Le
triomphe de la croix
par Donald Maldari s.j.
Le Moyne College, Syracuse, USA
De ce temps-ci, les nouvelles sont assez mauvaises. Le
cri des injustices qui abondent s'élève jusqu'au ciel et nous ressentons une
profonde frustration de ne pas pouvoir faire grand
chose pour y remédier. Pendant que le carnage continue, notre combat contre
l'injustice semble un effort dérisoire. Il nous vient à l'esprit de nous
demander: "Où est notre Dieu ?"
Mais dans mon désarroi au milieu de cette cacophonie, j'entends une voix
qui me réconforte. Elle me vient de mon enfance et elle s'est faite plus forte
à mesure que je grandissais: "Nous t'adorons, Ô Christ, et nous te
bénissons, parce que tu as sauvé le monde par ta sainte croix". C'est une évidence que le monde a besoin
d'une rédemption: nos seuls efforts n'arrivent pas à résoudre nos problèmes . Pour sortir du chaos qui accable notre monde, le
don gratuit de la rédemption est la seule issue. Mais que veulent dire ces mots que j'ai tirés
de la liturgie du Chemin de la Croix, lorsqu'on tente de les appliquer en
dehors du contexte liturgique? Comment
la croix du Christ peut-elle sauver le monde?
Bien que le rôle de la croix dans le salut du monde soit
essentiel, il n'est pas facile d'expliquer comment elle parvient à cette fin.
Les explications traditionnelles invoquaient la nécessité de payer une rançon
au Père, l'idée de sacrifice et l'accomplissement de la volonté du Père. Tout
en étant vraies, ces raisons étaient susceptibles d'être mal interprétées, et
même de devenir l'objet d'un scandale ou de faire perdre à la croix sa
signification dans le salut du monde. Que le Père exige le sacrifice de son
Fils dans une mort affreuse pour sauver le monde apparaît comme quelque chose
de scandaleux. Quel parent digne de ce nom peut exiger la mort de son enfant
comme condition pour corriger une situation fâcheuse, même quand il s'agit de
restaurer l'univers? Voilà une question que les gens se posent. Laisser une
fausse image de Dieu se développer peut conduire les gens à rejeter la foi
chrétienne elle-même.
Il existe une autre façon de priver la foi de son pouvoir
salvateur: elle consiste à en fausser la compréhension d'une manière peut-être
plus pernicieuse encore. Les catholiques ont appris depuis Vatican II à
contempler en Dieu un Père aimant qui favorise la justice et la paix. Leur
Église n'encourage plus la tendance néo-janséniste à considérer la souffrance
comme le moyen par excellence d'engranger des mérites. En conséquence, les
chrétiens d'après Vatican II se sont libérés de la fausse compréhension de
l'ascétisme que l'on peut formuler de la façon suivante: "il n'y a pas de
mérite sans souffrance." Malheureusement, on est allé trop loin en voulant
éliminer complètement la souffrance de l'expérience chrétienne. Après Vatican
II, une certaine spiritualité catholique aux accents populaires a remplacé les
chaînes et les fouets, ainsi que la croix, par la doctrine de l'ennéagramme et par une thérapie du massage pour chercher et
trouver le bonheur dans le Royaume de Dieu. La croix s'en trouve affaiblie et
édulcorée. Elle cesse d'être une source d'inspiration. Elle perd son pouvoir
rédempteur.
Le rejet d'une spiritualité qui attribue du mérite à la
souffrance est tout à fait recommandable. Cependant, si cela conduit à rejeter,
ou à seulement ignorer le mystère de la croix, il s'agit d'un désastre. On
risque toujours de rencontrer des obstacles dans la recherche de la paix que
procure le Royaume de Dieu. La poursuite de la paix au nom du Royaume de Dieu
peut facilement dégénérer en une poursuite de la paix tout court, avec ou sans
la motivation du Règne de Dieu. Souvent, ce qui caractérise la publicité en
faveur des retraites et des programmes de renouveau spirituel se résume en une
invitation à l'estime de soi et à l'autonomie personnelle. Une bonne partie de
la musique liturgique catholique ne vise qu'à rassurer et à apaiser; il est
rare qu'elle ose présenter des défis à relever.
Sans doute la paix et l'estime de soi sont-elles des
valeurs positives, mais ce qui caractérise la spiritualité chrétienne est une
relation chaleureuse, aimante et dynamique avec Dieu. Cette relation se traduit
nécessairement dans la poursuite des bonnes oeuvres et dans le combat contre
l'injustice pour l'établissement du Royaume de Dieu. La poursuite du Règne de
Dieu engendre la consolation en nous, mais ce n'est pas son but. De plus, la consolation spirituelle
authentique peut comporter de la peine dans ce monde pécheur dans lequel nous
vivons. Il n'y a pas de consolation sans "sacrifice" et il n'y a pas
de sacrifice qui ne cause pas une certaine peine.
Dans notre langage actuel, le mot "sacrifice"
en est venu à signifier "donner quelque chose ". Il est bon de
rappeler qu'à l'origine, le mot signifiait "rendre saint", comme nous
l'apprend l'étymologie des mots latins "sacrum" (saint) et "facere" (faire) qui ont conduit à la formation du mot
"sacrifice". La tradition chrétienne assume le fait que la
sanctification implique le don de quelque chose. La croix du Christ a été son
ultime sacrifice. Elle est l'expression du don parfait de lui-même. Ce fut
l'expression ultime de son amour pour nous. Pour Jésus, éviter de mourir sur la
croix aurait signifié renoncer à l'amour qui était la raison d'être de sa vie
et de son oeuvre. Il a été exécuté parce qu'il a refusé de mettre fin à son
amour pour nous. Il a défié jusqu'au bout le status
quo du monde. Il a refusé de s'arrêter
en chemin. Il semble avoir compris que la mission de sa vie était d'aimer sans
limite. Au jardin de l'agonie, la veille de son exécution, il a rejeté tout
compromis avec sa mission. Précédemment, il avait dû défendre son engagement à
l'amour sans possibilité de compromis. Selon Marc 8,31-33, la suggestion
fut faite par nul autre que Pierre que
Jésus avait le pouvoir d'accomplir sa mission et de sauver le monde sans passer
par la souffrance: une proposition très alléchante aux yeux de Pierre. Mais
Jésus découvre le mensonge dans cette proposition du séducteur et il la rejette
en termes catégoriques. Il ne voit en elle qu'un raisonnement humain opposé à
la sagesse divine. Son amour triomphe du
mal. Son refus d'imposer des limites à son amour, son sacrifice sont à l'origine de son triomphe sur la croix. Il n'y a pas
de trace d'égoïsme ni de centration sur soi dans son amour. La croix du Christ
sauve le monde parce qu'elle révèle un amour qui brille dans l'obscurité, une
obscurité qui ne peut rien contre cette lumière. Cet amour a le pouvoir de
réconcilier toutes choses et d'instaurer la paix qui caractérise la vie des personnes
divines au sein de la Trinité.
Dans son oeuvre intitulée Agape and
Eros, le théologien luthérien Anders Nygren apporte une
contribution importante à notre compréhension de l'"amour". Eros est une forme
d'amour toujours caractérisée d'une façon ou d'une autre par l'égoïsme ou
l'égocentrisme. C'est la recherche du
bien pour soi. Ce mot n'apparaît jamais dans le Nouveau Testament
. Agapè désigne une forme d'amour désintéressé et totalement libéré des
préoccupations égocentriques. C'est une recherche du bien pour lui-même, qui
est cependant sans mépris pour la poursuite du bien personnel. C'est cette
forme d'amour qui constitue Dieu en lui-même, selon la première Lettre de saint
Jean, et qui convient à l'être humain.
Cette forme d'amour comble les attentes de l'être humain, sans que cela soit
l'objectif qu'il poursuit. Dans son épître aux Philippiens,
Paul nous exhorte à faire nôtre l'Agapè du Christ et à rejeter Eros. Il s'agit de l'hymne christologique du chapitre II:
"Ne faites rien par
rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme
supérieurs à vous.
Que chacun ne regarde
pas à soi seulement, mais aussi aux autres.
Comportez-vous ainsi
entre vous, comme on le fait en Jésus Christ.
Lui qui est de condition
divine n'a pas considéré comme une proie
à saisir d'être l'égal de Dieu.
Mais il s'est dépouillé,
prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes et reconnu à
son aspect comme un homme,
il s'est abaissé, devenant
obéissant jusqu'à la mort, à la mort sur une croix.
C'est pourquoi Dieu l'a
souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu'au nom de Jésus tout
genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,
et que toute langue
confesse que le Seigneur, c'est Jésus Christ à la gloire de Dieu le Père."
L'Agapè pratiqué par Jésus l'a
conduit inexorablement à la croix, mais, d'une façon aussi inexorable à la Résurrection et à
l'Ascension. Jésus a été l'incarnation même de l'Agapè. Toute sa vie est caractérisée
par l'amour désintéressé. Il a vécu pour accomplir la volonté de son Père de se
réconcilier le monde. Il a aimé le monde comme son Père lui-même l'aime, sans
égoïsme, sans souci pour soi. L'amour mutuel et parfait qui le lie à son Père
était son inspiration. Rien ne pouvait mettre fin à son amour, pas même la
perte de sa paix et de sa tranquillité, car ni la paix, ni la tranquillité
n'étaient son but. Son but était l'accomplissement de la volonté de son père: sanctifier le monde
par l'effet de son amour. Le chaos de
notre monde provient de l'amour "Eros "
dont la caractéristique est l'égoïsme, la poursuite des " intérêts
nationaux ", la compétition, l'étroitesse des horizons territoriaux, la
poursuite effrénée de la sécurité, le désir de tout contrôler, ainsi que la
recherche du plaisir. Cette forme d'amour ne peut pas soupçonner ce que peuvent
être la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de l'amour de Dieu,
de l'Agapè incarné dans la personne de Jésus. Pour
faire l'expérience de l'Agapè, il faut connaître une véritable conversion, qui
permet d'accéder à une vie caractérisée par l'altruisme, l'adoption d'une
approche humanitaire de coopération, d'hospitalité, de vulnérabilité aux
besoins des autres pour la justice. Cette conversion ne se produit pas sans
connaître les douleurs de l'enfantement: il faut accepter de mourir à une vie
ancienne où nous connaissons une brisure, avant de renaître à une vie nouvelle
qui nous permet de retrouver notre intégrité. Il faut aussi avoir le courage de
vivre cette forme d'amour dans un monde marqué par le chaos et la cacophonie.
Comme Jésus en a prévenu ses disciples à la veille de
subir sa passion, ce n'est pas une paix comme le monde l'imagine que le Christ
lègue au monde. Il n'y a pas moyen d'éviter que le coeur aimant de Marie, ainsi
que le coeur de tous ceux qui aiment
vraiment soient percés d'une lance, à moins de renoncer à l'agapè. "Ne
pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu
apporter la paix, mais le glaive" (Mt. 10,39) prévient Jésus en annonçant
son intention de mettre fin au statu quo. La paix pour laquelle les chrétiens
prient implique l'union à Dieu et un
changement profond de notre manière de vivre. Par contre, la paix
recherchée pour elle-même cache une attitude égoïste et un certain hédonisme.
L'histoire du monde s'identifie à l'histoire du salut.
C'est l'aventure de l'agapè de Dieu chassant les ténèbres du péché, de la
souffrance, de la confusion, du meurtre, de l'injustice et opérant la réconciliation
de la création dans une communion d'amour avec Dieu. C'est l'histoire de
l'invitation adressée à l'humanité par Dieu de travailler avec Lui à
l'établissement du Royaume. Si nous choisissons de répondre à cette invitation
et d'être partie prenante de cette histoire, écartons toute illusion : l'amour
agapè est la seule façon de sauver le monde et, à cause du péché dans notre
monde, cette forme d'amour conduit directement à la croix. Thérèse de Lisieux a
enseigné "la petite voie" de la croix, une spiritualité à la portée
de tous. Comme cela s'est produit pour
la croix, on a souvent tenté d'enjoliver Thérèse et sa spiritualité. Au moment
de sa mort à 24 ans, suite à une tuberculose, ses soeurs Carmélites ont tenté
d'interpréter à leur façon un peu romantique sa spiritualité; après sa mort,
elles ont modifié ses écrits pour les rendre plus attrayants. Mais le mot
"attrayant" ne convient nullement pour décrire Thérèse ou son
expérience. En union avec l'amour du Christ et par amour pour Lui, elle a vécu et
agi par amour, en étant pleinement consciente que cet amour la conduisait à la
croix, sans aucun romantisme, dans une souffrance parfois injuste et cachée.
Son amour du Christ a comporté une profonde souffrance spirituelle et
corporelle. Avant que ne commence sa tuberculose, Thérèse était déjà en
communion avec ceux qui font l'expérience de l'absence de Dieu dans leur vie,
afin de les aider à faire l'expérience de son amour. Elle désirait que tous
puissent faire l'expérience de sa communion d'amour avec le Christ. Elle vécut
l'expérience de ceux qui ne connaissent pas l'amour de Dieu pour pouvoir leur
révéler cet amour. Quelques mois avant sa mort, elle tenta de corriger
l'interprétation romantique de sa maladie que ses soeurs soutenaient:
"Vous voulez savoir si j'ai hâte d'aller au paradis? Oui, si c'était là que je m'en allais, mais
... ce n'est pas sur la maladie que je compte; c'est un processus trop lent. Je
m'appuie seulement sur l'amour. Demandez au Seigneur que toutes les prières qui
se font pour moi servent à intensifier le feu qui me consume." À l'exemple
du Christ sur la croix, elle se sentit abandonnée de Dieu, mais n'a jamais cru
qu'elle était abandonnée. Juste avant d'expirer, elle regarda son crucifix et
dit: "Oh! je vous aime ". Son union avec le
crucifié lui a fait partager sa victoire sur le mal.
Ignace de Loyola, qui est moins porté vers les
enjolivements romantiques, invite les gens à se prêter à des exercices
spirituels qui leur permettent de comprendre avec leur coeur que la seule façon
d'échapper aux chaînes du péché est la miséricorde infinie de Dieu. Cette
miséricorde se manifeste de la façon la plus évidente dans l'amour du Christ
crucifié. Dans ses Exercices spirituels, Ignace invite instamment les fidèles à
accepter l'invitation que leur fait le Christ de l'accompagner, d'entrer dans
sa vie en développant l'amour pour sa personne, de conformer leur vie à celle
de Jésus "en désirant et choisissant la pauvreté avec le Christ pauvre
plutôt que la richesse; les insultes avec le Christ chargé d'opprobres, plutôt
que les honneurs; d'être compté pour rien et pour un fou pour le Christ, plutôt
que d'être l'objet de l'estime des autres et d'être considéré comme un homme
sage et prudent en ce monde. Car c'est ainsi que le Christ a été traité avant
moi" (Exercices spirituels, no 167). Leur communion avec lui dans l'amour
les conduira à la croix et à la résurrection.
Les différentes activités dans lesquelles nous sommes
engagés pour collaborer à l'oeuvre incessante du salut sont d'une importance
capitale pour plusieurs raisons. Tout d'abord, elles peuvent certainement
s'avérer fructueuses. Mais même si elles ne portent pas de fruit, si
elles sont contrecarrées ou ignorées ou même méprisées, elles auront été malgré
tout des oeuvres marquées par l'amour. Elles auront été une participation à la
croix du Christ, par laquelle le Christ sauve le monde.
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Donald Maldari s.j.
Le Moyne College,
1419 Salt Springs Rd. Syracuse, N.Y. USA maldardc@lemoyne.edu
Traduction : Yves Bégin s.j.