Un modèle johannique

de libération[1]

 

 

                        Mais ce n'est pas au sujet de ces [croyants] seulement que je fais une demande [prière], mais au sujet de ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, croient en moi, afin qu'ils puissent tous être un, tout comme toi, Père, en moi et moi en toi, afin que cela aussi ils puissent l'être en nous, afin que le monde puisse croire que tu m'as envoyé. Et je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils puissent être un tout comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaitement un, afin que le monde puisse savoir que tu m'as envoyé et les as aimés tout comme tu m'as aimé (Jn 17, 20-23[2]).

 

            Dans l'évangile de saint Jean, chapitre 17, versets 21-23, l'unité du Père et du Fils comme manifestée dans l'unité des croyants est le préalable exigé pour que le monde en vienne à connaître Jésus et à croire en lui. La libération biblique authentique viendra seulement lorsque l'unité de l'Église sera fondée sur son union avec Dieu le Père et Jésus.

            Gustavo Gutierrez écrit ceci:

 

                        Voilà le commandement et la prière du Seigneur: que nous puissions être un comme le Père et le Fils sont un l'un avec l'autre et en nous, dans une unité que nous devons vivre, sans nous retirer d'un monde dans lequel les forces du mal tendent à nous diviser (voir Jn 17).

 

                        Cette communion - commune-union - est à la fois un don de Dieu et une tâche qui nous attend[3].

 

 

            Jean-Paul II écrit ceci:

 

                        L'unité pour laquelle Jésus a prié à l'heure de sa passion, demandant "qu'ils soient un" (Jn 17, 21), est au coeur même de sa mission. Elle ressortit à l'essence  de la communauté de ses disciples. Dieu veut l'Église, parce que Dieu veut l'unité comme expression de toute la profondeur de l'amour de Dieu (agapè)[4].

 

            Dans Jn 17, 21-23, Jésus esquisse l'ultime dessein de sa prière. En faisant cela, il met en parallèle la relation du Père avec le Fils et la relation qui existe entre les disciples de Jésus. Le père Raymond Brown, spécialiste renommé de saint Jean, explique le parallélisme grammatical important trouvé dans les six lignes des versets 21-23[5].

 

Parallèle I:

 

21a                  afin que                      ils puissent tous être un,

21b                  tout comme                 toi, Père, en moi et moi en toi,

21c                  afin que                      ils puissent aussi être en nous,

21d                  afin que                      le monde puisse croire que tu m'as envoyé.

 

22a                  Et je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée

 

22b                  afin que                      ils puissent être un

22c-23 tout comme     nous sommes un, moi en eux et toi en moi,

23b                  afin que                      ils puissent être parfaitement un,

23c                  afin que                      le monde puisse savoir que tu m'as envoyé et les                               as aimés.

 

            Chaque série de parallèles comprend une formule afin que suivie de tout comme, puis deux autres formules afin que. Brown croit que

 

                        la première et la deuxième formule afin que dans chacune des séries impliquent l'unicité des croyants, tandis que la troisième implique l'effet sur le monde. La deuxième formule afin que ne fait pas que répéter la première: elle développe la notion d'unité. La formule afin que de chaque bloc signifie pour les croyants le modèle de l'unité de Jésus et du Père[6].

 

            Brown soutient qu'à la ligne 21b, tout comme a deux buts. Premièrement, l'unité qui existe au ciel est un modèle de l'unité que le Père et le Fils souhaitent pour les chrétiens sur terre. Deuxièmement, cette unité entre le Père et le Fils devient la base de l'unité de tous les croyants[7].

            Au verset 21d, la formule afin que sert de motif pour lequel il devrait y avoir unité parmi les croyants. Autrement dit, l'unité céleste du Père et du Fils (21b) nous fournit le modèle de l'unité que Dieu souhaite pour les croyants sur terre. Cette unité devient la source qui permet aux croyants d'être unis (21c), avec dessein que, lorsque le monde verra cette unité, alors, le monde puisse croire que Jésus est le Fils de Dieu (21d).

 

            Enfin, la dernière formule de notre passage, et les as aimés, implique que l'unité des croyants prouvera aux monde que Dieu les a aimés.

            Jésus nous donne sur terre la gloire qu'il a reçue du Père, afin que l'habitation en nous du Père et du Fils produise une unité des croyants avec le Père et le Fils.

            Dans ces versets, Jean parle de gloire. Selon Leon Morris,

 

                        Jean parle d'une gloire qui se concentre sur un service humble. Lorsqu'un individu quelconque a droit à une position élevée, avec aise et confort, et qu'il laisse cette position afin de rendre un service humble à quelqu'un dans le besoin, alors, nous sommes en face d'une gloire réelle[8].

 

            Cheminer avec Jésus avait été dur. Les disciples étaient affligés, méprisés et rejetés, "mais ils avaient vécu quelque chose de l'expérience de la gloire. Ils en étaient arrivés à voir qu'il y avait de la gloire sur le chemin du service humble. Et cette expérience fut telle qu'ils ont pu être un[9]."

            Le Père Brown croit percevoir un enchaînement d'idées:

 

                        le don de la gloire mène à l'unité des croyants et celle-ci, à son tour, incite le monde à reconnaître que Jésus est l'émissaire du Père de qui provient toute gloire[10].

 

            En conclusion, on peut voir que les versets  parallèles trouvés dans l'évangile de saint Jean, chapitre 17, versets 22-23, démontrent une unité des croyants qui est modelée sur l'unité céleste qui existe entre Dieu le Père et Jésus le Fils. Cette unité divine devient la base de l'unité chrétienne: lorsque le monde verra que nous, chrétiens, sommes unis, alors, et seulement alors, il croira et saura que le Père a envoyé Jésus et que, s'il doit faire l'expérience de l'amour de Dieu, il doit être uni avec l'Église. L'unité parmi les chrétiens ne peut se produire que dans la relation qu'ils partagent avec le Père et le Fils. L'unité chrétienne tire son origine de l'action divine. Obéissons au Seigneur et soyons unis les uns avec les autres, comme le Père avec le Fils.

 

 

Jorge L. Valdes*

Loyola University of Chicago

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* Monsieur Valdes est candidat au Ph.D. à la Loyola University de Chicago aux Etats-Unis.  Il est né au Cuba et a vécu longtemps en Amérique Latine.  Il poursuit actuellement des études bibliques après avoir travaillé plusieurs années comme d'homme d'affaire. 



    [1] Traduit de l'anglais par le Père Ernest Richer, S.J.

    [2] Les citations de la Bible seront des traductions littérales du texte grec. Cette approche permet une exégèse ultérieure plus large. [N. d. t.- La version française donnée ici reproduit le plus fidèlement possible la traduction anglaise des citations présentée par l'auteur.]

    [3] Gustavo Gutierrez, A Theology of Liberation, Maryknoll, N.Y, Orbis, 1971, p. xlii.

    [4] Jean-Paul II, Ut unum sint, 9, The Encyclicals of Everyday Language, Joseph G. Donders, éd., Maryknoll, Orbis 1996, p. 294.

    [5] Pour une plus large exégèse de ce passage, voir Raymond E. Brown, John, AB 29a, Garden City,         Doubleday, 1970, p. 769.

    [6] Brown, John, 769. Pour l'usage grammatical de kathôs, voir Friedrich Blass et Albert Debrunner, A Greek Grammar of the New Testament and other Early Christian Literature, traduit par Robert W. Funk, Chicago, University Press, 1961, p. 236.

    [7] Ibid., p.  769.

    [8] Leon Morris, Expository Reflections on the Gospel of John, Grand Rapids, Baker 1991, p. 596.

    [9] Ibid., p. 596.

    [10] Brown, John, p. 771.