulement après un autre événement extraordinaire. Rassemblés dans la foi et l'espérance,  ils font l'expérience de la puissance de l'amour. Dans l'évangile de Jean, le Seigneur ressuscité apparaît aux disciples terrifiés et leur montre ses blessures. « En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie » écrit Jean (20, 20). En réalité, les disciples sont de nouveaux témoins de la victoire de l'amour sur le mal dans le Jésus blessé et ressuscité. Jésus calme leurs peurs et les envoie faire ce qu'il a fait: « Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie » (Jn 20 21). Enfin, Jésus insuffle (ενεφυσησεν /enephusèsen) l'Esprit Saint (πνευμα αγιον /pneuma hagion) sur eux, évoquant la version de Septante de Genèse 2,7, où Dieu insuffle (ενεφυσησεν / enephusèsen) le souffle (πνοη /pnoè) de vie à Adam. Avec cet Esprit Saint ils sont une nouvelle création. Ils participent à la Sainte Trinité et vont compléter la réconciliation, commencée par Jésus, de toute la création avec Dieu. Dans les Actes des Apôtres, un vent violent (πνοη /pnoè, comme dans Gn 2,7) se précipite sur les disciples rassemblés le jour de la Pentecôte, la commémoraison juive de la théophanie sur le mont Sinaï et du don de la Loi, pendant l'exode. C'est une théophanie. Les disciples sont revigorés, fait symbolisé par les langues de feu qui reposent sur eux. Ils sont « remplis de l'Esprit Saint πνευμα αγιον /pneuma hagion) », qui renverse les effets du péché de Babel. Cet Esprit infuse en eux la vie de Dieu, qui est amour. Leur réponse immédiate consiste à louer Dieu. Ils apparaissent absolument ridicules! Les gens qui les voient sans les yeux de leur foi pensent qu'ils sont ivres! C'est l'expérience de chrétiens qui vivent l'Évangile dans leur vie quotidienne.

            L'Esprit que reçoivent les disciples est la vertu de l'amour. L'amour nous infuse la vie propre de Dieu. Il fait fondre toute distanciation. Il nous façonne en une communauté, une communion sainte. Il nous fait saints ou entiers [whole or holy]. Dans 1 Cor 13, saint Paul affirme que l'amour est l'accomplissement du salut. Il mène l'humanité à maturité. La foi et l'espérance y préparent la voie et éventuellement elles vont s'estomper, lorsque nous atteindrons notre but. Le but lui-même, cependant, est l'amour, qui ne s'estompe jamais. Les évangiles synoptiques résument la vérité de l'Ancien Testament en réunissant sa sagesse dans le grand commandement de l'amour de Dieu et du prochain. Marc 12, 29-31 et ses parallèles en Mathieu 22, 36-40 et Luc 10, 26-27 ne font que reprendre Deutéronome 6, 5 (« Tu aimeras LE SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, tout ton être, de toute ta force ») et Lévitique 19, 18 (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »). Le judaïsme reconnaît la valeur infinie de ces paroles d'amour, quand il exhorte ses enfants à s'en souvenir toujours. Ils doivent garder ces mots dans leur cœur, les enseigner à leurs enfants, en parler tout le temps, les attacher comme un signe sur leurs mains, les porter au front entre les yeux, les écrire sur les linteaux des portes de leurs maisons et de leurs portails. L'évangile de Jean (15, 12-13) rapporte les paroles de Jésus: « Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime ». La seule chose qui soit nouvelle à propos de ce commandement, c'est un éclaircissement: l'amour sans fin. L'amour de Jésus n'est détourné ni par la mort, ni par la menace de mort. Pour compléter le salut commencé par Jésus nous avons besoin d'aimer comme il l'a fait. L'amour n'excuse pas le mal: il le guérit; l'amour ne se détourne pas de l'injustice. L'amour entreprend une action efficace, courageuse qui facilite l'action salvifique de Dieu dans notre monde et dans tous ses détails. La forme que prend l'amour variera selon les situations. Il peut être tendre et encourageant, mais il peut aussi être dur et terrible. La croix du Christ résume l'un et l'autre: les bras de Jésus grands ouverts vers tous; le corps de Jésus cruellement percé jusqu'à la mort. La croix, expression ultime d'amour, mène à la résurrection, victoire ultime de l'amour. Saint Jean de la Croix exprime en toute beauté et avec éloquence ce grand mystère dans son poème « Vive flamme d'amour »:

 

                                   Flamme d'amour vive

                                   qui tendrement me blesses

                                   au centre le plus profond de mon âme

                                   toi qui n'es plus rétive

                                   si tu veux bien laisse

                                   de ce doux rencontre brise la trame.

 

                                   oh brûlure de miel

                                   oh délicieuse plaie

                                    oh douce main oh délicat toucher

                                   qui a goût d'éternel

                        et toute dette paie

                        tuant la mort en vie tu l'as changée

                        oh torches de lumière

                        dans vos vives lueurs   

                                   les profondes cavernes du sentir

                                   aveugle obscur naguère

                        par d'étranges faveurs

                        chaleur clarté à l'ami font sentir.

 

                                   Oh doux et amoureux

                        tu t'éveilles en mon  sein          

                        où toi seul en secret a ton séjour

                                   ton souffle savoureux

                        tout de gloire et de bien

                        oh délicat comme il m'emplit d'amour[3].

 

 

Les conseils évangéliques

 

Les grands mystères du temps pascal révèlent la vie glorieuse de l'Évangile dans laquelle le Christ nous incorpore. Cette vie est impressionnante. Elle peut sembler n'être qu'un idéal, limité peut-être à des époques, des lieux, des gens particuliers. La vie de l'Évangile, cependant, n'est pas qu'un idéal: c'est une réalité ici, maintenant et pour tout le monde. La tradition chrétienne a glané divers appuis pour aider les gens à vivre la vie de l'Évangile dans la vie quotidienne, à vivre la réalité du temps pascal dans le temps ordinaire. Parmi ces appuis il y a « les conseils évangéliques », conseils et grâces ou dons de Dieu qui favorisent la réception des vertus théologales. Le chapitre V du document de Vatican II Lumen Gentium décrit la sainteté unique, la perfection de l'amour, à laquelle tous les chrétiens sont appelés. Il nie catégoriquement l'existence de diverses qualités ou quantités de sainteté pour différents modes de vie. La sainteté, écrit le document,

 

                        s'exprime différemment en chacun de ceux qui, dans

                        la conduite de leur vie, parviennent, en édifiant le

                        prochain, à la perfection de la charité; elle apparaît en

                        quelque sorte proprement dans la pratique des

                        conseils qu'on appelle d'ordinaire « évangéliques ».

                        Cette pratique des conseils, embrassée par beaucoup

                        de chrétiens sous l'impulsion du Saint Esprit, soit

                        privément, soit dans une condition ou un état

                        reconnus dans l'Église, porte et doit porter dans le

                        monde un témoignage remarquable et un éclatant

                        exemple de cette sainteté (paragraphe 39).

 

            La fin du chapitre encourage les  chrétiens à avoir une discipline qui leur permette d'utiliser les choses de ce monde de façon à promouvoir la sainteté, sans être distrait par les choses de ce monde[4].

Même si le concile traite de la pratique des conseils évangéliques principalement dans le contexte de la vie religieuse, il ne faut pas limiter ces conseils à ces groupes de chrétiens.  Diverses communautés religieuses ont embrassé les conseils de diverses manières. La variété des différentes manières dont les communautés vivent les conseils sont, en fait, un facteur important du caractère particulier de différentes communautés religieuses. En grande partie, on est attiré vers une communauté donnée en raison de sa manière de vitre les conseils évangéliques. Les religieux font le vœu de vivre les conseils, tels que les comprend la Règle ou les Constitutions de leur ordre ou congrégation propre. Quand même, les conseils ne sont pas l'apanage de la vie religieuse. Ce sont des moyens privilégiés d'ascétisme chrétien adaptables à tous les styles de vie chrétienne. Cet ascétisme n'est pas synonyme de gêne en lui-même et par lui-même. Bien plutôt, c'est une discipline qui vise à rendre plus fort, de la même manière que les athlètes pratiquent la discipline en vue de se renforcer. Les conseils évangéliques nous aident à vivre les vertus théologales. Tout comme chacun des trois grands mystères du temps pascal sont associés à une vertu théologale, encore que de façon complémentaire et non exclusive, de même chacun des conseils aide à faciliter l'une des vertus théologales, mais ici encore, non de façon exclusive. Les conseils agiront et prendront différentes formes selon la vocation, le charisme et la style de vie de chaque personne. Le conseil de pauvreté tend à favoriser la vertu d'espérance; l'obéissance tend à favoriser la foi et la chasteté tend à favoriser l'amour.

 

Le conseil évangélique de pauvreté en tant que favorisant la vertu théologale d'espérance

 

            Il sera utile, d'abord, de définir la pauvreté évangélique comme distincte de l'indigence. L'indigence est un manque extrême qui diminue, plutôt qu'il ne favorise la qualité de vie. Elle peut même menacer l'existence de la vie elle-même. Semblable condition n'est pas évangélique. La pauvreté évangélique est plutôt la pratique qui aide une personne donnée à se rendre compte de sa contingence et de sa dépendance de Dieu. Contingence et dépendance ne sont pas des buts populaires: elles sont contre-culturelles. Notre tradition exprime de bien des manières notre répugnance humaine par rapport à cela: le cri de guerre de Lucifer contre Dieu: « Non serviam! », « Je ne servirai pas! »; le désir d'Adam et d'Ève d'être comme des dieux; le désir de « se faire un nom » à Babel; le vol de poires de saint Augustin dans ses Confessions, non parce qu'il les désirait, mais simplement pour prouver son indépendance. Comme arme à opposer à ces tendances peccamineuses, l'Évangile nous offre la pauvreté, pratique qui favorise notre dépendance existentielle de Dieu et nous rappelle notre contingence. Elle inscrit un vide à l'intérieur de nous-mêmes, un vide que nous permettons à Dieu seul de remplir. C'est une pratique qui nous centre davantage sur Dieu comme sur notre ultime espérance.

 

            L'histoire du « jeune homme riche » dans Marc 10, 17-22 (parallèles dans Mathieu 19, 16-22 et Luc 18, 18-23) est un des textes où la tradition glane le conseil de pauvreté. Jésus révèle sa propre pauvreté au verset 18, où, en réponse à l'homme qui l'appelait « bon maître », Jésus réplique que Dieu seul est bon. Jésus précise tout de suite que sa bonté ne vient pas de lui-même: c'est un don du Père. Jean 17,7 exprime la même idée lorsque Jésus, priant son Père, dit: « Ils savent maintenant que tout ce que tu m'as donné vient de toi. » La pauvreté de Jésus lui permet de placer toute son espérance dans le Père, qui le comble de vie, de bonté et de sainteté. Le fait que le jeune homme observe les commandements fait croire qu'il s'agit d'une bonne personne. Pourtant, il a le sentiment qu'il manque à sa vie quelque chose qui améliorerait celle-ci, la rendrait plus sainte. Peut-être est-ce la proximité de Jésus, qui est saint, qui éveille la conscience de ce manque en lui. Il est incapable de préciser ce manque et demande à Jésus de l'aider. Jésus constate que les possessions du jeune homme font obstacle à sa relation avec Dieu. Marc et Mathieu  rapportent l'étonnement des disciples: la richesse était et est habituellement identifié avec le succès! Jésus renverse cette sagesse: le succès consiste en une relation dynamique de dépendance de Dieu. On devrait effectuer toutes les démarches nécessaires pour favoriser cette relation. C'est là la vertu d'espérance, grâce à laquelle Dieu comble notre vie au moyen de lui-même. Les trois évangiles synoptiques font remarquer qu'à ceux qui ont beaucoup de biens il sera très difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu, tandis que ceux qui quittent tout pour le Christ recevront tout. La forme de cette pauvreté variera, selon la personnalité, la vocation et le style de vie de la personne[5]. Les riches n'ont besoin de rien et ne peuvent rien recevoir; seuls les pauvres savent existentiellement qu'il leur manque quelque chose. Ils orientent leur espérance vers Dieu, qui comble leur vide au moyen de lui-même. Marc 10, 30 fait remarquer de façon réaliste qu'avec les richesses du Royaume viennent aussi les persécutions. L'ascétisme est sain, mais pas facile!

 

Le conseil évangélique d'obéissance qui favorise la vertu théologale de foi

 

            Il importe de distinguer l'obéissance évangélique de l'assujettissement de l'esclave et de la soumission. L'obéissance, bien plutôt, est la pratique qui sert à corriger la surdité qui sort de notre orgueil,  surdité qui nous empêche d'entendre la Parole de Dieu. Le mot français « obéir » est un développement du mot latin « ob + audire », littéralement « prêter l'oreille à ». Tout comme la pauvreté, l'obéissance est contre-culturelle. Parler, commander, être en charge est beaucoup plus populaire qu'écouter, apprendre et demander avis. Ici encore, la tradition offre amplement d'exemples de la résistance humaine à l'obéissance; Adam a désobéi à l'ordre de Dieu de ne pas manger de l'arbre de la connaissance. L'encouragement que Dieu donna à Caïn de résister au mal est entré par une oreilles et sorti par l'autre, lorsqu'il tua son frère Abel. Nous désirons tous, ou du moins en donner l'impression, contrôler complètement notre vie et même le monde. La prière et la dépendance de la divine Providence ne semblent pas jouer un grand rôle dans les grandes décisions politiques, économiques ou corporatives. Quelle folie que de fermer les oreilles à la Sagesse éternelle! L'obéissance combat cette folie en servant à cultiver la communication entre Dieu et l'humanité. Parce qu'on pratique la pauvreté, on reconnaît que l'on ne connaît pas tout, ou que l'on n'a pas tout, et l'on espère en Dieu. On s'ouvre à écouter Dieu pour recevoir sa Parole de vie et être transformé par lui. Écouter, recevoir cette Parole développent une relation de foi avec Dieu qui transforme tout l'être, sa manière de percevoir le monde et ce qu'il fait.

 

            On voit la dynamique de la pauvreté et de l'obéissance dans l'hymne christologique de Philippiens 2, 5-13.  Ce texte décrit la dynamique qui a mené à l'exaltation de Jésus et encourage les chrétiens à imiter celui-ci. Jésus « s'est dépouillé »; Jésus était pauvre. « Il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, à la mort sur une croix ».  En réalité, comme l'observe Hébreux 5, 8-9, « Tout Fils qu'il était, il apprit par ses souffrances l'obéissance et, conduit jusqu'à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel ». La souffrance très réelle que comprenait la pauvreté de Jésus a cultivé son espérance dans le Père. Grâce à cette relation d'espérance, Jésus écouta l'amour du Père. Jésus fit confiance à son Père; il plaça sa foi en lui. Il apprit la volonté du Père et l'accomplit: il a aimé inconditionnellement et universellement, même si cet amour signifiait la mort pour lui. « C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé » (Phil 2, 9). La même dynamique de foi qui a conduit Abraham à la justification (Gn 15, 6; Rm 4,9. 13) est à l'œuvre en Jésus et le sera en nous. Jésus accomplit l'Ancien Testament lorsqu'il « écoute » et « aime » (Dt 6, 4; Lv 19, 18; Mc 12, 28-34 et parallèles en Matthieu 22, 34-40 et Luc 10, 25-28). Ce qu'il a entendu a transformé la manière dont il regardait toute chose. Il regardait toute chose avec les yeux de la foi, les yeux de quelqu'un qui fait confiance à Dieu et accomplit sa volonté. Grâce à la pratique de l'obéissance, nous aussi écoutons l'amour de Dieu pour nous, croissons dans la foi et apprenons à faire la volonté de Dieu. Comme avec la pauvreté, la forme de l'obéissance variera selon la personnalité, la vocation et le style de vie. Elle comprendra toujours l'écoute, la communication et le discernement. Ne tombons pas, cependant, dans aucune notion romantique d'obéissance. Aussi sûrement qu'elle a conduit Jésus à la croix, elle nous y conduit, nous aussi. Rien d'étonnant à ce que nous ayons tendance à éviter l'obéissance!

 

Le conseil évangéliqe de chasteté qui facilite la vertu théologale de la charité

 

            Il importe de distinguer la chasteté évangélique de toute espèce de ses manifestations concrètes dans les styles de vie. Le mot français « chasteté »  vient du mot latin « castus », qui veut dire « pur ». La chasteté est ainsi la pratique qui sert à purifier notre amour et toutes ses expressions. Elle aide à nous libérer de l'égoïsme et de la poursuite de l'hédonisme. À moins de déprécier le corps, comme dans la tradition gnostique, l'expression physique de l'amour dans le sexe n'est pas impure, mais peut faire partie intégrante de la relation avec Dieu. Le christianisme ne peut limiter la chasteté à l'abstinence sexuelle. La pratique de la charité sert à purifier toutes les expressions de l'amour, dans le mariage autant que dans le célibat. L'influence du gnosticisme sur le christianisme, et l'interprétation erronée de certains passages bibliques, spécialement dans 1 Corinthiens 7, a considérablement déformé  la perception chrétienne populaire de ce conseil. Le contexte historique de 1 Corinthiens 7 indique que saint Paul combattait l'influence du gnosticisme à Corinthe et qu'il attendait le venue imminente de la Parousie, la fin du monde. Aussi, Paul prévient-il les gens contre les tendances gnostiques à déprécier le corps ou à s'engager dans la débauche. Il avertit aussi les gens de ne pas se préoccuper de mariage, puisque aussi bien la fin du monde est proche. La comparaison que fait Paul des relations entre le Christ et l'Église avec celles du mari et de la femme (Eph 5, 21-33) montre l'estime dans lequel il tenait le mariage. Puisque,  contrairement à l'attente de Paul, le monde n'a pas encore pris fin, le mariage est un style de vie important et viable.

            La chasteté, peut-être davantage encore que les autres conseils, est contre-culturelle. L'histoire énigmatique du mariage illicite entre les dieux et les hommes qui amène le déluge en Genèse 6, 1-4 suggère un mauvais usage de l'énergie sexuelle. Le mariage d'Osée avec une prostituée symbolise l'infidélité d'Israël et de l'homme pour Dieu. La réticence d'Augustin à prier pour la chasteté indique sa crainte de perdre un avantage immédiat. Ces histoires expriment des aspects de la condition humaine.  La discipline de la chasteté vise à combattre ces tendances, en aidant les gens à aimer Dieu qui est l'unique source de réalisation authentique (connue à travers la pauvreté et l'espérance) et est celui qui nous donne la vie grâce à son amour pour nous (connu à travers la foi et l'obéissance).

            La chasteté construit sur les fruits de la pauvreté et de l'obéissance. La pauvreté a créé le vide qui cultive l'espérance; l'obéissance facilite la réceptivité de la Parole d'amour dans la foi. La chasteté est la discipline qui dirige et cultive cet amour dans la vie de la communion des saints. L'auteur de 1  Pierre 1, 21-22 exprime cette progression:

 

                        Par lui vous croyez en Dieu qui l'a ressuscité des

                        morts et lui a donné la gloire, de telle sorte que votre

                        foi et votre espérance reposent en Dieu. Vous avez

                        purifié vos âmes, en obéissant à la vérité, pour

                        pratiquer un amour fraternel sans hypocrisie. Aimez-

                        vous les uns les autres d'un cœur pur, avec constance...

 

           

            Un texte biblique clé dont la tradition glane le conseil de chasteté est Matthieu 19, 3-12.  Jésus, ici, aborde les deux styles de vie relatifs à la chasteté: le mariage et le célibat. Les versets 3 à 9 exhortent à la fidélité dans le mariage, même quand elle se révèle difficile. Les relations intenses d'un couple marié sont sujettes à un foule de tentations d'abandonner le projet de mariage. Il existe des tensions dans le mariage  qui rendent la vie de couple très difficile; il existe des attirances vers d'autres personnes dont on est très capable de devenir amoureux. La chasteté évangélique est un exercice qui fait aborder et chercher à résoudre les tensions internes du mariage et exclure l'occasion de tomber en amour avec quelqu'un d'autre que son conjoint. Aucun de ces exercices ne se fait sans peine. Le but de ce travail est de promouvoir la relation d'amour entre les époux. Cette relation est un sacrement de l'amour de Dieu pour l'humanité. Le texte de Matthieu 19, 10-11 est radical:

 

                        Les disciples lui dirent: « Si telle est la condition de

                        l'homme envers la femme, il n'y a pas intérêt à se

                        marier. » Il leur répondit: « Tous ne comprennent

                        pas ce langage (ου παντες χωρουσιν τον λογον /ou

                        pantes chorousin ton logon), mais seulement ceux à

                        qui c'est donné... »

 

 

            Le texte continue en parlant des eunuques: ceux qui le sont de naissance, ceux qui ont été rendus eunuques par d'autres et « il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux. Comprenne qui peut comprendre! (Ο δυναμενος χωρειν χωρειτω / ho dunamenos chorein choreito) ». Traditionnellement, ce langage a été compris comme se rapportant à la seconde partie du propos de Jésus, i.e., à celle qui se rapporte aux eunuques. Le contexte suggère, cependant, qu'il peut faire référence à ce que Jésus a dit précédemment sur le mariage[6]. Jésus ne voulait pas laisser sans réponse les objections  des disciples sur la difficulté du mariage. Jésus admettait que le mariage est difficile. Il ne convient pas à tout le monde: seulement pour « ceux  à qui c'est donné ». Jésus reconnaît également que la vie dans le célibat est difficile. Il utilise au verset 12, pour faire référence à la vie du célibat, le même mot χωρεω /choreo  que pour faire référence à la vie du mariage au verset 11. Tout comme le mariage,  le célibat est un don de Dieu vécu pour la cause du Royaume. L'amour dans le mariage comprend le don total de soi à son conjoint, comme expression de son amour pour Dieu. L'amour dans le célibat comprend le don total de soi  à ceux avec qui l'on vit et travaille, comme expression de l'amour pour Dieu. Le mariage centre l'amour sur le couple; la chasteté exclut les autres relations de cette intensité. Le célibat répand largement l'amour; la chasteté empêche toute relation intense, exclusive. Dans un cas comme dans l'autre, le but de la chasteté est d'aider les gens à croître dans la vie d'amour propre à leur personnalité, leur vocation et leur style de vie. La chasteté, comme la pauvreté et l'obéissance, est un objectif très interpellant, que l'on ne peut atteindre qu'avec la grâce.

 

Conclusion

 

            Le mystère pascal est la vie à laquelle les gens sont appelés. C'est la vie de l'Évangile, c'est l'accomplissement de la vie humaine.  Les grandes célébrations liturgiques du temps pascal expriment sacramentellement cette vie. Elles nous font pénétrer plus profondément dans la vie de la communion des saints en infusant en nous les vertus théologales. La pratique de ces vertus nous met en contact direct avec Dieu. Cette vie peut, cependant, sembler tellement impressionnante qu'on est tenté de la vivre seulement sacramentellement, symboliquement, dans les limites de temps et de lieux spéciaux, sacrés. Mais la vie de l'Évangile est une vie pour tous les temps, y compris le temps ordinaire, pour les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons dans la vie de chaque jour. Les conseils évangéliques sont des formes privilégiées de l'ascétisme chrétien qui nous donne la force de vivre le mystère pascal chaque jour. Ce sont des grâces, tout comme le mystère pascal et les vertus théologales. Elles varient dans leur forme en fonction de la personnalité, de la vocation et du style de vie d'un chacun. Elles sont offertes à tous les chrétiens, afin qu'ils participent tous à la vie unique de l'Évangile.

 

Donald C. Maldari, S. J.

Assistant Professor of Religious Studies

Le Moyne College

1419 Salt Springs Rd.

Syracuse, NY 13214-1399

USA

 

Téléphone: 315-445-4365

FAX: 315-445-4722

courriel: dcm3@georgetown.edu



[1]  Voir le bel ouvrage classique d'Abraham Heschel, The Sabbath, Fine Farar, Straus, & Giroux, New York, 1951.

[2]  Voir Man's Search for Meaning, New York, 1959. Traduction française: Découvrir un sens à sa vie, Montréal 1988.

[3] Nuit obscure, cantique spirituel, Éd. Gallimard (coll. nrf, poésie/Gallimard) 1997.

[4]  Tous les fidèles donc sont invités – et même tenus – à rechercher la sainteté et la perfection de leur état. À cette fin, qu'ils s'efforcent d'orienter leurs tendances dans la voie droite, de peur que l'usage des choses de ce monde et un attachement aux richesses contraires à l'esprit de la pauvreté évangélique n'entravent chez eux la poursuite de la charité parfaite. C'est ainsi en effet que l'Apôtre nous met en garde. Ceux qui usent de ce monde ne doivent pas s'y arrêter; car elle passe, la figure de ce monde (cf. 1 Cor 7, 31 gr.) (paragraphe 42).

[5]  Ignace de Loyola insère cette vue dans les Exercices spirituels, lorsqu'il encourage l'exercitant à « l'indifférence » dans l'exercice sur « les trois classes d'hommes », paragraphes 149-157. L'indifférence n'implique pas nécessairement de se dépouiller  de ses biens, mais elle demande bel et bien que la relation de la personne avec ses biens soit telle que ceux-ci servent la fin pour laquelle nous avons été créés, i.e,. une vie de communion aimante avec Dieu et toute la création.

[6]  Q. Quesnell, « Made Themselves Eunuchs for the Kingdom of Heaven (Mt 19, 12) », in Catholic Biblical Quarterly 30 (1968), p. 335-358. Voir aussi Jacques Dupont, Mariage et divorce dans l'évangile, Matthieu 19, 3-12 et parallèles, Desclée de Brouwer, 1959, 161-222.