Marthe et Marie accueillent Jésus

(Luc 10, 38-42)

 

Un soir, je présidais une veillée de prière et, de mon mieux, je présentai le récit de la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie. J’avais bien préparé le partage et je croyais que mes paroles entraîneraient facilement l’adhésion et susciteraient un échange paisible, quand tout à coup une personne intervint, non sans émotions, en disant: « Moi, je suis profondément heurtée et choquée par ce texte. J’ai l’impression de revivre les scènes de mon enfance où maman travaillait seule pour bien accueillir la parenté alors que tous les autres s’amusaient. Il me semblait vivre à ce moment-là une situation d’injustice. Quand j’entends le récit de cette scène de l’évangile, c’est tout ce passé qui remonte à ma mémoire et cela me met en colère. Surtout, je trouve tout à fait inacceptable la conclusion de ce récit ».

Cette vive réaction devant l’un des beaux textes de l’évangile de Luc resta longtemps fixée dans ma mémoire et je réentendais souvent en moi-même les mots « heurtée », « choquée », « en colère ». Puis un jour, je me suis souvenu que Jacques Dupont dans son livre « Pourquoi des paraboles? » avait employé à peu près les mêmes termes: l’auditeur pense différemment de Jésus et il est heurté par la manière d’agir de Jésus. Pour aplanir ce fossé entre lui et ses auditeurs, Jésus raconte des histoires, des paraboles: celles-ci, en effet, sont au service d’un dialogue entre Jésus et ses auditeurs; Jésus veut, à travers une histoire, amener les auditeurs, qui sont choqués par sa manière de penser et d’agir, à changer d’avis. Jésus veut les amener à penser comme lui. Mais, au départ, l’auditeur pense différemment de Jésus et, pour lui, le style de Jésus est heurtant.

Tout ceci est vrai, mais semble peu utile pour l’interprétation de notre texte, puisque le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie n’est pas une parabole: il s’agit d’un événement de la vie de Jésus qui ne pourrait être interprété à la manière d’une parabole. On devrait donc abandonner aussitôt une telle piste d’interprétation.

Mais, avant de le faire, il importe d’examiner de plus près le contexte où se trouve le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie et de répondre à certaines questions qui méritent d’être étudiées. Il semble, en effet, que Luc n’a pas voulu séparer le récit de la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie du récit de la rencontre de Jésus avec le légiste où Jésus raconte la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37). Regardons comment ces deux textes sont liés l’un à l’autre:

« Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands? »

Il (le légiste) dit: « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui. »

Jésus lui dit: « Va (poreuou), et toi aussi, fais de même. »

Or comme ils faisaient route (poreuesthai), il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison.

Dans le texte cité, le légiste est invité par Jésus à se mettre en route (« va ») et à vivre à la manière du Bon Samaritain (« fait de même »). Ensuite Jésus et le légiste font un bout de route ensemble (« comme ils faisaient route »), puis Jésus se sépare du légiste et entre dans un village où il est accueilli dans la maison de Marthe et Marie. Sans heurts, on passe d’un récit à l’autre récit. Luc a agrafé les deux récits au moyen du verbe « aller »: « va ...comme ils faisaient route (ou comme ils allaient) ». Mais il y a plus, car, dans l’intention de Luc, les deux textes s’opposent. Le récit, en effet, de la visite de Jésus chez Marthe et Marie commence par la conjonction « or » (en grec « de ») qui marque l’opposition avec ce qui précède. Au premier abord, on ne devine pas facilement comment la parabole du Bon Samaritain peut s’opposer au récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie: comment, en effet, opposer le récit d’une parabole et le récit d’un événement de la vie de Jésus?

Il nous semble que les difficultés pourraient être levées si nous distinguions deux temps différents: le temps de Jésus et le temps de la composition de l’évangile de Luc. Si, en effet, nous nous situons au niveau de l’histoire vécue au temps de Jésus, le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie n’a rien d’une parabole. Mais il n’en est pas ainsi au niveau de la rédaction de Luc. L’intention de l’évangéliste, en soudant la parabole du Bon Samaritain avec le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie, était d’en faire deux récits exemplaires. Dans son livre sur les Paraboles, Dupont explique ainsi le sens du récit exemplaire précisément à propos de la parabole du Bon Samaritain: c’est un récit « où aucune transposition n’est nécessaire pour dégager la leçon. Un exemple à suivre est proposé aux auditeurs dans l’histoire du Bon Samaritain (Lc 10, 30-37) ». Il en serait ainsi pour le récit de la réception de Jésus chez Marthe et Marie: un exemple à suivre est proposé aux auditeurs. Dans la prédication de l’Eglise primitive, l’histoire de Marthe et Marie serait devenue ´un exemple à suivreª tout comme le récit du Bon Samaritain et ces deux récits ne devraient pas être interprétés indépendamment l’un de l’autre. Les deux récits, en effet, sont soudés et portent sur l’accueil: l’accueil du prochain quand on est sur la route, et l’accueil de Jésus quand on est dans l’intimité de la maison. Toutefois un point reste encore à expliquer: pourquoi Luc a-t-il voulu opposer ces récits l’un à l’autre? Pourquoi cette conjonction « or » qui unit les deux récits tout en les opposant? (Malheureusement l’opposition exprimée par la conjonction « or » n’a pas été retenue dans la traduction de la Bible de Jérusalem).L’analyse du récit de l’accueil de Jésus par Marthe et Marie en relation avec la parabole du Bon Samaritain nous permettra de découvrir en quoi ces deux récits s’opposent et aussi se complètent.

Marthe et Marie (Luc 10, 38-42)

Analyse du récit

v. 38

Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison.

Jésus quitte la route pour entrer dans le village de Marthe qui le reçut dans sa maison. Le verbe « recevoir » est ici le mot important, c’est lui qui va déclencher toute l’action. Dans cet épisode, tout est centré sur la « réception » donnée à Jésus. Luc veut nous conduire à la découverte d’un comportement nouveau qu’il faut avoir envers Jésus au moment où il vient nous visiter.

v. 39

Celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

L’arrivée de Jésus provoque chez Marie une réaction qui étonne: elle s’assoit et écoute Jésus. On s’attendrait à ce qu’elle se mette au travail. Quand un visiteur aimé se présente, selon la coutume, on fait tout pour le bien recevoir. C’est comme si Marie était loin du réel, elle agit comme une femme mal adaptée à la situation présente.

v. 40

Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit: ´Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule? Dis-lui de m’aider.ª

Marthe, fidèle à la longue tradition d’Israël, imite son ancêtre Sara qui a pétri de la fleur de farine et a fait des galettes pour les trois visiteurs venus à la rencontre d’Abraham (Gn 18,6). Marthe vit déjà la parole de l’épître aux Hébreux: ´N’oubliez pas l’hospitalité, car c’est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des angesª (Hé 13,2). Il y a, en effet, dans sa maisoan plus qu’un ange, c’est le « Seigneur ». Pour Marthe, il importe de bien recevoir Jésus et elle se met énergiquement à la besogne: elle est absorbée par les multiples soins du service.

Toutefois, pour Marthe, il y a quelque chose de heurtant dans la situation présente: Marie, assise, écoute Jésus, tandis qu’elle se démène pour préparer une réception dont elle voudrait bien que Jésus se souvienne. Elle en ressent un profond malaise: comment se fait-il que Jésus non seulement tolère que sa soeur n’apporte aucune collaboration au travail, mais il semble même prendre plaisir à l’inactivité de Marie en causant aimablement avec elle? Marthe se doit d’intervenir et c’est à Jésus qu’elle s’en prend car, dans cette affaire, il a une attitude choquante et elle se doit de lui en faire prendre conscience: « Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur me laisse servir toute seule? » (v. 40). Puisque c’est Jésus lui-même qui a laissé la situation se détériorer, c’est lui-même qui doit la corriger: « Dis-lui donc de m’aider » (v. 40). Si Marthe est heurtée par l’attitude de sa sœur, elle est encore plus heurtée par l’attitude de Jésus qui semble de connivence avec Marie.

vv. 41-42

Mais le Seigneur lui répondit: « Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses: pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part; elle ne lui sera pas enlevée. »

En appelant Jésus, « le Seigneur », Luc insiste sur l’autorité de Jésus ressuscité qui va porter un jugement sur la situation en vue d’instruire son Église.

Jésus s’adresse affectueusement à Marthe en répétant deux fois son nom: « Marthe, Marthe » (v. 41). Cette délicatesse de Jésus ne l’empêchera pas de lui dévoiler comment il faut se comporter quand il est présent. Lorsque Jésus entre dans la maison, il ne faut pas commencer à se soucier et à s’agiter, mais il faut à la manière de Marie choisir la meilleure part, il faut s’asseoir et écouter. C’est ainsi que se termine le récit. Marie est donnée en exemple à l’Église, c’est son comportement qu’il faut imiter.

Le jugement de Jésus est vraiment heurtant: contre toute attente, Marthe devient perdante dans cette affaire. Marthe n’est pas le modèle à imiter. C’est Marie qui est le modèle. Marthe n’a pas compris ce qu’il faut faire quand « le Seigneur » se présente dans l’intimité de la maison. C’est Marie qui a saisi: intuitivement elle « a choisi » exactement ce qu’il fallait faire. L’agir de Marthe est dépassé.

Une comparaison avec la parabole du Bon Samaritain vient augmenter notre trouble. Le Bon Samaritain est aussi, selon Jésus, une figure à imiter: il est, en effet, pris de pitié (10,33) devant la situation limite que vit l’homme rencontré sur le chemin. Ce verbe a beaucoup d’importance dans la parabole. Le sentiment intérieur qui anime le Bon Samaritain est à la source de toute une série de gestes qu’il pose par la suite: il s’approche, bande les plaies, verse de l’huile et du vin, charge sur sa propre monture, mène à l’hôtellerie, prend soin de lui, tire deux deniers et dit: « Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai... ». Le Samaritain, de fait, agit à la manière de Jésus et du Père. Le verbe « avoir pitié » est employé, en effet, deux autres fois dans l’évangile de Luc où il exprime l’intériorité de Jésus (7,13) et l’intériorité du père de l’enfant prodigue, figure du Père (15,20). Le Bon Samaritain réagit spontanément à la manière du Père et de Jésus et sa pitié l’amène à avoir pour l’homme blessé le comportement qu’il aurait pour lui-même. Il en est venu d’une certaine manière à ne plus faire de différence entre la conduite qu’il a pour lui-même et celle qu’il a pour les autres: l’autre est un autre lui-même. Le Bon Samaritain est un modèle que le Seigneur propose aux chrétiens, c’est une figure à imiter.

Mais ne trouve-t-on pas chez Marthe un comportement tout à fait dans la ligne du Bon Samaritain. Elle aussi se dépense tout entière pour Jésus qu’elle aime: « elle était absorbée par les multiples soins du service » (v. 40). Pourquoi Marthe n’est-elle pas pour Jésus celle qui doit être proposée en modèle à l’Église? Jésus n’est-il pas devenu le prochain de Marthe, celui à qui il faut offrir, au cours de sa route, une halte où il puisse se refaire quelque peu. Telle n’est pas la pensée de Jésus. Quand il entre dans la maison, c’est lui qui est l’hôte: il n’est pas dans la condition de celui à qui on puisse donner, mais il est celui qui ne peut que faire des largesses. Il est « le Seigneur » et le disciple doit suivre l’exemple de Marie: il doit s’asseoir aux pieds de Jésus et écouter sa parole, se nourrir de sa parole. Jésus est la Sagesse de Dieu, celui qui révèle le Père (Lc 10, 22). On ne doit pas confondre l’homme blessé, étendu sur la route, avec Jésus qui entre dans la maison.

Une dernière question importante reste encore en suspens. Comment Jésus peut-il dire au légiste: « Va, et toi aussi, fais de même »? Comment Jésus peut-il inviter le légiste à imiter le Bon Samaritain pour avoir la vie éternelle? Si l’on réfléchit quelque peu, on perçoit rapidement que l’imitation du Bon Samaritain n’est vraiment pas de notre ressort. Comment avoir un tel comportement? Comment en venir à aimer à ce point l’étranger que, ce que je fais pour moi, spontanément j’en viens à le faire pour l’autre dans le besoin. Non, cette conduite n’est vraiment pas imitable. Comment alors être sauvé? La réponse donnée au légiste par Jésus est, d’une certaine manière, dépourvue de sens: comment aimer à la manière de Jésus et du Père? Un tel comportement nous dépasse infiniment. Pour Luc, c’est le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie qui apporte la réponse à cette dernière question.

Il n’est pas possible pour le disciple d’en venir par ses propres forces à aimer son prochain à la manière de Jésus et du Père: « avoir pitié » (ou  « être ému jusqu’au plus profond de nous-mêmes ») comme Jésus ou le Père, c’est un don. Pour aimer comme le Père et Jésus aiment, il faut à la manière de Marie s’asseoir aux pieds de Jésus et écouter longuement sa parole. C’est cette écoute qui lentement transforme le cœur et finit par développer le goût d’agir à la manière de Jésus et du Père. On n’a pas cette force de donner pendant toute sa vie avec une telle magnanimité à la manière du Bon Samaritain, si l’on ne se repose pas auprès de Jésus, si l’on n’écoute pas sa parole, si l’on ne se ressource pas auprès de lui.

Il y a deux temps dans la vie chrétienne: celui de la route et celui de l’intimité de la maison. Sur la route, le disciple est invité à agir à la manière de Jésus et du Père: de cette conduite, le Bon Samaritain est le modèle. Dans l’intimité de la maison, lorsque le Seigneur se présente, il faut le recevoir, non comme celui à qui on peut donner quelque chose, mais comme celui qui vient nous combler par sa parole. De cette conduite, Marie est le modèle. On se fatiguera vite d’imiter le Bon Samaritain, si l’on ne s’assoit pas aux pieds de Jésus pour écouter sa parole et se laisser transformer par lui. Sans cette écoute amoureuse de la parole de Jésus, l’aventure du Bon Samaritain n’est pas à notre portée.

On peut avoir l’impression en lisant le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie que, les personnages principaux, ce sont les deux sœurs. Mais il n’en est pas ainsi, le texte de Luc est surtout christologique. Le personnage principal, c’est Jésus: il est « le Seigneur » (vv. 39.40.41). Sa présence change tout. Quand le Seigneur est là, il faut se laisser guider, car tous nos jugements sont fragiles. Marthe « a reçu » Jésus comme on reçoit une personne aimée. Elle a fait tout ce qu’elle pouvait faire pour lui: normalement, c’est à elle qu’il faudrait donner raison. Mais quelque chose d’essentiel lui a échappé et c’est cela que Marie a saisi: quand le Seigneur entre dans l’intimité de la maison, ce n’est pas pour recevoir quelque chose de nous, mais c’est afin de nous communiquer quelque chose, sa parole. C’est cette « part » que Marie « a choisie ». Elle a fait le bon choix.

 

André Charbonneau, S.J.

Centre Pedro-Arrupe

Secteur spiritualité

Port-au-Prince, Haïti